À Bure l’avenir du nucléaire en jeu

Retour sur les rencontres inter-comités à Bure et Mandres-en-Barrois, 3 et 4 mars

paru dans lundimatin#137, le 12 mars 2018

Le 17 janvier dernier, Édouard Philippe annonçait la fin du projet d’aéroport à la Zad. Le 22 février, 500 gendarmes expulsaient le bois Lejuc, centre de la résistance au projet d’enfouissement de déchêts nucléaires. Il y a le bon et le mauvais flic. Le bon fait croire qu’il est bon mais ne fait jamais de faveurs, seulement des calculs pour que le mauvais puisse être d’autant plus efficace. C’est sans doute ainsi qu’il faut lire l’action du gouvernement les derniers mois par rapport aux projets d’aménagements du teritoire. C’est en tous les cas ce que propose cet article qui nous provient de Bure et qui revient sur le week-end du 3-4 mars lors duquel plusieurs tentatives pour réoccuper le bois se sont heurtées au mur des gendarmes et de la répression.

Rencontres inter-comités à Bure et Mandres-en-Barrois, week-end du 3 et 4 mars. Cela fait une dizaine de jours que le bois Lejuc a été expulsé. Une quinzaine de personnes se sont faites déloger un froid matin de février par 500 gendarmes, caméra au poing, dans ce qui paraît être une habile opération de communication politique. Une poignée d’heures plus tard, la préfète de la Meuse Muriel Nguyen puis Sébastien Lecornu, secrétaire d’État auprès du ministère de la « transition écologique », viennent parader sur place. Le message se veut clair, l’État est partout souverain. Nulle parcelle de son territoire n’est censée échapper à sa domination. Ce que le président Macron a accordé à Notre-dame-des-landes, non pas une faveur mais un calcul politique, l’abandon d’un vieux projet porté par d’anciennes forces politiques institutionnelles (feu le parti socialiste) et dont l’édification n’est pas déterminante dans la marche en avant de l’État, c’est pour mieux l’écraser ailleurs. Comme une sorte de leurre à bas coût.

Expulsions du 22 février 2018

Bure, clef de voûte du complexe nucléaire

À Bure, c’est tout un pan de l’économie nationale qui est en jeu : la filière nucléaire. Depuis plus d’un demi-siècle, faute de posséder un sous-sol riche en hydrocarbures et autres énergies fossiles, l’État français a énormément misé sur le nucléaire. Indépendance énergétique à l’échelle internationale et centralisation de la production d’énergie à échelle nationale, exportation d’électricité, vente d’EPR… La production d’énergie d’origine nucléaire assure à la France une certaine constance économique, loin des aléas de l’histoire, des chocs pétroliers, des blocus économiques, des conflits internationaux. Un intérêt économique donc un intérêt politique. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’arme atomique devient une priorité pour la France gaulliste dans une perspective d’indépendance et de puissance sur l’échiquier politique international. À ce titre, la politique coloniale puis post-coloniale de la France vise à préserver ses intérêts nucléaires en Afrique. Essais de la bombe atomique dans le Sahara algérien (puis en Polynésie), mines d’uranium exploitées par AREVA en Afrique de l’ouest et protégées par différentes missions militaires.

C’est tout un complexe militaro-industriel nucléaire qui est édifié depuis la Seconde Guerre mondiale, et ce quelques soient les gouvernants. C’est une nucléarisation de la société qui dure depuis presque soixante-dix ans.

À Bure, le projet Cigéo d’enfouissement de déchets nucléaires constitue l’achèvement de ce complexe nucléaire. Le chaînon manquant pour que le système nucléaire soit total. De l’extraction d’uranium dans les mines subsahariennes à l’enfouissement de déchets radioactifs aux durées de vie moyennes et longues (c’est-à-dire une radioactivité qui court sur plusieurs centaines, voire milliers d’années) dans le nord-est de la France, en passant par la transformation de la matière brute en énergie via les centrales, les EPR et le retraitement des déchets à La Hague. Le tout étant relié par un ensemble complexe de lignes à très haute tension et de voies ferroviaires, véritable maillage du territoire. Un système nucléaire total, exportable, vendable.

Les raisons de s’opposer au projet Cigéo et au complexe militaro-industriel nucléaire dans son ensemble ne manquent pas. Contre le désastre écologique en cours, contre la colonisation du territoire via des infrastructures, les politiques néo-coloniales, la guerre, la domination par l’État du territoire et de la population, la société industrielle... La liste de nos griefs contre la société nucléaire est longue voir inextinguible tant elle constitue aujourd’hui un pilier du système capitaliste.

Et si beaucoup d’éléments de ce complexe nucléaire sont déjà en place et ce depuis un certain temps, tout n’est pas achevé, à l’instar du projet Cigéo, qui, à bien des égards, constitue l’une des clef de voûte de ce complexe.

L’opposition au projet Cigéo se fait de plus en plus forte aussi bien localement que nationalement. En face, l’État riposte avec acharnement espérant mener jusqu’à son terme ce projet si coûteux. La tension monte depuis quelques mois, voire quelques années à Bure et ses alentours. Militarisation du territoire, perquisitions, procès, pressions, tous les éléments répressifs sont en place. Jusqu’à l’expulsion du bois le mois dernier, qui s’est soldée par le placement de deux personnes en détention provisoire et le contrôle de plusieurs dizaines de personnes.

Rencontres inter-comités

Le dispositif répressif est encore monté d’un cran lors de ce week-end inter-comités. Plusieurs interdictions préfectorales ont été émises : à l’interdiction de manifester durant le week-end s’ajoute l’interdiction de circuler et de stationner sur les communes de Bure et de Mandres-en-barrois. Sur place, dans les villages, plusieurs camions de gardes mobiles stationnent en permanence, filmant les allers et venues. Particulièrement au niveau de la maison de la résistance. Pendant ces deux jours, les communes paraissent vides de leurs habitant-es. Seuls cohabitent dans une tension hostile gendarmes et opposant-es.

Les samedi et dimanche, des barrages routiers avec autorisation de fouiller les véhicules sont disposés sur un périmètre assez large autour de la zone. Certaines petites routes restent cependant toujours accessibles.

Le climat est à l’occupation militaire.

Cela n’empêche pas la tenue de ces rencontres, qui, prévues de longue date, prennent un sens encore plus fort avec l’expulsion du bois. Plus de 300 personnes se réunissent pour discuter de l’avenir de la lutte, évaluer dans quelle mesure le bois est accessible et tester le dispositif policier.

Des comités de toute la France, de Belgique et d’Allemagne sont présents. L’enjeu est multiple. Il s’agit en premier lieu de développer l’activité des comités sur l’ensemble du territoire afin d’élargir le front de lutte. Sortir de Bure en quelque sorte.

Diffuser l’opposition au projet Cigéo, à ses ramifications, à ce qui le produit. Et ce autour de plusieurs axes : informer sur le projet de poubelle nucléaire et sur sa contestation, multiplier les soutiens logistiques (cantines, matériaux de constructions, cabanes…), exercer une pression constante sur les entreprises qui collaborent à la construction du projet. D’une certaine manière, s’inspirer de ce qui a fait la force du mouvement anti-aéroport.

Sur le terrain, plusieurs initiatives ont été menées pour tenter de se rapprocher du bois.

Samedi après-midi, l’ensemble des personnes présentes s’élancent en cortège en direction du bois avec comme objectif de construire une vigie dans un champs mis à disposition par un paysan à l’orée de la forêt. La vigie est transportée en kit par une partie du cortège, protégée par l’autre partie munie de boucliers ornés d’une photo de Nicolas Hulot disant « non » au projet Cigéo. À quelques centaines de mètres de la forêt, un important dispositif policier barre la route. Un canon à eau, un hélicoptère, des centaines de gardes mobiles en ligne, une équipe télé de la gendarmerie, beaucoup de gradés et la préfète de la Meuse, casque sur la tête, qui vocifère ses instructions au mégaphone. La mise en scène est parfaite. Le cortège se déploie dans les champs et tente une percée, repoussée par les lacrymogènes. Devant l’ampleur du dispositif et l’impossibilité de le déborder, ayant en mémoire les blessés du 15 août dernier, le cortège évite l’affrontement et rebrousse chemin. L’intelligence collective réside parfois dans le fait de savoir ne pas se faire écraser.

Dimanche après-midi, deuxième tentative. Environ 150 personnes partent en balade avec l’idée d’être plus mobiles que la veille afin d’esquiver le dispositif policier. Pas de vigie à transporter cette fois. Après une longue marche à travers champs, à quelques centaines de mètres de la forêt des compagnies de gardes mobiles rattrapent le cortège. Avec toujours cette même stratégie : former une ligne et éloigner les manifestants du bois en tirant des lacrymogènes. S’en suit un moment de flottement, des affrontements sporadiques, une hésitation à tenter de transpercer une ligne de gardes mobiles qui paraît moins organisée que la veille. Les renforts arrivent, camions de GM, moto-cross, hélicoptère. Le cortège est repoussé jusqu’à la départementale. Là, une charge, une bousculade, des personnes sont interpellées. Le cortège retourne jusqu’à Mandres-en-Barrois par la route, suivi de près par les gardes mobiles. Des barricades sont dressées à l’entrée du village, des grenades lacrymogènes sont tirées à l’intérieur du village. L’air est suffocant à Mandres-en-Barrois.

Les bleus sont partout.

Perspectives

Dans les temps à venir, la réoccupation du bois va concentrer toute l’attention. C’est un lieu stratégique dans le cadre du projet Cigéo puisque c’est notamment là que doivent être construit les puits d’aération permettant de renouveler l’air toxique contenu dans les galeries. Empêcher la tenue des travaux dans le bois, c’est bloquer concrètement l’avancée du projet, sous l’un de ses aspects du moins. Penser la réoccupation du bois est déterminant. Cela revient à trouver comment déborder un dispositif policier de grande ampleur et, surtout, comment réussir à rester dans le bois. À le tenir.

Mais ce n’est pas le seul endroit stratégique sur lequel intervenir pour bloquer l’avancée des travaux. La construction-réhabilitation de la voie de chemin de fer censée acheminer les déchets radioactifs constitue une étape du projet Cigéo qu’il est possible de perturber. Des lieux de vie et d’organisation existent ou sont sur le point d’être acquis le long de ce tracé. Des terres appartenant à l’Andra y sont squattées et cultivées.

Enfin, une manifestation est prévue à Bar-Le-Duc le 16 juin contre le projet Cigéo. Cela fait plusieurs années qu’une grosse manifestation contre ce projet n’a pas eu lieu dans cette ville, préfecture de la Meuse, terre de Gérard Longuet. La dernière date de 2005 et avait réuni plus de 6000 personnes. Gageons que le nombre et la détermination seront au rendez-vous.

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