Vive la commune du rail

« Le rail vit, n’en déplaise aux managers, et il vit à hauteur d’homme »

paru dans lundimatin#147, le 1er juin 2018

Le texte suivant a été preaché (de l’afro-américain « to preach » ; rien à voir avec le verbe « prêcher » en français) le 17 mai dernier au Théâtre de la Commune où se tenaient de curieuses rencontres entre cheminotes et flûtistes, guitaristes et employés en lutte de chez Mac Do, violoncellistes, grévistes, partisans de la lecture, de la RATP ou du karaoké. La récitation suivait les notes d’un piano et les vrombissement d’un Moog. En réponse, certainement, à la jolie déclaration d’Emmanuel Macron présentant Versailles comme la ville « où la République s’était retranchée quand elle était menacée », la soirée s’intitulait « Que vive la commune du rail ! ». Ce pourrait aussi être le titre de ce texte.

Il y a le système ferroviaire posé comme une étoile sur la vitrine brisée du territoire français, avec comme point d’impact – Paris. La Commune avait proposé de décapitaliser Paris, pour en faire une commune parmi toutes les autres.

Il y a le réseau, le réseau des ingénieurs et des postes de commande distants, le réseau de la Suge et des infrapôles ; le réseau et ses nœuds, ses interconnexions, l’optimisation de son trafic ; dépêchez-vous, dépêchez-vous : la fibre optique des banques court le long de ses voies.

Il y a la mobilité, l’insaisissable mobilité de la marchandise, y compris maintenant humaine ; la mobilité des cadres et des gens pressés, de ceux qui poursuivent l’ombre qu’ils ont perdue, la mobilité forcée de tous ceux à qui l’on a dit que la liberté est celle de bouger, jamais celle d’être là.

Il y a l’infrastructure, celle des grands projets et des grandes carambouilles, celle que l’on gère de loin et dans laquelle on investit sans jamais dire ce que l’on est au juste en train d’investir comme une armée investit la place.

Et il y a le rail, la chose et non pas l’objet, avec sa pesanteur terrestre, celle des traverses et du ballast, celle de l’acier qu’inspectent les sangliers, et des écureuils à l’assaut des caténaires ; le rail de l’aiguille toujours pas automatisée qui résiste de tout son poids de fonte rouillée et qui crisse ; le rail des cheminots, de ceux qui sont en chemin, des familiers du détail, du signe infime, du présage en forme de sifflement dans le passage d’enfer du bolide lancé à pleine vitesse sur la ligne droite du PK je ne sais plus combien ;

Le rail qui n’est inerte que pour l’oeil oublieux du passager en attente d’arriver, de celui qui ne sera jamais du voyage. Le rail vit, n’en déplaise aux managers, et il vit à hauteur d’homme. Il n’est pas fatal que les trains servent à charrier au matin dans une lueur d’outre-tombe les visages livides des salariés en cravate, et qui vont à la Défense.

Si le rail n’avait été que chose coloniale, réseau matériel correspondant au réseau spirituel des banques, s’il n’avait servi qu’à la meilleure exploitation du globe, à l’extraction des denrées, à l’asservissement des peuples, s’il n’avait assis les gens dans des wagons que pour les préparer au spectacle du monde, à une vie perdue à regarder passer les jours jusqu’au terminus, il n’y aurait pas de fous du rail, il n’y aurait pas de ferrovipathes ni de rêveurs mélancoliques le front appuyé contre la vitre, il n’y aurait pas des lignées de cheminots. Et il n’y aurait pas des familles entières nichées parmi les cabas sur les toits des trains indiens, la gare de Bamako pleine de l’afrobeat de Salif Keita et son rail band, ni des maîtres-fous écumants qui font la locomotive.

Le rail est autre chose que tous les schémas directeurs, que les grilles-horaires, que les règlements d’en haut, que toutes les normes imposées contre le bon sens. Il est tout ce qui déborde l’organisation du travail, tout ce qui se bricole malgré elle et sans quoi elle n’aurait même pas lieu d’être. Il est le dialogue des corps et des choses, la présence confiante des choses, le métier poussé jusqu’à l’intimité avec la machine. Le rail est ce qui à jamais se soustrait à la quantification, à l’évaluation, au contrôle. Il est l’obstinée insistance du réel face au règne du calcul.

Mais ce qu’il y a plus que tout, ce qui encore demeure, ce qui rend fous de jalousie les cadres en gilet rouge qui jamais n’auront part à sa communauté et ce qui fait leur fanatique démangeaison de « réforme », c’est la commune du rail. La commune du rail que par prudence jamais personne ne se mêle de déclarer, celle qui est là par moment, par éclat, par atelier, par piquet et par grève – la commune sous-jacente. Ce sont les parties de poker toute la nuit durant au foyer de conducteurs de Pontoise ; c’est le locotracteur utilisé pour aller ramasser les champignons en forêt avant de retourner s’en faire une belle omelette avec le chef de gare. Ce sont les gars qui laissent un ferrovipathe tremblant rentrer la motrice au garage alors qu’il n’a pas le début d’une formation d’agent de conduite, ni d’agent de maîtrise non plus. Ce sont les assemblées au fin fond d’un entrepôt désaffecté, quand les assemblées cessent d’être de simples meetings. C’est quand une caténaire est mystérieusement sectionnée, que tout le monde sait et que personne de moufte. Ce sont les cheminots qui vont bloquer les examens tandis que les étudiants bloquent les trains.

Ce qui se joue maintenant, c’est l’entreprise de transport contre la commune du rail, contre ce qui reste de la commune du rail. C’est la nouvelle religion providentielle de l’organisation qui seule humanise, dont le salut est celui de chacun, à laquelle on est prié de s’identifier quand elle ne songe qu’à nous dévorer. L’entreprise-vampire et assassin du rail, l’entreprise de la mobilisation totale pour rien.

Nous avons cette chance : nous savons maintenant ce qu’est la vitesse. Plus on gagne de temps, moins on en a. Plus on va vite, plus on n’est rien. Plus tout s’accélère, plus tout se durcit. La polyvalence, c’est le suicide. La flexibilité, c’est le raidissement dans l’exploitation. La bonne volonté, c’est le burn out. Les gares seront des souks, ou des bibliothèques spécialisées, ou des salles de concert gratuites, ou des cantines populaires, ou des lieux de réunions intercommunales plutôt que ces centres-commerciaux glacés où seul le néant scintille. On retrouvera le goût du voyage en perdant celui du trajet.

Nous sommes les passagers d’une civilisation qui va dans le mur, et qui y va à très grande vitesse. Il faut tout arrêter. Il faut mettre à l’arrêt cette société. Il faut tout repenser, puisque que tout est devenu absurde.

Les oiseaux disparaissent et Guillaume pépie.

Il y a des potences pour ces pantins-là.

On n’arrêtera jamais la vie.

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Mouvement 1 min 25 avr. 17
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