Alain Bauer entarté à Nantes

Limites de la criminologie

paru dans lundimatin#30, le 5 octobre 2015

Alain Bauer, criminologue, a subi ce samedi un attentat pâtissier.

Samedi 3 octobre 2015, L’institut de Relations Internationales et Stratégiques organisait à Nantes deux jours de discussions publiques autour des questions géopolitiques actuelles. Parmi les intervenants, M. Alain Bauer était présent pour discuter des menaces terroristes qui pèsent sur la France et des moyens d’y remédier.

À la suite de son intervention et alors qu’il dévalait tranquillement une rue nantaise, un groupe de jeunes gens auto-proclamés « Commando Amour et Chantilly » lui écrasait deux tartes à la crème en plein visage. Selon des passants, les deux assauts successifs et rapprochés furent ponctués de ce que l’on pourrait assimiler à une dédicace : « Celle-là c’est pour Julien Coupat ! » et « À nos amis ! ». Références probables à l’affaire dite de Tarnac et au dernier ouvrage du Comité Invisible. Les pommettes écarlates, M. Bauer a tout de même tenté de frapper ses assaillants-pâtissiers, sans pour autant parvenir à les neutraliser.

Habitué des couloirs du pouvoir et des plateau de télévision, M. Alain Bauer est une personnalité clivante. Alors que MM. Sarkozy et Valls l’ont toujours tenu pour un conseiller en sécurité extrêmement précieux, (il est le parrain du fils de M. Valls) et qu’il est considéré par certains milieux comme un lobbyiste influent et de premier plan, de nombreux chercheurs et intellectuels n’hésitent pas à la dépeindre en bouffon.

Sa nomination à la tête de la chaire de Criminologie au CNAM avait été accueillie par une pétition de ses futurs collègues et confrèresqui voyaient en lui un usurpateur de premier ordre placé là par son ami président de la République.

Un sociologue lui avait d’ailleurs consacré un ouvrage dénonçant la double casquette du criminologue dont les rapports et recherches n’auraient d’autre ambition que d’alimenter ses diverses activités de conseil en sécurité.

Le site d’information Mediapart avait d’ailleurs révélé qu’une des entreprises de sécurité de M. Bauer avait touché 200 000 euros de la part de la Caisse des Dépôts pour des rapports fantoches. S’ajoutait à cela l’achat par la même Caisse des Dépôts de milliers d’exemplaires du guide gastronomique Champérand, détenu à 50% par le criminologue.

De cette biographie, chacun se fera son avis. Mais ce qui interpelle dans cet attentat pâtissier, ce qu’il contient de vraiment troublant, c’est la rupture épistémologique qu’il ne va pas manquer de produire dans l’oeuvre de M. Bauer.

Pour comprendre l’effondrement théorique qui s’annonce, il faut comprendre ce qu’a apporté intellectuellement M. Bauer à la pensée policière et sécuritaire. S’il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles, son innovation phare, principale et à peu près unique, est le concept de « Décèlement précoce ». À partir d’une analogie médicale, M. Bauer établit que la meilleure façon de lutter contre le crime (la maladie) est de le prévenir, c’est-à-dire de l’empêcher d’advenir. Du point de vue de la logique formelle, le raisonnement est imparable : si l’on parvient à arrêter un criminel avant qu’il ne commette un crime, le crime n’aura pas lieu. M. Bauer est ce vaccin qui éradiquera le crime de la population mondiale.

Certains ont pu voir dans les accointances du criminologue avec des personnalités de droite comme de gauche, la marque d’un opportunisme exacerbé. C’est une lecture bien trop superficielle. La sécurité n’a pas plus de morale que de valeurs, elle n’est pas plus de droite que de gauche, le seul critère qu’elle reconnaît est celui de l’efficacité, de la performance. Cela fait bien longtemps que le contrôle ne s’encombre plus d’idéologie.

Revenons aux conséquences théoriques de ces deux tartes. Si la science de M. Bauer consiste à prédire ainsi qu’à prévenir les crimes et incivilités, il y a fort à parier que ses collègues l’auront taquiné ce matin : « bah celle-là, Alain, tu l’avais pas vu venir ! ». Mais cela pose une question épistémologique plus brutale : comme M. Bauer a pu le goûter, il arrive que l’expansion inflationniste du contrôle policier ne produise pas la pacification escomptée de la population mais au contraire un rejet massif quoique chaotique des dispositifs de sécurité. Ici c’est la logique même de M. Bauer qui génère le chaos qu’il cherche pourtant à abolir. M. Bauer le sait désormais : il a tant oeuvré à la sécurisation du pays qu’il ne peut désormais plus se balader en ville sans craindre un commando-pâtissier.

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