Une fantasmagorie française

ou comment la cérémonie d’ouverture des JO essaie de nous berner

paru dans lundimatin#440, le 13 août 2024

La cérémonie d’ouverture a permis un gigantesque refoulement des émotions qui agitaient, depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, la conscience du pays. Refoulement de l’agacement provoqué par la perspective de ces mêmes JO, qui annonçait des dépenses colossales et des ennuis sans fin pour les habitantes d’Île-de-France ; refoulement de l’angoisse et de la colère suscitées par la situation politique post-Européennes ; refoulement de la connaissance que nous avons toustes, au moins en germe, des conséquences négatives des Jeux sur le plan écologique, sur celui de la gentrification de certaines zones périphériques de Paris, ou encore pour les travailleurs sans lesquels les Jeux n’auraient pas pu avoir lieu, en particulier les travailleurs sans-papiers exploités sans vergogne depuis des mois dans le BTP.
Partout autour de moi, ça râlait, à raison, à l’idée de ces Jeux. Et puis la cérémonie d’ouverture a lieu et subitement tout le monde est content. Certaines, même, sont fières, fières d’être françaises.

Comment se fait-il que même des amies gauchistes, écolos, queers, se laissent prendre au piège ? Que s’est-il passé dans ce formidable spectacle du 26 juillet, pour que toustes soient au moins un peu séduites, et finissent par regarder d’un œil indulgent les épreuves sportives consciencieusement chroniquées les jours qui suivirent ? Telle qu’on me la raconte, cette cérémonie semble avoir consisté en une ambitieuse fantasmagorie, qui se révèle en effet très efficace. Chez Walter Benjamin, la fantasmagorie désigne la production par une société d’une certaine représentation d’elle-même qui tend à oblitérer ce qu’elle est vraiment, notamment une entité productrice de marchandises [1]. La cérémonie d’ouverture des JO est une fantasmagorie historique : elle contribue à construire un récit national qui fait de la France non pas un pays parmi d’autres, reconduisant parmi d’autres une kyrielle de dominations (économiques, politiques, sociales, culturelles), mais une contrée révolutionnaire et progressiste, amie des arts, des lettres et des sciences, défenseure de la liberté, de l’égalité et de la fraternité entre tous.

Pour Benjamin, la fantasmagorie historique se caractérise par le fait qu’elle fige les événements historiques en un passé révolu, plutôt qu’elle ne les fait appartenir à la mémoire des opprimés. Elle procède notamment en instaurant une forme de confusion historique, dans un récit qui mêle les époques et romantise les faits.

À quoi sert l’imagier révolutionnaire ?

On a beaucoup parlé de la scène où, à la Conciergerie, une chanteuse incarnant Marie-Antoinette entonnait le chant des sans-culottes, contradiction dans les termes. Ce tableau (Liberté) s’ouvrait sur une mise en scène empruntant à La Liberté guidant le peuple de Delacroix, inspirée de la révolution des Trois Glorieuses de juillet 1830, révolte populaire récupérée par les libéraux qui décidèrent, pour y mettre fin, d’établir une nouvelle monarchie, la Monarchie de Juillet. En accompagnement sonore, un extrait de la comédie musicale Les Misérables, adapté du passage du livre où Hugo s’inspire des révoltes de juin 1832, réprimées par le régime de Louis-Philippe. Cette grande tambouille révolutionnaire se déploie dans une confusion historique assumée, à la fois quant à la chronologie des faits évoqués, et quant à leurs conséquences politiques.

Une telle représentation mythique a deux conséquences. Premièrement, elle flatte l’orgueil des Françaises, qui se complaisent dans l’image d’un peuple à l’avant-garde de la modernité politique, prêt à en découdre au nom de la liberté et de la justice. Pendant ce temps, pour ne citer que l’un des nombreux dénis de démocratie auxquels nous a habitués la Ve République, et la présidence Macron en particulier, une dissolution de l’Assemblée peut être décidée sur un coup de tête, et la nomination d’un nouveau gouvernement indéfiniment reportée. La complaisance dans une vision de soi fallacieusement révolutionnaire conduit du même coup à oblitérer les contestations réelles, et au potentiel réellement révolutionnaire des dernières années. À la si subversive cérémonie d’ouverture des JO, où sont les révolutionnaires d’aujourd’hui ? Où sont les gilets jaunes ? Les écolos saboteurs ? Les jeunes qui mettent le feu aux quartiers populaires après l’assassinat de l’un des leurs ? En cantonnant la révolution à un passé flou et glamourisé, le spectacle en fait une chose révolue, une chose morte.

Cet aplatissement de la mémoire historique se produit aussi dans la scène d’hommage aux grandes femmes de l’histoire de France (tableau intitulé Sororité). Émergent de la Seine des statues dorées de personnages historiques qui n’ont en commun que le sexe qu’on leur suppose. Cet honneur fige leurs combats et les neutralise du même coup. J’imagine l’effroi de Louise Michel apprenant qu’une statue est érigée à son effigie, contribuant à oblitérer les combats qu’elle a rejoints, et qui sont toujours d’une brûlante actualité : anti-autoritarisme, féminisme, instruction pour tous-tes, anti-colonialisme aux côtés du peuple kanak... C’est ce qui s’appelle de la récupération.

Les luttes anti-autoritaires, menées au nom de la liberté, de l’égalité, de la justice, sont réduites à un folklore. Or ce qu’a révélé cette cérémonie d’ouverture, c’est qu’il suffisait de mettre en scène ce folklore pour qu’un sentiment de fierté nationale affleure. À cet égard, la Révolution française dont les Français sont si fières fait office d’archétype auquel l’on se réfère ultimement pour arguer du tempérament contestataire de notre peuple. Pourtant, que s’est-il passé après la Révolution française ? Une suite de régimes, deux empires, deux monarchies, cinq républiques, mais aussi un impérialisme colonial colossal, la Collaboration et la participation à des génocides. En toute bonne foi, on pourrait demander : en fait, de quoi faut-il vraiment être fières [2] ?

La visibilité ne suffit pas

Outre l’entreprise fantasmagorique, dont les preuves se déploient tout au long de la cérémonie, un autre tableau a particulièrement marqué les esprits, qui contribue à donner de la France une image sinon révolutionnaire, du moins progressiste : celle de la Cène des dragqueens, accompagnées de la DJette Barbara Butch (tableau intitulé Festivité).

Autour de moi, on se réjouit du fait que ce tableau offre de la visibilité à des communautés victimes de discriminations : communautés queers, LGBTQIA+, grosses. Le fait qu’on se satisfasse si vite de cette visibilité, après l’effroi causé il y a seulement quelques semaines, dans les mêmes communautés, par l’hypothèse d’une majorité RN à l’Assemblée, me laisse perplexe. La visibilité ne garantit pas les libertés. Ce n’est pas subversif, d’être autorisées à la visibilité par un régime qui nous opprime. Ce n’est pas parce que les dragqueens sont visibles, et que les fachos ragent, qu’ils ont perdu.

Dans cette visibilisation condescendue par le pouvoir, je ne peux pas m’empêcher de craindre une instrumentalisation qui permette justement de ne renier par ailleurs les libertés des personnes queers. Macron ne déclarait-il pas à des fins de décrédibilisation du programme du NFP, dont on pense par ailleurs ce qu’on veut, qu’il contenait des « choses complètement ubuesques, comme d’aller changer de sexe en mairie » ? C’était un mois avant la cérémonie d’ouverture.

La visibilité ne suffit pas ; parfois même, elle dessert les causes qu’elle prétend promouvoir en minimisant les hostilités auxquelles elles sont exposées.

La mémoire neutralisée par l’esthétique

On objectera peut-être que les intentions des participantes à la cérémonie et de Thomas Jolly, le metteur en scène de cet épisode fantasmagorique, étaient bonnes. Mais il est naïf d’en appeler aux bonnes intentions d’un projet qui se déploie sous la coupe d’une machine aussi désastreuse que les JOP. Un événement ne peut jamais se comprendre que dans son contexte. Peu importent les intentions, seuls comptent les effets.

Et quels sont les effets de ce spectacle prodigieux prétendant exalter les ardeurs révolutionnaires du peuple ? Ah, si seulement il avait initié une grande vague d’insurrections improvisées partout sur le territoire… En fait, il endort toute velléité contestataire, précisément parce qu’il fait du souvenir de ses prédécesseures des reliques dont la seule portée possible est esthétique [3]. Ainsi certains tableaux étaient « beaux », le spectacle était « grandiose », « magnifique ». Le regarder était carrément « impressionnant » ; or précisément ce qui impressionne inhibe [4]. Quel que soit son contenu, la cérémonie n’est pas subversive : elle est au service d’un récit national mensonger, prélude à un spectacle de trois semaines qui place, au cœur de la mise en scène de corps en mouvement, la compétition et la quête du record – toujours plus vite, toujours plus fort. En quoi ce récit est-il mensonger ? Il tend à nous faire croire que la contestation est une spécificité française, qui a conduit à un ordre politique et social dont nous pouvons nous satisfaire. Or ce qu’il faudrait nous rappeler, c’est au contraire que, pour la majorité d’entre nous, en dépit des multiples révoltes et insurrections qui ont émaillé les deux derniers siècles, nous ne cessons pas d’être dominées.

C’est pourquoi aimer la cérémonie d’ouverture des JO, même l’aimer en dépit du contexte dans lequel elle s’inscrit, est un signe d’aveuglement. Aimer la cérémonie d’ouverture, c’est comme aimer le sourire d’un maître qui vous humilie. C’est ne pas voir ce qu’il est, c’est-à-dire ce qu’il cache, par exemple, pêle-mêle et sans ambition d’exhaustivité : l’expulsion de 13 000 personnes hors de leurs lieux d’habitation (squats, bidonvilles, immeubles) ; l’exploitation des travailleurs, en particulier sans-papiers, qui ne s’encombre pas du Code du travail ; des constructions non-écologiques dans des villes populaires, à destination de futures habitantes gentrificateurices ; une présence policière démultipliée ; l’augmentation au moins temporaire du coût de la vie, et notamment celui des transports franciliens ; l’installation de nouveaux dispositifs de surveillance, etc.

À l’enthousiasme national provoqué par la cérémonie d’ouverture s’ajoute le soulagement, pour de nombreuxses Franciliennes, de constater que le chaos ne règne pas en Île-de-France : on peut continuer de se déplacer, de sortir ; l’ambiance dans les rues est joviale. Avec Benjamin, je continue néanmoins de me demander : la catastrophe, n’est-ce pas que tout continue toujours comme avant [5] ?

[1] « La propriété qui fait parvenir à la marchandise son propre caractère fétiche adhère à la société productrice de marchandise elle-même non pas certes telle qu’elle est en soi, mais bien telle qu’elle se représente elle-même et croit se comprendre toutes les fois qu’elle fait abstraction du fait que, précisément, elle produit des marchandises. L’image qu’elle produit ainsi à partir d’elle-même, et qu’elle a coutume de désigner comme sa culture, correspond au concept de fantasmagorie. » Walter Benjamin, Livre des Passages, Paris, Éditions du Cerf, p. 683.

[2] Sur le rôle de la Révolution française comme instrument de l’oblitération d’une mémoire de la servitude, voir la lecture de Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon par Catherine Malabou : Il n’y a pas eu de révolution, Paris, Rivages, 2024, et la discussion de lundisoir.

[3] À cette esthétisation de la politique, qu’il identifiait dans le fascisme, il faut opposer la politisation de l’esthétique, écrit Benjamin pour conclure L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

[4] C’est ce que montre Annie Lebrun, récemment disparue, à propos des métamorphoses de l’art contemporain dont le gigantisme vise moins à susciter émotion et réflexion, qu’à subjuguer les spectateurs. Voir Ce qui n’a pas de prix, Paris, Stock, 2018 ou encore, avec Juri Armanda, Ceci tuera cela, Paris, Stock, 2021.

[5] « Que ‘les choses continuent comme avant’ : voilà la catastrophe », Walter Benjamin, Livre des passages, op. cit., p. 491, [N9a, 1].

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