Toulouse : l’étudiant grièvement blessé par la police témoigne

Ses blessures seraient notamment dues à l’explosion d’une grenade de désencerclement

paru dans lundimatin#146, le 18 mai 2018

Les étudiants mobilisés contre la sélection à l’entrée à l’université fêtaient les trois mois d’occupation du site Jean Jaurès. C’est cette date anniversaire qu’avait choisi le préfet de Haute-Garonne pour envoyer la police déloger les mécontents. Mercredi 9 mai, dès 3h45 du matin, les forces de l’ordre ont donc pénétré sur le campus pour défaire les barricades de chaises et de tables érigées par les étudiants. Ces derniers, qui étaient quelques dizaines à dormir sur place et à se relayer pour ne pas être surpris dans leur sommeil par l’irruption de la police, sont sortis en groupe et dans le calme, certains en levant les bras, avant de se diriger ou d’être repoussés vers la station de métro Mirail-Université aux alentours de 5 heures. En tout début de matinée, la préfecture produisait un communiqué indiquant notamment que :

« L’opération s’est déroulée dans le calme et sans incident. Les forces de l’ordre ont procédé à l’évacuation d’une soixantaine de personnes qui bloquaient les locaux. Aucun blessé n’a été recensé ni du côté des forces de l’ordre, ni du côté des personnes occupant l’université. A 5 heures, les locaux étaient totalement vides ».

A 5h30, Frédéric Rose, le directeur de cabinet du préfet de Haute-Garonne, tenait sensiblement les mêmes propos. Affirmant ainsi « qu’il n’y avait pas eu d’interpellations suite à des violences, ce qui montre que les choses se sont passées dans le calme ».

Pourtant, à peu près au même moment, et dans la continuité de l’évacuation de l’université, un étudiant a été grièvement blessé.

Les étudiants présents sur place parlent d’une intervention musclée, avec des coups de matraques et des vitres brisées par les forces de l’ordre, mais confirment que personne n’a été blessé lors de l’évacuation proprement dite. (Voir une vidéo de l’expulsion sur facebook)En effet, c’est lorsque le groupe d’occupants, une fois repoussé hors du campus, a décidé de prendre le métro en direction de la gare de Toulouse-Matabiau pour y rejoindre les cheminots en grève, que les incidents les plus graves ont eu lieu.

A leur sortie du métro, les opposants à la loi ORE se retrouvent confrontés à plusieurs policiers de la Brigade Anti-Criminalité. Ceux-ci tentent notamment d’interpeller un étudiant. Dans la confusion, ils gazent, le mettent au sol, une explosion retentit, l’étudiant s’effondre et sera emmené par les pompiers. Guilhem, 24 ans, est encore actuellement à l’hôpital. Le parquet de Toulouse a déclaré plus tôt dans la journée que « La personne interpellée souffre notamment de lésions pulmonaires entraînant une incapacité totale de travail (ITT) de 15 jours." Selon nos informations, l’incapacité de travail découlant des blessures de Guilhem aurait été, pour l’instant, évaluée à 3 semaines. Ses blessures les plus graves seraient notamment dues à l’explosion d’une grenade en dotation chez les forces de l’ordre.

Le parquet qui affirme aussi que les deux policiers à l’origine de l’interpellation auraient été blessés aux membres inférieurs (sans pouvoir annoncer d’ITT) a ouvert une enquête, confiée notamment à l’IGPN, "compte-tenu des conséquences corporelles découlant potentiellement de l’explosion d’une grenade en dotation au sein de la Police nationale".

Que s’est-il passé exactement ?

La police a très rapidement fourni une version des événements, relayée par La Depèche :

Lors de ce trajet [en métro], un étudiant faisant partie du groupe aurait détérioré une caméra du métro. Les policiers l’auraient formellement identifié à la sortie de la station "Arche Marengo" avant de procéder à son interpellation. De source policière, le manifestant se serait alors rebellé, obligeant deux policiers à le maîtriser, l’un d’entre eux avait une grenade de désencerclement dans sa poche. Lors de l’interpellation, cette grenade aurait dégoupillé accidentellement. Un policier a été brûlé, l’autre blessé par les éclats. Le jeune homme a, lui, subi l’effet de souffle au moment de la détonation, à hauteur du thorax.

Le parquet a produit un communiqué de presse, dans lequel il évoque une intervention policière afin de "prévenir un envahissement possible des voies de chemin de fer". Les deux policiers de la BAC auraient agi pour interpeller "une personne identifiée comme à l’origine de dégradations commises un peu plus tôt sur le secteur de la faculté". Bien évidemment, et toujours selon le parquet, cette interpellation aurait été rendue « difficile » par sa « résistance » et « l’hostilité » de son groupe.

C’est alors qu’« une grenade à main de désencerclement, matériel dont était porteur l’un des policiers interpellateurs, dans une poche de son vêtement, devait exploser »

Libération a de son côté recueilli le témoignage d’une étudiante qui revient sur l’interpellation de Guilhem. Selon elle, alors qu’il était maintenu au sol, "l’un des policiers aurait sorti la grenade de sa poche dans le but de faire reculer le groupe de manifestants".

Caméra détériorée se trouvait-elle dans la fac ou dans le métro ? La grenade (de désencerclement ?) a-t-elle explosé accidentellement dans la poche du policier ou alors que ce dernier s’apprêtait à la lancer ? Les trois versions sont déjà contradictoires.

La famille et les avocates de Guilhem ont publié hier un premier communiqué, dans lequel elles rappellent que Guilhem a été, alors qu’il était hospitalisé, "placé en garde à vue", avant que cette dernière ne soit levée vers 13h20. Les deux policiers blessés sont quant à eux très rapidement sortis de l’hôpital. Le communiqué précise en outre que l’étudiant souffre d’un hémopneumothorax et de plaies au thorax et s’indigne de l’usage de ce type d’armes par la police dans le cadre d’un mouvement social.

Lundimatin a été contacté par des amis de Guilhem, absents lors de son interpellation, mais qui sont désormais à ses côtés. Ils ont pu nous donner des nouvelles de son état de santé : en raison de la présence de sang et d’air entre la plèvre et le poumon, une opération est envisagée. Par ailleurs sa rate a été touchée et souffre d’une brûlure au second degré au bras. Il porte aussi des ecchymoses au visage, qui ne sont certainement pas le résultat de l’explosion de la grenade.



A partir de discussions avec leur ami blessé et avec des étudiants présents sur les lieux au moment de son arrestation, ils ont pu se faire une idée un peu plus précise du déroulé de son interpellation. Après nous être entretenus avec eux, ainsi qu’avec Guilhem, nous sommes en mesure d’établir un premier récit des événements.

L’étudiant faisait effectivement partie des occupants de l’Université Jean Jaurès cette nuit-là. Il a été parmi les premiers à sortir des locaux, les personnes évacuées avançant en ligne, les bras levés. Il s’est senti rapidement photographié et "ciblé" par certains agents de police présents sur place, sans qu’il ne sache exactement pourquoi - certains étudiants évoquent sa ressemblance avec l’une des figures du mouvement de contestation. Lors du trajet en métro, il a encore été photographié. Alors que les manifestants sortaient de la bouche de métro, plusieurs policiers de la BAC, arrivés en voiture, se sont jetés sur lui. L’un d’entre eux a mis la main sur son sac à dos, que Guilhem a abandonné. Les policiers l’ont rattrapé. L’un d’entre eux l’a saisi au cou, pendant que deux autres lui tenaient les bras. En même temps qu’il l’étranglait l’agent de la BAC disait à l’adresse de ses collègues : "Je vais l’éteindre, je vais l’éteindre". Des étudiants présents sur les lieux affirment que du gaz lacrymogène aurait été utilisé à ce moment-là, ajoutant à la confusion. Quand la grenade a explosé, Guilhem s’est retrouvé au sol croyant avoir été frappé "d’une balle dans le flan". Par terre, il a reçu plusieurs coups de pied dans le dos ainsi que des insultes : "t’es qu’un connard". Des policiers ont continué à le maintenir au sol. L’un d’entre eux écrasait ses cheveux longs avec son pied pour éviter qu’il ne s’échappe. L’étudiant de 24 ans a fait connaître sa souffrance : "je crois que j’ai des côtes cassées". "C’est pas assez", lui aurait répondu l’un des policiers.

S’il est confirmé que les blessures de Guilhem sont dues à l’usage d’une grenade dite "de désencerclement", ce ne serait pas la première fois qu’une telle arme est à l’origine de blessures graves. Pendant le mouvement contre la Loi Travail du printemps 2016, à Paris, un manifestant avait été touché à la tête suite à l’explosion d’une telle grenade. Souffrant d’une fracture temporale, d’un enfoncement de la boîte cranienne et d’un oedème cérébral, il s’était retrouvé dans le coma durant une semaine. Cet "incident" avait provoqué un débat sur l’usage de ces armes dans le cadre des manifestations.

Le 1er mai 2016, comme ce fut souvent le cas lors des cortèges parisiens les policiers en charge du maintien de l’ordre avaient fait un usage massif des grenades de désencerclement. Le site desarmons.net raconte :

Vers 16h10, et alors que la foule était encagée et ne pouvait donc pas quitter les lieux, les CRS ont subitement gazé et lancé une dizaine de grenades de désencerclement en moins d’une minute, de manière offensive, occasionnant un mouvement de panique et blessant gravement plusieurs personnes. Un journaliste, qui a reçu un plot de caoutchouc au visage, a failli perdre son œil. Il a diffusé la photo de son visage sur les réseaux sociaux.

A la même période un CRS avait été grièvement blessé, à Rennes, en tentant de lancer l’une de ces grenades.

Ces blessures à répétition avaient poussé le site desarmons.net à faire l’"autopsie" détaillée de ces grenades :

Les grenades de désencerclement sont en effet constituées de 18 plots de caoutchouc de 10 grammes projetés à 126 km/h sur un rayon de 30 mètres autour du point d’impact. L’explosion en elle-même émet une détonation de 160 décibels !

Plus récemment, ce sont d’autres types de grenades "offensives" en dotation chez les forces de l’ordre (dites "GLI-F4") qui ont provoqué de nombreux blessures sur la ZAD.

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