Un automne à Marseille

Quelques nouvelles de la cité phocéenne

paru dans lundimatin#81, le 14 novembre 2016

Alors que le monde entier contemple avec stupeur et sidération le visage boursouflé de son prochain président, une certaine jeunesse se cherche, se trouve, et s’organise tranquillement contre la fin du monde.

Le collectif Jeunes 13 NRV, à l’origine simple groupe Facebook créé à Marseille pendant le mouvement du printemps, nous a ainsi fait parvenir ce petit récit de leurs derniers efforts, que nous avons le plaisir de vous présenter.

Tremblez, adultes aliénés !

À Marseille, les rencontres du printemps ont rempli le nid de sauvageons pour l’automne !

Les rencontres furent nombreuses au printemps dernier à Marseille : dans le cortège de tête, sur la plaine, dans les assemblées, debout, assis, couchés, on s’est bien trouvés, on s’est aimés, on s’est déchirés parfois mais on s’est fait plaisir. C’était nouveau dans le magma phocéen, et ça fait chaud au cœur.
On pourrait penser que la chaleur estivale et la torpeur qui en découle auraient eu raison de ces alliances nouvelles, que la rentrée nous aurait trouvés à nouveau éparpillés, divisés, errant sans but dans les rues foisonnantes de la grande citée. D’ailleurs, le 15 septembre, la tentative syndicale de relancer la machine fut d’une mollesse décevante, plus personne n’y croyait, lucides que nous étions, sur la trahison annoncée des beaux parleurs des grosses organisations syndicales.

Les fafs nous remettent en marche

Le 8 octobre, l’action antifasciste marseillaise, la CNT, les jeunes 13NRV (groupe Facebook créé pendant le mouvent contre la loi travail) et le collectif soutien migrants 13 appellent à un rassemblement, puis une manif contre la rentrée des catho racistes, xénophobes et royalistes de l’action française. Ces bâtards ont leur local juste à côté de la plaine, ya pas moyen qu’ils se sentent chez eux !
Alors que le rassemblement grossit, les signes de têtes, les sourires (se résumant souvent à un plissement d’yeux familier derrière les foulards, bandeaux, cagoules ou casquettes) se font de plus en plus nombreux : « putain ouais, ils sont là eux aussi ! », « oh, lourd, on reprend les mêmes et on se remet en marche, ça fait plaiz ! ». Dans un quartier quadrillé par les factions de CRS venus défendre leurs potes, on commence à déambuler. À un moment, fatigués de nous heurter toujours aux mêmes flics protégeant, disent-ils, la liberté d’expression et la démocratie, on leur fait face et on bombarde leurs camions d’œufs de peinture. La réplique ne se fait pas attendre, violente et sans sommation : ça charge, ça gaze, ça matraque la banderole, ils balancent une grenade de désencerclement et une autre de lacrymogène en plein milieu du cortège et ils reculent, pris de court par la détermination du bloc.

On s’en va contents d’avoir fait face, de ne s’être pas dispersés et de les avoir fait reculer. On est àl, de retour !

« Marseille, debout, sur les toits ! »

Le week-end du 29-30 octobre, une assemblée autonome (composée de différentes composantes du mouvement) appellent à une session « à l’abordage : 48h contre la loi travail et son monde ! ». Au programme une manif sauvage le samedi, avec (sur)prise d’un lieu à la clé, teuf en fanfare le soir dans notre nouveau chez nous (grosse baraque avec bête de cours qui devait devenir le centre névralgique de l’organisation politique dans le secteur) et débats le lendemain.

La sauvage est sympa, sans heurts mais c’est ce qu’on voulait, nos rangs un peu gonflés par la visite de quelques potes venus d’ailleurs pour l’occas’ (dédicace !) ; et l’entrée dans le palais du poulpe (une grosse banderole fut lâchée sur la façade au moment de l’arrivée du cortège représentant un poulpe avec, en légende, « demain s’ouvre au pied de biche ») se fait en douceur. Ça y est, on est en place ! Le dimanche, on se met à l’œuvre, malgré la gueule de bois et une visite matinale des condés, en mode nettoyage, discussions, rencontre des voisins…

Les groupes affinitaires s’approprient les lieux, n’hésitant pas à se mélanger, les projets vont bon train, les idées fusent concernant les possibilités qu’offre l’endroit. Dans l’euphorie, on ne voit pas venir avec assez de clairvoyance la menace, car l’Empire s’apprête à contre-attaquer. Le lundi midi, après une deuxième nuit d’occupation, plus de dix camions de keufs se parquent devant le mur d’enceinte.

Une quinzaine de potos se retrouve sur le toit, c’était la stratégie prévue en cas d’expulsion. Malheureusement ils ne sont pas assez équipés. Les barricades cèdent assez rapidement malgré l’acharnement de quelques uns à les protéger. Et là-haut, cernés par des condés qui ont le vertige, ils commencent à avoir froid, faim, soif. L’attroupement formé dans la rue d’en face, avec banquet et départ en manif dans le quartier suite à une première charge, ne suffit pas à leur donner assez de force pour attendre le GIGN. Profitant d’une diversion de la rue, ils se font la malle par une sortie dérobée, au nez et à la moustache des flics incrédules.
Dans le même temps, un autre squat (d’habitation, mais ayant aussi une vocation politique) se fait virer, avec dégradation des effets personnels et flics pissant comme des chiens sur les affaires des occupants.
Alors que tout le monde a bougé de devant le poulpe pour aller en soutien à l’autre expulsion, une des figures emblématiques des punks marseillais se fait serrer à coup de bottes pour avoir dit qu’il aimait bien l’odeur du poulet grillé. Il prendra quatre mois fermes pour outrage en comparution immédiate.
Tout le monde a la rage, on s’est fait jeter, on est pas encore assez forts sa mère…

Rat-Vier, dégage !

Le week-end suivant, alors qu’on se remet difficilement et qu’on peine à imaginer une réponse à la hauteur de l’affront ; c’est Ravier, un sale élu d’arrondissement FN appelant à un rassemblement contre l’accueil de migrants à Marseille, qui nous donne une nouvelle occasion de nous retrouver. Et ça rate pas : on est encore là, en masse, 5 fois plus nombreux que les fachos d’en face. On leur pourrit leur truc, à coup de slogans repris avec entrain, de banderoles bien fat et de fumis à gogo ! Sauvage flamboyante dans la rue Saint Féreol un samedi aprèm, ça a de la gueule . Les cars de kisdés qui se retrouvent face à la banderole sont tellement surpris qu’ils se cartonnent ! Ca gaze de dépit, trois baqueux qui essayent de jouer les héros se prennent une grosse salve dans la gueule, ils sont à cran, ils veulent de l’arrestation, mais ils nous aurons pas !

Ce qu’on tire de tout ça, ce n’est pas seulement la satisfaction des actions accomplies ensemble. C’est surtout le sentiment que dans une ville connue pour son inertie et son éparpillement d’un point de vue politique, on voit naître une ébauche d’organisation autonome, hors les murs oppressants d’une quelconque institution. Certes, il existe des dissensus idéologiques quand certains se réclament de l’anarchisme, d’autres du marxisme, d’autres de l’autonomie… Mais le feu est bien là, les braises tout du moins, de celles et ceux qui croient qu’on peut niquer les patrons, les politicards, les propriétaires immobiliers, les flics et les préfets, de celles et ceux qui œuvrent à faire exister d’autres manières de rêver et d’agir, qui couvent en eux la flamme révolutionnaire !

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