Il y a 58 ans, au cours d’une insurrection contre le césarisme régnant alors, des murs en France s’ornaient d’une inscription nette : Nous voulons des structures au service de l’homme, non pas l’homme au service des structures. L’exigence était claire : les insurgés de ce mois de mai aspiraient à une organisation sociale conçue pour servir au bien être et à l’épanouissement des humains, et non celle dans laquelle ils étaient pris en étau, ne concevant les humains que comme outils au service des gérants de la machine à fric. S’éveillant de la catatonie dans laquelle les avait plongés la guerre, les serfs de cette machinerie retrouvaient la volonté, maintes fois exprimée et vaincue, de s’en émanciper. Ils reprenaient le projet d’en finir avec le carcan social dans lequel « la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrème minorité. » *
Mais ils furent vaincus, eux aussi. Et pendant plus d’un demi-siècle, la société insupportable dont ils ne voulaient plus a réussi à se maintenir et les faire s’user et se tuer pour « maximiser » le rythme des moisonneuses à pognon, et beurrer les brioches de leurs « timoniers ». Ayant eu une grosse trouille, les mafiosi du « marché » et leur majordomes « républicains », se sont appliqués à tout faire pour éviter que ça revienne. Ils ont travaillé à renforcer leur pouvoir que la révolte avait ébrèché, consolider leur domination en la perfectionnant grâce à de nouveaux moyens technologiques performants, un développement sophistiqué des outils de surveillance et contrôle de leurs « sujets », un déploiement policier sans précédent. Tout cela étant assisté par un matraquage propagandiste de grande intensité commençant par un « nettoyage » du langage pour qu’il ne serve plus qu’à faire gober leurs mensonges, soutenant un abrutissement des esprits par toute sortes de manipulations psychiques zombifiantes et d’opérations de distraction spectaculaires, le tout visant à embrouiller suffisamment les gens pour les rendre incapables de se révolter, éviter même qu’ils y songent, n’imaginant apaiser leurs malaises que par un recours aux « tranquilisants ». Cela n’empécha pas quelques révoltes ponctuelles, mais elles furent promptement « réduites » et le règne oligarchique se poursuivit et se renforça.
Ainsi, pendant 58 ans, les îlotes enchaînés à cet « ordre » ont dû subir ces saigneurs, leur vampirisme, leurs pillages, leurs délires, leurs interdits et leurs camisoles, leur « sécurisation » lacrymogène et déchirante, leurs guerres. Plus d’un demi-siècle à trimer pour des carottes avariées et pour le homard du patron, à lécher ou sucer le chef et faire éventuellement quelque saleté pour ne pas perdre le job, risquer l’accident du travail pour « remplir les objectifs », mais tout de même subir les « ajustements » amaigrissants, les « plans sociaux » laxatifs, le chômage peau de chagrin, la brutale « fin de droits » tu peux crever ! Plus d’un demi-siècle à se serrer la ceinture pour dorer les caprices des ploutocrates ou aider les banques à rattraper leurs conneries. Plus d’un demi-siècle à payer toujours tout plus cher, surtout des produits en toc et des services bâclés, à voir le carburant devenir inaccessible quand la bagnole est devenue indispensable, voir la « sécu » limiter ses remboursements, les aumones de « solidarité » conditionnées à un labeur de « bénévolat obligatoire ». Plus d’un demi-siècle à essayer de surmonter les difficultés à trouver un logement, une crêche, une école, un médecin, une place à l’hôpital, un Ehpad, des pompes funêbres et payer tout ça, ou au moins trouver un abri pour la nuit et une soupe. Plus d’un demi-siècle à faire face aux obligations administratives, à leurs exigences aberrantes, à errer dans le labyrinthe bureaucratique où toutes les lignes sont occupées et où se produisent des « erreurs système ». Plus d’un demi-siècle, de temps perdu dans les embouteillages, dans les cohues en commun, les pannes, rongé par les énervements, irritations, querelles idiotes, malaises, infarctus. Plus d’un demi-siècle à bouffer des OGM, éviter les vaches folles et les grippes aviaires, respirer de l’amiante, des pesticides, subir des pandémies, les dégâts des accidents industriels et nucléaires, l’empoisonnement de l’eau, les saccages de la nature, les effets dévastateurs du changement climatique.
Plus d’un demi-siècle de tromperies « démocratiques », de « droits » bafoués, d’obligations et d’interdits renforcés sans cesse, de surveillance accrue et dotée de moyens toujours plus perfectionnés. Plus d’un demi-siècle à se faire, parquer, filmer, fiché, sommé de « circuler », à subir l’état de siège voilé, ses intrusions arbitraires, ses contrôles au faciès, ses gardes à vue, ses « bavures ». Et, si l’on a osé protester contre l’une ou l’autre, ou l’ensemble, de ces violences « normales », si l’on a participé à quelque manifestation, brandi la mauvaise pancarte, renvoyé à un édile sa petite phrase insultante, s’en trouver puni, assommé de « poursuites », amendes, matraquages, perquisitions, incarcérations, condamnations, mises en cage, persécution. Et parfois, Oups ! « bavure ».
Plus d’un demi-siècle. Trois générations prises dans cette toile d’araignée « moderne ». Trois générations de citrons plébéiens pressés jusqu’à la dernière goutte par les exploiteurs de « ressources humaines ». Trois générations humiliées, blessées, étranglées, promises à un futur dégeulasse. Trois générations obligées de ramer dur sur une galère qui prend l’eau et menace de se changer en radeau des médusés.
Ça finit, raisonnablement par péter. Attisée par la débauche de violence « légale » infligée à des jeunes modestement revendicatifs, la tonne de griefs accumulée et de rage trop longtemps refoulée fait descendre des milliers de fâchés dans les rues et explose sur les bords, en faisant, comme toute explosion, quelques « dégâts collatéraux » . Lesquels, évidemment déplorables, étant toutefois sans commune mesure avec les AZF et Fukushima des apprentis sorciers du « progrés ».
Aussitôt les aboyeurs des médias à la botte des autocrates feignent d’être surpris par une barbarie aussi inexcusable qu’incompréhensible, et entonnent les hymes rituels à la mobilisation patrouillotarde en défense du « patrimoine », ces lieux prétendus « biens publics » où le gratin tient habituellement ses agapes loin des gueux. Mais qui espèrent ils abuser encore en s’efforçant de rendre invisibles, derrière les vitrines brisées et mairies incendiées, les milliers de manifestants et leurs raisons clairement exprimées ? Croient-ils, en entonnant la vieille rengaine propagandiste recrutant une fois de plus le méchant casseur, qu’ils vont éteindre cette rage en occultant ses causes ? Croient-ils qu’en continuant à envoyer leurs troupiers taper dans le tas ils vont rétablir la soumission ?
Ils se trompent. La révolte qui explose ici, ne s’éteindra pas sous les muselières et les cachots. On peut même douter qu’elle se satisfasse de quelques concessions qui lui seraient faites, par « sagesse » politicienne conseillant de lâcher quelques miettes pour ne pas se faire piquer le gâteau. Cette nouvelle « perturbation » de la paix des clapiers n’est pas d’une nature que quelques aumones peuvent éteindre. C’est l’humanité outragée qui clame sa volonté de ne plus supporter cet état de chose. C’est l’humain qui veut pouvoir vivre sans avoir offrir ses veines aux vampires. L’humain qui veut que la vie ne soit plus un chemjn de croix sur lequel il faut ramper sous les crachats et les flèches tombant du haut des remparts néroniens. L’humain qui veut tout simplement pouvoir respirer, avancer dans l’existence sans entraves et sans avoir à redouter toutes sortes d’agressions, décider lui même de son parcours, pouvoir vivre pleinement, dignement, heureusement. Cette aspiration est irréductible. On peut la freiner, la piéger, l’emprisonner. On ne peut la tuer. Tant qu’il y aura des humains, elle ressurgira. Comme elle ressurgit aujourd’hui.
Tremblez Messires ! Les Jacques, les Sans-culottes, les Communards, les Zapatistes, Les Soixantehuitards, Les Gilets Jaunes, sont de retour.
Gédicus,
Le 26 octobre 2026.






