Nous, catholiques de France, sommes joyeux et fiers d’avoir été partie prenante aux soulèvements du 17 octobre dernier. En chrétiens, nous nous sommes tenus aux côtés de nos sœurs et frères révoltés, nous avons chanté avec eux, lutté parmi eux, prié au milieu d’eux et sous les feux de la répression. C’est pourquoi nous ne pouvons que déplorer certaines des prises de parole de nos évêques, publiées dans La Croix le 19 octobre dernier. Nos prélats y appellent à la réconciliation, voire même à la communion, tout en reprenant les éléments du narratif officiel de l’État. Quand M. Macron demande « qu’ont-ils dans la tête ? » pour répondre que « rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse », les évêques soutiennent que « c’est fou, c’est irrationnel ». Quand M. Macron croit parler au nom des Français en évoquant leur « colère » et leur « honte », les évêques parlent de « sidération », de « peur », de « désolation ». Quand M. Macron pose comme une évidence le partage de ceux qui « ont manifesté avec la volonté de porter des revendications légitimes », et des « factieux, issus de groupuscules d’ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants », les évêques reprennent en chœur, rappelant les « revendications légitimes » des uns, tout en « condamnant » les « violences » des autres. Et pourtant, nous croyons avec Mgr Aubert que, nous chrétiens, nous pouvons et devons porter un « langage différent [...], même si celui-ci peut paraître inaudible ».
Au lendemain de ce samedi 17 octobre, dans nos églises et nos paroisses, la liturgie nous proposait le fameux passage du « rendez à César » dans l’Évangile de Matthieu (Mt 22). Jésus n’hésite pas à y insulter les légalistes hypocrites qui posent de fausses alternatives dans le seul but de piéger. Or c’est une telle hypocrisie qui est véhiculée dans le langage de la discrimination des méchants « factieux » et des bons « manifestants », car – quoi que l’on pense des convictions politiques des dénommés « factieux d’ultragauche » – il est évident qu’une telle discrimination n’a d’autre but que de les exclure du champ de la vie politique et de poser ainsi leur conviction comme intrinsèquement disqualifiante. Or, s’il est une évidence aujourd’hui indéniable, c’est que l’option révolutionnaire est prise au sérieux par une frange non négligeable et grandissante de la jeunesse de toutes nos régions françaises, et même européennes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces jeunes révoltés hyperpolitisés sont rejoints par ceux que le langage policier et présidentiel nomme des « délinquants » venus des banlieues précarisées de nos villes : c’est la convergence des exclus, des stigmatisés, de celles et ceux qui voient, depuis longtemps ou depuis peu, qu’ils n’ont plus rien à attendre des institutions de notre République, si non l’humiliation ou la mutilation. Ce sont eux, les stigmatisés, que Jésus a l’audace d’appeler ses disciples. Dans la Galilée occupée du premier siècle, le « publicain » était peut-être plus stigmatisé que le zélote. Aujourd’hui, à l’inverse, le langage des officialités n’a d’autre but que de stigmatiser les « émeutiers » (et s’ils ne sont pas moins pécheurs que Messieurs Macron et Guérin, c’est bien pour eux tous que Jésus est venu mourir sur la Croix). Ce que les « condamnations de la violence » révèlent publiquement, c’est donc que la « chose publique », la res-publica, n’est ouverte que sous conditions. L’universalité catholique a donc aujourd’hui l’occasion de se montrer plus large. Le langage auquel nous invite Mgr Aubert devrait donc commencer par refuser le partage simpliste des « manifestants » et des « casseurs ». Messieurs les évêques, quelle « communion » est-elle possible sur la base d’une telle exclusion ?
On nous répondra que ce sont les « factieux » qui s’excluent eux-mêmes du champ politique, par le mode opératoire « violent » qu’ils choisissent et revendiquent. Certes, nous, « émeutiers », nous ne respectons pas les règles du jeu politique tel qu’il est actuellement institué en France. (M. Macron n’a d’ailleurs pas tort de dire que, selon ces règles, il serait aujourd’hui inutile d’aller dans la rue, puisque tout se décidera dans une élection prévue dans 6 mois… élection dont nous savons déjà, d’expérience, qu’il n’y aura rien à attendre.) C’est que nous ne voyons que trop clairement que ce jeu est un jeu de dupes, dont les pauvres sont les premières victimes ; un « jeu » dont le « Prince de ce monde » est passé maître, non moins mortifère pour les âmes que pour les corps. La révolution, c’est l’option de celles et ceux qui ne veulent pas « jouer le jeu » qui empoisonne nos océans autant que nos intériorités, qui appauvrit les miséreux et abrutit les riches. La révolution, c’est l’option de celles et ceux qui veulent que ce jeu soit révolu. Devant la mairie de Limoges en flammes, certains d’entre nous discutaient avec de jeunes catholiques ouverts et sincères qui déploraient, peut-être à juste titre, la perte d’un patrimoine commun. Il nous aura fallu leur rappeler que le sort des pauvres – nos seuls vrais maîtres – devrait nous émouvoir davantage que la beauté des édifices de ce monde voué à la destruction. Car, à tort ou à raison, c’est bien par et pour les pauvres que la rue s’est levée (les lycéens et étudiants précarisés, les paysans pris à la gorge, les banlieues depuis longtemps mises au ban… sans parler des Palestiniens écrasés par un pays considéré comme allié). Si les hommes se taisent, alors il faudra que les pierres crient (Lc 19, 40). Telle est l’option révolutionnaire dont nous ne nous désolidarisons pas, selon l’appel que nous lançait d’ailleurs le pape François : « Aujourd’hui, un chrétien, s’il n’est pas révolutionnaire, n’est pas chrétien ! » (17 juin 2013).
Nous ne rêvons pas que nos évêques français aient subitement le courage de François. À l’heure où les catholiques de notre pays sont de plus en plus nombreux à s’assumer d’extrême droite, nous savons que la CEF ne les appellera pas de sitôt à épouser notre option révolutionnaire, et la sensibilité aux plus pauvres qui la motive. Les saints Oscar Romero ne sont pas légion. Plus modestement, nous demandons à nos évêques de ne pas avoir la naïveté de croire œuvrer pour la communion quand ils reprennent un langage qui nous exclut, nous, catholiques fidèles et révolutionnaires. Mgr Aubert rappelait judicieusement que « le défi de l’Église est de faire communion en son sein, mais aussi de l’élargir au reste de la société ». Cette communion dont l’Église a à être le signe – « signe de contradiction » (Lc 2, 24) dans un monde de rivalité et de haine organisées – nous l’avons éprouvée concrètement dans l’émeute, avant de la retrouver mystiquement dans l’hostie ; nul ne nous le fera oublier. Quiconque a pris le risque de rencontrer ces mouvements, autrement que par l’interface des écrans, aura constaté que, depuis le point de vue de la rue, c’est un seul et même peuple qui s’est soulevé. Il y a longtemps que la leçon des Hongkongais est parvenue chez nous : la solidarité des assoiffés de justice prime sur les différences méthodologiques des actions de protestation. C’est au nom de cette communion que nous proposons à nos évêques cette réponse fraternelle, et même filiale. C’est au nom de cette communion que nous refuserons toujours de nous désolidariser des « émeutiers » du 17 octobre, car si, effectivement, il y eut de la « folie » dans les rues de nos villes, nous n’oublions pas que « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages » (1Cor 1,27)






