« Si vous êtes en ville et que vous n’avez pas d’endroit où loger, vous pouvez essayer les bureaux du journal underground local. »
– Abbie Hoffman
Les lieux sont l’essence du punk radical : sans eux, presque rien n’est possible. Prenez une ville avec quelques jeunes punks mais aucun groupe ; dotez-la d’un squat, posez-y des instruments, ou offrez aux jeunes les clés d’un local de répétition ; laisser reposer quelques mois, puis revenez : vous aurez peut-être planté les graines d’une scène punk, avec 4 ou 5 groupes partageant tous des membres. Si sa taille le permet, il servira aussi de lieu de concerts, où nos jeunes groupes pourront faire leurs armes en première partie de leurs homologues d’autres villes, qu’ils inviteront contre la promesse d’un peu d’argent pour les frais d’essence. Et si vous arrivez à faire que le squat ou le local dure dans le temps, par exemple en l’achetant, ou en vous battant becs et ongles contre votre municipalité pour le faire légaliser, vous aurez peut-être créé quelque chose qui vous dépasse : un projet amené à durer bien après que vous-même ayez quitté le navire par manque de temps, d’énergie, ou simplement de motivation.
À Lyon, où je vis, il existe plusieurs de ces lieux. Citons la salle de concerts Grrnd Zero, le local l’Atelier des Canulars, le bar l’Amicale du Futur, sans oublier la Luttine. Si aucun n’est totalement « tenu par les punks », certain-e-s y sont investi-e-s de longue date. C’est notamment le cas de la Luttine, l’infoshop autogéré du 7e arrondissement, qui, en plus de servir d’atelier de sérigraphie et de lieu de réunions à différents collectifs, a accueilli au fil de ses quinze années d’existence des projections gratuites, des repas prix libre, une « matosthèque » (emprunt gratuit d’outils mis en commun), une permanence d’aide aux sans-papiers, une « amicale » de joueurs d’échecs, des expositions et quelques concerts. Chaque samedi depuis 2007, nous ouvrons nos portes et posons notre banc sur le trottoir ; c’est un rendez-vous qui permet aux punks, aux curieux et autres enragés, locaux ou en vadrouille, d’échanger, de s’informer sur les prochains concerts et manifestations, de se poser dans des canapés, d’écouter des disques ou de feuilleter des fanzines, le tout avec régularité (autre ingrédient nécessaire au succès d’un projet de ce type), puisque nous ouvrons le même jour et aux mêmes horaires depuis quinze ans. Le café y est gratuit et, s’il est commun et encouragé d’y passer l’après-midi sans consommer, nous tenons aussi une « distro », sélection de vinyles et cassettes, de punk mais pas seulement, ainsi que des fanzines et livres à teneur politique et/ou contre-culturelle, que nous vendons sans marge et donc moins cher qu’ailleurs – car nous sommes bénévoles, mais aussi parce que nous ne payons pas de loyer, le lieu étant un ancien squat, ouvert au pied-de-biche dans les années 1990, puis légalisé suite à une longue et épique bataille contre la municipalité.
On trouve des lieux de ce type un peu partout. Qu’ils durent quelques heures ou des années, légaux ou pas, j’ai tendance à les considérer comme des Zones Autonomes Temporaires, selon la formulation d’Hakim Bay dans son essai éponyme [2]. Abbie Hoffman et les yippies appelaient crash pads les plus éphémères d’entre eux – des appartements ou des maisons collectivisées, où les yippies en vadrouille pouvaient se reposer, des jours ou des semaines, le temps de reprendre des forces. Le principal étant qu’ils soient autogérés, qu’on n’y tolère aucune forme de domination, qu’on puisse les fréquenter sans consommer, et que le profit n’y soit pas la motivation. Et si ces lieux sont très loin d’être l’apanage des punks radicaux – on en trouve aussi chez des teuffeurs, des militants, des artistes, etc – ils n’en ont pas moins été cruciaux pour le développement, la vivacité et la survie du réseau qui nous intéresse.
Le quartier général de Maximum Rock’n’roll, la MRR House, était l’un de ces lieux. Quand j’y ai débarqué tout seul au début des années 2010, j’avais des étoiles plein les yeux, mais mon ébahissement n’a été que de courte durée – à peine cinq minutes après avoir frappé trois coups à la porte, je me suis retrouvé avec la coordinatrice, Layla Gibbon, et une poignée de bénévoles qui buvaient des bières et rigolaient, à enfourner des centaines d’exemplaires du dernier numéro en date, tout jute livré par l’imprimeur, dans les enveloppes jaune-orange si familières aux abonnés du magazine, pardon, je veux dire du fanzine, bien que la frontière soit ici particulièrement floue.
La MRR House était à deux pas de Haight-Ashbury, quartier du summer of love, dans un San Francisco autrefois épicentre de la contre-culture, mais devenu synonyme d’extrême gentrification, notamment via les startuppeurs de la Silicon Valley. Quand j’y suis allé, les loyers y étaient déjà si élevés (de mémoire deux, voire trois fois plus chers qu’à Paris) que la présence d’un lieu comme la MRR House, dédié à la confection mensuelle et bénévole d’un fanzine punk, ressemblait au choix à un miracle, à un anachronisme, ou à une simple aberration. Je n’ai jamais compris avec précision comment la bande à MRR avait pu continuer de louer cette grande maison, mais cela ressemblait à un mélange de chance et de longévité, puisque le fanzine occupait les lieux avant que les loyers n’explosent, et bénéficiait soit d’anciennes lois liées à l’encadrement des loyers, soit de propriétaires plus ou moins « militants », qui avaient choisi de ne pas (trop ?) augmenter le loyer au fil des années. Quoi qu’il en soit, la MRR House était bel et bien là, en ce début des années 2010, avec ses deux coordinatrices, sa dizaines de vieux ordinateurs et sa centaine de bénévoles (dont les plus jeunes étaient adolescents), qui passaient y chroniquer les nouveautés punks, y mettre en pages leurs interviews, y taper leurs billets d’humeurs, ou effectuer les mille-et-unes autres tâches, souvent bien moins glamour, que nécessitait la publication et la distribution mensuelle de cette centaine de pages sur papier journal.
Au-delà de telle ou telle spécificité du projet MRR, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tout ce petit monde carburait à la passion. Ici se côtoyaient femmes et hommes, jeunes et vieux, Américains et étrangers, homos et hétéros, riches et pauvres, dont le seul point commun était l’amour sans limite des guitares et des décibels, l’autogestion n’étant pour certains qu’une conséquence du statut « mineur » des styles musicaux concernés. Ainsi, l’un des éléments les plus marquants dans la MRR House, c’était sa collection de vinyles. À l’origine, c’était celle de Tim Yo, qui en avait fait don à MRR. Celle-ci était déjà bien fournie, mais au fil d’une trentaine d’années de publication, à raison d’une centaine de chroniques par mois, c’était devenu un mastodonte contenant près de 60.000 vinyles de punk, classés par ordre alphabétique et consultables par tout visiteur de la maison. Pour retrouver les disques plus facilement en cas de disparition ou de vol, chaque pochette était flanquée sur trois côtés d’une épaisse bande de gaffer vert, impossible à retirer sans détériorer le disque. À l’origine, c’était Tim Yo qui « décorait » ainsi ses vinyles ; il avait aussi pour habitude de refaire à son goût les pochettes qui ne lui plaisaient pas, en y collant des photomontages, en y coloriant au feutre les photos noir et blanc, ou en y écrivant telle ou telle phrase destinée à ridiculiser tel groupe dont il aimait la musique, mais dont les idées ne lui plaisaient pas.
Difficile de mesurer l’influence de MRR sur le réseau punk radical, mais je la soupçonne colossale. Ce qui est sûr, c’est que le fanzine a enterré, et de loin, tous les autres « gros » lancés à la même période aux Etats-Unis – Slash, Flipside, Forced Exposure, etc – mais aussi des équivalents créés plus tardivement – on peut citer Heartattack, Profane Existence, Punk Planet, Slug & Lettuce, Reason To Believe, et ainsi de suite.
Dans cet article, je choisis de me focaliser sur les victoires du punk radical, mais ne vous y trompez pas : chez MRR comme ailleurs, rien n’a jamais été parfait. En France, l’une des critiques qui revenait souvent était que Maximum Rock’n’roll bénéficiait d’une position hégémonique, qui lui permettait de décider quelles sonorités, quelles esthétiques, quelles villes étaient « dans le coup » à tel moment. Pour moi, c’était inévitable de par la nature-même du projet, mais passons ; pour le meilleur ou pour le pire, le fait est que MRR participait à instaurer des tendances dans le réseau punk mondial. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, certains rédacteurs ne juraient ainsi que par le revival « bandana thrash », avec des groupes hardcore dont les fers de lance s’appelaient What Happens Next ?, Tear It Up ou DS-13. Peu après, aux alentours de 2002 ou 2003, les projecteurs de MRR se sont braqués sur la capitale du Danemark, Copenhague, à raison selon moi, puisque certains des groupes punks les plus excitants du moment y officiaient : Amdi Petersens Armé, No Hope For The Kids, Gorilla Angreb… Sachant que, comme souvent, se cachait derrière tout cela une histoire de lieu, où tous ces groupes répétaient et se produisaient en concerts, quand ils n’en tenaient pas carrément les murs : Ungdomshuset, un bâtiment tenu par des punks et des militants radicaux depuis 1982, et qui n’allait pas tarder à faire parler de lui jusque dans les journaux télévisés les plus regardés de notre vieille France.
« Ils obtiennent une maison, nous obtenons la paix. »
– Le maire de Copenhague en 1982 [3]
Si j’en crois mon expérience, il peut arriver que les punks radicaux soient pris de haut par des militants politiques, mais dans l’ensemble, que ce soit dans les bars, infoshops, manifs ou concerts où se rencontrent les deux publics, un certain respect mutuel prime. Les rares fois où des militants « plus-radical-que-moi-tu-meurs » nous font savoir, à nous les punks radicaux, qu’ils nous considèrent comme d’inutiles fêtards/ alcooliques/ drogués (ce que nous sommes aussi, mais pas seulement), ou comme des parasites proto-capitalistes avides de refourguer leurs disques, je me contente de hausser les épaules. Après tout, n’ai-je pas aussi entendu des autonomes envier le réseau punk radical, qui fait qu’un de ses membres trouvera toujours un endroit où dormir chez des camarades locaux, quel que soit le coin du monde où il atterrit en vadrouille ?
Là encore, il ne faut pas perdre de vue que ce qui unit en premier lieu les punks radicaux n’est pas d’ordre intellectuel ni politique, mais culturel. Pour comprendre ce qu’une passion commune pour des sonorités marginales peut donner de concret, voire de révolutionnaire, on pourrait citer les Tanneries – l’un des plus tenaces espaces autogérés de France, encore actif à ce jour, dont l’histoire débute en 1997, quand « une bande de punks s’immisce à coups de masse dans une friche industrielle à l’odeur de sel et de cuir » [4]. On pourrait lister les figures de la gauche radicale ayant fait leurs armes dans ce type de punk, du réseau CrimethInc. (qui a tenu sa propre rubrique dans Maximum Rock’n’roll pendant des années) à François Bégaudeau, en passant par des éléments du Comité Invisible. On pourrait évoquer cette jeune femme qui, dans l’histoire orale Grenoble Calling [5], raconte la façon dont les punks et leurs squats lui ont « sauvé la vie » en étant les seuls au monde à l’accepter comme elle était, silencieuse, mal à l’aise et « cramée par la vie ». On pourrait lister les lieux collectifs – squats, infoshops, bars autogérés, habitats collectifs achetés ou en location… – actifs aux quatre coins du monde, de Melbourne à Tokyo, de Berlin à New York, en passant par les plus petits hameaux de Bretagne ou d’Euskadi. On pourrait parler des rouages de la punk-post, ce réseau postal informel, qui permet d’éviter les frais de port pour faire passer de ville en ville des disques, des fanzines ou des livres. Mais puisque cet article ne peut pas s’étendre à l’infini, terminons avec deux histoires très différentes, mais toutes deux aussi véridiques que représentatives des pratiques de ce milieu.
La première débute en Europe de l’Est – disons en Pologne – au début des années 2000. Jacques [6], taulier d’un label et d’une distro [7] bien connus de tous les punks radicaux de France, s’y rend en voiture pour un festival. Sur les sièges arrières et dans le coffre de sa R5, l’intégralité de sa distro, soit des centaines de vinyles de groupes issus du réseau. À un moment, Jacques veut aller chercher ses bacs pour les poser sur les tables du festival. C’est alors qu’il réalise avec horreur qu’on lui a volé sa R5 – elle n’est plus à sa place, et ni les appels aussitôt regrettés au commissariat local, ni les passages à la fourrière ne donnent rien, de sorte que notre pauvre Jacques est forcé de revenir en France sans sa voiture ni ses vinyles. Sachant qu’il est bénévole, aussi fauché que la plupart d’entre nous, mais aussi et surtout passionné de musique punk radicale, et qu’il connaît une bonne partie des habitués de ce réseau, le message passe très vite via des forums de discussion, des SMS, des emails, ou simplement de bouche en oreille. Des concerts de soutien sont organisés ; des fanzines se vendent en soutien à Jacques. Au final, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les quelques milliers d’euros nécessaires au remboursement des disques sont réunis, et Jacques, ému, ne sait comment remercier ses camarades pour cet élan de solidarité. Jusqu’au jour où un commissariat polonais lui téléphone : sa voiture a été retrouvée… À l’endroit exact où il l’avait garée. Et c’est ce jour-là que les punks de France, hilares, ont tous compris que le sens de l’orientation ne figurait pas parmi les multiples qualités de Jacques.
La seconde histoire nous ramène à Copenhague, dans le district de Nørrebro, où un lieu a beaucoup fait parler de lui dans les années 2000 : Ungdomshuset (littéralement, la « Maison des jeunes »). En 1982, ce bâtiment en briques de trois étages est « attribué contre loyer à une association qui en fait un centre d’activité sociale » [8]. Au fil des deux décennies suivantes, Ungdomshuset devient une institution dans le monde de la gauche révolutionnaire et du punk radical. Personnellement, je m’y rends pour la première fois en 2003, pour assister au K-Town Fest, le festival maison, qui regroupe pour un prix modique la crème des groupes punks du moment. Là encore, le lien avec Maximum Rock’n’roll est explicite, puisque c’est par son intermédiaire que de nombreux lecteurs, dont moi-même, découvrent à cette époque la nouvelle vague de groupes punks de Copenhague, que j’ai déjà brièvement mentionnée.
Cette année-là, en 2003, l’existence d’Ungdomshuset est déjà menacée : cela fait quatre ans que la municipalité a décidé de détruire le bâtiment, jugé insalubre, et d’en revendre l’emplacement à une église évangélique, rompant ainsi le contrat signé en 1982. Mais les habitants ne l’entendent pas de cette oreille : ils déclarent qu’ils ne partiront pas, transformant de facto le statut du bâtiment, qui devient une occupation jugée illégale, autrement dit un squat. Entre 1999 et 2006, la vie du lieu continue néanmoins : les groupes continuent à y répéter, les militants politiques à s’y réunir, les concerts sont nombreux, le K-Town Fest continue de s’y dérouler chaque été… À ceci près que ce dernier, grande fête regroupant des punks de toute l’Europe et d’ailleurs, devient aussi une occasion d’instaurer un rapport de force avec les pouvoirs locaux.
C’est ainsi que chaque été, entre deux concerts punks, les habitants d’Ungdomshuset profitent du festival pour organiser une manifestation en défense du lieu. Pour moi qui n’ai jamais été militant politique, le K-Town Fest, où je me rends en 2003, 2004 et 2005, devient une manière d’expérimenter de tels rapports de force face à la police. Je me souviens encore avec émotion des hordes de punks, tout de noir vêtus, avançant dans les rues de Copenhague tandis qu’une sono crachait du Crass ou du Gorilla Angreb ; je me rappelle de ce concert sauvage sur la place de la mairie, manière de dire « Regardez comme nous sommes nombreux ; constatez que votre notion de ‘légalité’ ne nous fait ni chaud ni froid. Et maintenant, imaginez ce qui se passera si vous osez nous expulser ». Et je me souviens encore mieux de ces moments d’intensité en tête du cortège, tête à tête avec la police, parce que la cause que nous défendions me semblait juste, mais aussi parce que le bon vieux principe du DIY s’appliquait : si nous, les punks, ne défendions pas cette maison, qui d’autre allait le faire ?
Ces manifestations culminent fin 2006 et début 2007, quand la municipalité et l’église désormais propriétaire des lieux augmentent la pression. Des soutiens, parmi lesquels nombre d’anarchistes et de punks radicaux, débarquent de la Scandinavie et de l’Europe entière. Fin décembre 2006, 5000 d’entre eux défilent à Copenhague, et « un black bloc de 500 personnes déborde les forces de l’ordre. […] Les soulèvements qui s’ensuivent sont parmi les plus violents depuis la Seconde Guerre mondiale. » [9] Pendant des mois, des cocktails molotov sont jetés, des barricades enflammées, des vitrines brisées, des magasins pillés ; plus d’un millier de manifestants sont arrêtés, dont des mineurs et des étrangers, notamment Allemands ou Français. Puis, le matin du 1er mars 2007, « deux hélicoptères dont un de combat » [10] débarquent sur le toit d’Ungdomshuset, où les forces anti-terroristes font irruption avant d’évacuer la « Maison de la Jeunesse » et de la faire détruire quelques jours plus tard… Mais elle renaîtra de ses cendres l’année suivante, en 2008, quand la municipalité, mise au pied du mur par les manifestations qui continuent à un rythme régulier, acceptera enfin de donner un autre bâtiment digne de ce nom aux activistes – ce dernier est encore en pleine forme aujourd’hui et, parmi moult activités, le K-Town Fest y a toujours lieu chaque été.
« T’appliques les principes du punk, mais à tous les styles de musiques. »
– Luca Retraite [11]
Dans le cadre de recherches pour cet article, je me suis replongé dans le documentaire « 69 » [12] sur la « bataille d’Ungdomshuset ». Même si j’étais bien placé pour le savoir, j’ai été de nouveau frappé par la place qu’y occupent les punks radicaux. À mon sens, la scène la plus mémorable est celle où une habitante aux longs cheveux blonds, face caméra, lit un communiqué destiné aux médias et aux pouvoirs locaux en janvier 2007, trois mois avant l’expulsion. « Nous démarrons la nouvelle année en état de siège, commence-t-elle sur un ton pédagogique. Les figures politiques ont déclaré qu’il y avait deux groupes dans cette maison : un qui organise des concerts, et un autre habillé en noir dans la cave, en train d’attendre le moment pour se battre avec la police. » La jeune femme retire alors ce qui se révèle n’être qu’une perruque blonde, revêt la cagoule dissimulée sous cette dernière, remonte la fermeture-éclair de son sweat-shirt noir et en enfile la capuche. Désormais vêtue comme un élément parmi d’autres d’un black bloc, elle reprend. « Il n’y a pas deux groupes différents à Ungdomshuset : il y a un groupe de jeunes créatifs et pleins de ressources, qui vit pour créer un principe culturel dont tout le monde peut bénéficier. D’autres n’ont pas à se justifier de cette façon. Pourquoi y a t-il de la place pour un opéra, mais pas pour une scène punk ? Pourquoi y a t-il de la place pour des agents immobiliers, alors que personne ne peut se permettre d’acheter leurs maisons ? Pourquoi y a-t-il de place pour une chaîne de fast-food, mais pas pour notre restaurant ? Pourquoi y a-t-il de la place pour les riches, mais pas pour les pauvres ? Ce soir, réfléchissions à quel genre de ville nous voulons. »
Nous sommes en 2023, et ce discours est toujours d’actualité. Ce qui a changé, depuis 2007, pour le réseau punk radical ? N’en déplaisent à certains, il est toujours là – j’ai pu le constater lors de la « tournée promotionnelle » de mon roman, entre mai et octobre 2022, qui m’a amené dans 20 villes de France, à célébrer des retrouvailles avec des camarades et à en rencontrer de nouveaux. Selon moi, la principale différence avec les années 2000, c’est que ce réseau converge de plus en plus avec d’autres, qu’ils soient artistiques ou politiques, jusqu’à parfois en devenir méconnaissable, à l’instar de cette jeune danoise lorsqu’elle revêt sa cagoule noire. Aujourd’hui, la musique punk « traditionnelle » y est peut-être moins centrale, mais elle constitue toujours un moteur pour une partie des activistes. Avec cette particularité que nombre d’entre eux refusent cette étiquette, et que d’autres me riront au nez lorsqu’ils liront cet article – « Punk radical ? Sacré Alex, t’es allé cherché ça où ? Tu sais bien qu’on est qu’une bande de branleurs… » – avant de retourner servir des bières dans le squat local, tenir le bar associatif ou l’infoshop du quartier, et tenter, sans en avoir l’air, d’instaurer d’autre rapports économiques et sociaux dans un monde gangréné par le réalisme capitaliste.
Et à titre personnel ? Plus le temps passe, plus « mon punk » s’élargit. Aujourd’hui, quand je pense à ce réseau, j’y inclus des groupes qui ne sont peut-être « punks » que pour moi – d’autres les qualifieraient de post-punk, d’indie-rock, de noise-rock, de musique expérimentale, et que sais-je encore. Peu importe : si je reste attaché à certaines esthétiques, ce sont les pratiques qui comptent. Et si je continue d’utiliser le mot « punk », c’est parce qu’il me semble avoir une idée de plus en plus claire de son sens originel – un fourre-tout pour tous ceux et toutes celles qui ne rentraient pas dans les cases et devaient lutter pour créer ici et maintenant des lieux, des labels, des fanzines qui leur ressemblaient. Une autre chose qui a changée, c’est que nombre de pratiques et d’idées communes aux punk radicaux sont de plus en plus répandues : féminisme, véganisme, ZAD, autogestion et même anarchisme sont des notions assimilées par un public de plus en plus large. À Lyon, dans les années 2010, on a ainsi vu des squats réunir non plus une centaine, mais un millier de curieux dans des soirées sans vigiles, sans prix d’entrée, avec bières à 2 euros et aucune heure de fermeture ; les punks y jouaient parfois, mais même quand ce n’était pas le cas, vous pouviez être à peu près sûr d’en retrouver certains dans le public, derrière la table de presse ou le bar, ou simplement à danser sur de la musique électronique jusqu’à l’aube.
Alors voilà : depuis ma découverte du concept d’acidcommunisme de Mark Fisher, depuis ma lecture du Volez ce livre d’Abbie Hoffman, c’est à tout cela que je repense. À la façon dont le punk radical a été, pour moi et pour nombre de mes connaissances, une sorte d’école alternative. Tout ne s’est pas fait un jour… Mais quand je pense aux valeurs que nos parents, l’école et les médias dominants ont tenté de nous inculquer « quoi qu’il en coûte » – individualisme, rejet du collectif, culte du salariat et de la réussite matériel – je me dis que nous avons parcouru un long chemin, et que le réseau punk a été, pour nous autres, ce que Fisher appelait un « incubateur de conscience » :
« Lorsque des gens développent une conscience de groupe, ils ne perçoivent pas seulement de façon passive quelque chose qui est déjà là, mais ils se constituent en tant que groupe et, par-là, commencent déjà à changer ‘le monde’. Leur conscience est immédiatement transformatrice, et une conscience qui bouge devient aussi le moteur d’autres changements. […] Avec le néolibéralisme, l’horizon d’un individualisme contraignant s’est substitué à celui du socialisme démocratique. Mais cet individualisme exige un contrôle constant pour interdire toute nouvelle élévation de la conscience. En effet, lorsque les gens se rassemblent, ils peuvent toujours développer une conscience collective en dépassant ce misérable individualisme tourmenté qui les encadre. C’est précisément à cette croisée des chemins que nous nous trouvons aujourd’hui. » [13]
Fisher voyait-il juste ? Étions-nous à une telle « croisée des chemins » en 2016, lorsqu’il tentait de poser les bases de son acidcommunisme ? Y sommes-nous aujourd’hui ? L’acidcommunisme tel qu’il l’envisageait était une convergence entre « la conscience de classe, la conscience psychédélique, et les processus de conscientisation des groupes minoritaires et opprimés » [14] ; convergence qui, simple intuition, pourrait être accélérée par une utilisation, ici et maintenant, des principes du municipalisme libertaire [15] – soit la création tous azimuts d’îlots contestataires ou de Zones Autonomes Temporaires liés en réseau décentralisé, ou le mode de fonctionnement qu’a toujours eu le réseau punk radical. Voilà pourquoi je souhaitais partager ces modestes réflexions, souvenirs, retours de lectures et expériences – pas dans le but de convertir un nouveau lectorat à la musique punk, mais dans celui de rappeler qu’il existe des façons de fonctionner qui ont fait leurs preuves, et dont il est possible de s’emparer dans d’autres types de musiques, d’autres types de « scènes », pour créer toujours plus de collectifs, toujours plus de réseaux décentralisés et, peut-être un jour, parvenir à une émulsion n’ayant rien à envier à celle des années 1960, quand la contre-culture était un danger sérieux pour le réalisme capitaliste.
Alex Ratcharge








