Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des journaux et des chaînes d’information à la mode dans ce temps-là ; je veux parler de ces émissions où il est traité de l’art de rendre les peuples libres, tranquilles et obéissants, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de sécurité publique, — de ceux qui conseillent aux Français de sacrifier leurs libertés individuelles sur l’autel de la sécurité collective, et de ceux qui leur persuadent qu’ils vivent dans un pays livré aux professionnels du chaos. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de maintien de l’ordre dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises informations engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j’allais entrer dans un café, je rencontrai une manifestation. Des étudiants défilaient en brandissant des pancartes sur lesquelles étaient inscrites quelques revendications que je n’eus pas le loisir de déchiffrer. L’un d’eux, un jeune homme d’apparence chétive, portait un sac à dos et tenait à la main une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Moins de flics, plus de frites ! » Il avait un de ces regards inoubliables qui renverseraient les gouvernements, si les regards renversaient les gouvernements, et si les slogans faisaient tomber les ministres.
En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de civisme, signé du subtil Retailleau et du bien-avisé Bardella ?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne prévenir, neutraliser, réprimer. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand sécurisateur, le mien est un Démon d’ordre, ou Démon de pacification.
Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est libre, qui vit en sécurité, et celui-là seul mérite la sécurité, qui ne trouble jamais l’ordre public. »
Immédiatement, je sautai sur mon étudiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé aux opérations de maintien de l’ordre, pour neutraliser rapidement ce jeune homme, je le saisis d’une main par le collet de son blouson, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que, dans cette rue momentanément déserte, je me trouvais, pour un assez long temps, protégé par les agents de police, qui, à quelques pas de là, observaient avec une bienveillance toute républicaine les progrès de mon intervention.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce dangereux représentant de l’ultragauche, je me saisis de sa pancarte tombée à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des gouvernements qui veulent rétablir l’ordre public.
Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du citoyen qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis ce jeune corps se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans un individu si manifestement hostile aux valeurs de la République, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le petit professionnel du chaos se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même pancarte me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique intervention, je venais donc de démontrer l’extrême violence de ces groupuscules !
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais l’opération comme terminée, et me relevant avec la satisfaction d’un ministre de l’Intérieur qui vérifie l’excellence de sa doctrine, je lui dis : « Monsieur, vous êtes un danger pour la République ! Veuillez me faire l’honneur de reconnaître que votre réaction confirme exactement ce que nos meilleurs experts avaient annoncé ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement attaché aux libertés publiques, qu’il faut désormais vous abstenir de participer à ces manifestations où l’ordre public se trouve si gravement menacé.
Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il renoncerait désormais à manifester.
Qu’en dis-tu, citoyen Retailleau ?






