Pour un peu, cette réinvention emporterait avec elle, pas loin de vouloir conquérir le ciel, les minuscules silhouettes qui piétinaient, écrasées, dans la rue, en bas.
Effet : renaissance, exaltation.
Alors on se souvient de ce que Michelet disait des enthousiasmes de 1789 : « le peuple est passé du néant à l’être ».
Devant le tableau de Monet, au moins peut-on se souvenir que ce passage fut un jour possible et que la vie (civique en tout cas,) l’action sociale, l’exaltation politique n’ont de sens et de prix qu’à vouloir que ce possible revienne.
Ces lignes un peu naïvement survoltées parce que ces jours derniers le tableau de Monet a ressurgi devant moi. D’abord subliminal, puis triomphalement sur-imprimé aux images des manifestations lycéennes de cette fin octobre.
Les médias dominants ont fait des efforts méticuleux pour ne nous montrer de ces manifestations que les violences adjacentes (incendies et pillages). On sait pourquoi. On sait de quoi ça permet de ne pas parler et avec quel cynisme ça renverse la logique des causes et des effets [1].
Cette manipulation des images disponibles a largement caché (censuré) la prolifération, dans les manifestations et les piquets des grève, des petits écriteaux brandis par les manifestants. En, tout cas elle en a pour le moins minimisé la présence, l’effet, le sens.
Or, ces innombrables pancartes individuées : quelle présence spatiale (visuelle, plastique) ! quels effets de volubilité goguenarde ! quel afflux de sens critique et d’inventivité politique ! quel brio dans les jeux de langue que mobilisent ces inscriptions jaillies de la colère et de la créativité d’un monde jeune ! Placardées sur des bouts de carton (Arte povera ? Nouveau Réalisme ?) et agitées comme des papillons au-dessus des bitumes et des fumées, elles sont prêtes à décoller comme les drapeaux de Monet à l’assaut du ciel.
Leçon : face à l’injustice et à la rudesse de la vie, il y a la souffrance (implacable), la colère (légitime), la violence (inéluctable), les désespoirs, les ravages et les exactions ; mais quelle joie, aussi, dans ce papillotement pullulant des paroles et des inscriptions ! quelle solidarité gaie, derrière ! quel déploiement d’enthousiasme ! et quelle confiance, au fond, en la raison politique pour nous faire passer du misérable néant d’aujourd’hui à un être à nouveau désirable !
Regarder ces scènes comme des images, en deçà de la compréhension sérieusement politique des choses, c’est sans doute d’une coupable légèreté (esthétisation poétique ?). Mais cette vision peut aussi fixer le sens de l’ignoble face à face auquel l’état macronien et ses commanditaires nous font assister (en nous sommant de choisir notre camp : celui de « l’ordre », forcément) ?
D’une part les jeunes corps, les vies fragiles agitant au-dessus de leurs têtes les ailes de leurs pauvres cartons ocellés de paroles : la fluidité moléculaire du monde non encore figé et ossifié par l’usure de « la vie ».
D’autre part les noirs robots cuirassés, casqués, avec cnémides de soudards romains, les fronts de bœuf anonyme, les machines sans voix, les camions de cauchemars voués à rien d’autre qu’à terrifier et à changer tout effort de pensée et de parole en rage animale : les cohortes funèbres du molaire [2], du pouvoir ossifié, de l’injustice légalisée, de l’inégalité instituée, du pseudo pragmatisme économique, de l’interdit signifié à toute excursion utopique.
Christian Prigent






