Le médecin m’avait prévenue, la ponction ne fait pas de miracle, ça peut augmenter la douleur, mais après ça rentre dans l’ordre. D’ailleurs il m’a dit on vous garde jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre. Ma mère vient me voir, m’amène mon sac et mon chargeur de téléphone. Une culotte propre. Elle me dit que j’ai meilleure mine. Ma voix n’est toujours pas revenue. Mon père est dans un autre hosto, pas celui-là. Je force un sourire pour le selfie que ma mère envoie à mon frère. J’ai beaucoup de mal à parler, mais les douleurs ont disparu. On passe un peu de temps ensemble. J’essaye de manger une compote, je me sens relativement mieux. Elle s’en va visiter mon père, qui est à Saint-Laurent du Var. J’envoie des messages aux âmi..es et à l’amiant. Je leur annonce que je vais mieux. Je crois que je suis délivrée. Sauf qu’en milieu d’après-midi les douleurs redeviennent atroces : l’oreille me lance énormément, je sens que l’abcès se débat, qu’il est troué mais encore là, les amygdales et ganglions rénvahissent tout l’espace en gorge. Déglutir redevient affreux puis impossible. Tout recommence. J’ai envie de chialer, ça brûle. Ça fait très mal. Ma tête est lourde et traversée de part en part par des rayons qui irradient. Je demande des antidouleurs qui soient plus forts mais qui ne me fassent pas vomir. Ça sera encore du Tramadol mais avec anti-nauséeux. Ça met du temps à faire effet. J’ai mal aux dents, dans le palais, la langue, l’oreille, l’amygdale. Je sens ma chair, le cartilage et certains nerfs, endoloris. Tout se réveille. Emma (ma jeune voisine de chambre) est maintenant prête à s’en aller. Elle s’en va en me souriant, me dis courage. Je la salue chaleureusement entre deux spasmes de douleurs. J’ai comme un oursin dans la gorge.
C’est un sacré mot amygdale. Moi qui aimerait tant me vouer à l’amitié.
Me voilà seule dans ma petite chambre d’hôpital. Je commence à sentir l’effet du Tramadol : je suis perchée et détachée, je flotte et je suis insensible. Je ne ressens plus de douleur mais ne suis plus présente du tout. Mon égo ne s’est pas dissout, mais ma façon d’être affectée a disparu. Cette auto-absence me déprime. Je ne peux pas allonger le lit, car à l’horizontal j’éructe des glaires. Je me redresse à l’aide de la télécommande. Je somnole et le soir arrive. Je suis dans un télé-coma. Je ne peux à nouveau rien boire, rien avaler. Impossible de déglutir. Je crache encore énormément. J’essaye d’aller à la salle d’eau, de me lever pour être humaine. Il faut que j’ingère le bain de bouche conseillé par les infirmières. Les murs sont verts, et je me vois dans le miroir. Je suis bouffie ! J’ai rien mangé depuis 2 jours mais je suis bouffie. J’essaye de regarder ma langue. J’arrive pas à ouvrir la bouche. Le peu que j’en vois elle est jaunâtre. Ça sent mauvais. Je parviens à passer la brosse avec un peu de dentifrice dans l’entrouverture de ma bouche. Ça me fait mal. Je brosse mes dents difficilement. Ma gorge est enflée, ça se voit. Je tente de faire des gargarismes mais en fait je me bave dessus. Je pisse un coup. Je ne dors pas. Je divague dans ma somnolence. Il y a en moi (et malgré moi) des tas de dialogues et des scènes qui se rejouent, s’écrivent, roulent et se disputent. J’entends des choses. Les jours sont longs au mois de mai. Heureusement j’ai mon bandeau d’œil pour m’offrir un peu de pénombre.
Je ne veux pas rentrer chez moi. Je veux rester à l’hôpital. Dehors je ne sais rien gérer. Je voudrais ne pas me vouer. Ne pas m’offrir. J’ai besoin de me reposer. Me retirer. Ne rien faire d’autre. Je redoute déjà la sortie. Je dors un peu. Je n’ai plus mal. Vers 20h l’infirmière revient, elle balance les antibiotiques à travers mon intraveineuse. Bénédiction. Je n’ai rien besoin d’ingérer car j’entre dans un rapport direct avec les liquides qui sillonnent et se déversent dans mon sang. Comme une rivière dans un fleuve. Je n’ai plus mal mais j’expectore des glaires difficiles à sortir. Ils sont verdâtres, gluants, épais. Pour les sortir je dois racler et sentir les lames de rasoirs. Ça fait désormais 24 heures que je suis arrivée ici. On peut dire que les choses avancent. Je ressens de la gratitude et de l’injustice. Je sens que ma vie sera changée. Je regarde quelques vidéos, des mash-ups d’actualités. Les centrales pétrolières qui pètent, Gaza, l’Iran, Pascal Praud et Donald Trump. Les forêt qui brûlent par millions d’hectars complètement calcinés. Une russe qui parle de la guerre, qui n’en dit rien, mais qui craint d’avoir des problèmes. J’éteins et je somnole, assise. On me perfuse le Tramadol vers minuit, avec l’anti-nauséeux. C’est merveilleux.
Quelques heures plus tard dans la nuit, j’allonge le lit comme par réflexe. Ce revirement d’orientation me fait tousser – douleur aiguë – je crache et j’aperçois dans le noir (le crachoir beige) que les glaires apparaissent foncés. Plus foncés que les précédents, dont j’aperçois encore la trace. Mais tout est en nuances de sombre. J’allume la lumière, c’est du sang. Rouge hyper-vif. Le même que dans Sleepy Hollow. Putain de merde, ça recommence. Le drapeau rouge et l’angine blanche. Ça me fait peur. J’appelle l’infirmière pour savoir. Elle me dit que tout est normal, que c’est l’abcès, ça va aller. Puis elle me laisse. Je ré-éteins donc la lumière, et redresse le lit mécanique. Je crache du sang et des glaires jaunes. Ça fait très mal et ça libère. Ma gorge se rouvre un petit peu. De l’air y passe. Je ne dors pas, autant écrire. Je rallume alors la lumière, je crache du sang et j’écris tout. Dans le petit carnet fuchsia, acheté début mars à Caussade. On s’était vaguement embrassé, sans trop y croire. On pensait qu’on allait se revoir. On ne s’est d’ailleurs pas revu.es. C’est mieux comme ça. J’écris et je ne pense pas à toi. Je pense à moi. À toutes ces merdes qui m’arrivent. Mon nouvel ami me l’a dit, comme les potes me le disent toujours, « ça fera une super chronique ». Je me concentre et je raconte. Je crache du sang. Je remplis des pages et des pages avec le stylo plume volé à l’Intermarché du quartier où tu vivais temporairement. Le Vallon des Auffes à Endoume. J’écris jusqu’à en avoir mal. Jusqu’à me sentir un peu mieux. Quand ma main ne peut plus écrire je me rendors.
En me réveillant le matin, je vais bien mieux. J’ai dormi si profondément ! J’arrive à boire et déglutir ! Une gorge qui fonctionne : quel bonheur. Enfin je peux bien avaler et respirer. J’arrive à manger une compote. J’ingère doucement la matière froide, je la sens descendre et glisser dans l’œsophage. Bonté divine. Je mange pour la première fois depuis trois jours. Je sens l’absence de cet abcès, qui a laissé derrière lui tout un espace miraculeux. Printemps des veuves. Durant ce doux sommeil profond, réparateur, je crois que j’ai rêvé de toi. Tu étais beau. T’avais les cheveux longs et clairs sur t-shirt noir. Tu étais debout et inquiet, car tu voulais plaire à ***, cette haute gradée du milieu. Et il y avait Yon aussi. Ça m’a fait plaisir de vous voir. Je pense à toi et d’un seul coup, ça me fait pleurer à chaudes larmes. Sur les souvenirs qui disparaissent, sur tout ce qu’on ne cultive plus, sur tout ce qui était si drôle. Ça me surprend. Au fond c’est cette difficulté à être ou devenir ami..es – à être égaux – qui me rend triste. Que toutes les violences subies composent encore notre matière jusqu’à dicter ce qu’on peut faire, ce qu’on croit pouvoir devenir. Que nous ayons si bien appris à se conformer au spectacle exaspérant et tortionnaire qui n’arrange au fond que les hommes, en vous mutilant vous aussi. Que nos enfances dominées, que tous ces mensonges se déguisent en une culture éducative. En civilisation moderne. Je n’en peux plus. Tout ça pour qu’on ne puisse pas entrer réellement en relation. Être en rapport. Devenir dangereux.ses.
C’est le matin et je vais bien. Ma voix est presque revenue. L’infirmière vient et me propose le Tramadol. J’accepte sans trop réfléchir, spontanément, par politesse, et elle injecte. Bouffées de chaleur insupportables. Quelque chose en moi se décolle, se dissocie. Je la rappelle pour qu’elle arrête, je m’en excuse. Ça lui est complètement égal. Elle ferme le tuyau de la poche qui s’écoulait jusqu’à mes veines. J’arrive à aller prendre une douche. Je suis moi-même. Je me sens éveillée, présente. Mon corps arrive à fonctionner. Je me sens bien moins lamentable. C’est une victoire mais je veux rester. Ma vie dehors est trop confuse. Je me disperse et me diffuse. Je me répands. J’avais besoin d’un contenant. Mon téléphone est l’appendice qui me relie encore au monde. J’essaye de réduire les écrans, d’accepter le vide et l’ennui. Mais mes relations sont médiées par ce cordon. Il faudrait pouvoir arrêter. Retrouver des formes d’existence analogiques. Non numériques. Je me sens techno-dépendante, comme tout le monde.
La semaine dernière je me trouvais au Cours Julien, dans le centre branché de Marseille. Au milieu des Batucadas et des clients, dans une ambiance Barcelonnaise et excessivement touristique. J’étais attablée dans un bar d’artistes branchés. Engagé comme un forcené contre la gentrification, mon amiant m’y avait rejoint, et il avait été déçu. Ce genre d’ambiances le dégoûtent. Je suis malheureusement soluble dans l’ethos des mulets stylés. Et j’ai beau être mal à l’aise face à la folklorisation de l’esthétique contestataire, à l’auto-pacification et le devenir inoffensif de nos luttes contre-culturelles, il m’arrive de collaborer. C’est le risque en étant artiste. Nos styles de vie se recyclent en des placebos politiques. On croit qu’on a des opinions, qu’on incarne une alternative, mais en fait on est des tote-bags. Rébellion représentation. Nos idées deviennent une version dans le marché de l’underground. La répression demeure subtile. Tu performes la contestation. Tu partages tu clickes tu exprimes. Ton existence est corsetée, et difficile à modifier. Tu ne menaces rien. Tu t’accroches à ton algorithme, tes petits droits, tes privilèges. Tu en profites.
Quelques jours avant l’hôpital (une énième fois) j’avais enlevé Instagram de mon portable. Auto-exploitation induite, collaboration à des forces qui artificialisent nos vies, uniformisent l’écosystème, remplacent et tuent. Sensibilités gentrifiées. Anesthésiées. Devenir client, publicitaire, de sa propre étrange existence. Avoir la chance de ne pas être celleux qui crèvent, être légèrement au-dessus. On cherche encore à ressentir. On aimerait sortir du déni. C’est un problème existentiel. Confondre la représentation et la transformation réelle. C’est un problème matériel. Choisir ses cibles. Choisir aussi sa solitude et ses supports. Ça veut dire qu’il faut être capable, dans tous ses actes, de vivre selon ses principes. De tuer et donner naissance, d’entretenir et de permettre – de perdurer.
c’est incessant
et la bagarre est permanente
c’est le djihad
« ça veut dire combat
intérieur »
De certaines choses nous sommes complices. J’entends fréquemment rappeler que notre culpabilité (en tant que personnes blanches par exemple) ne sert à rien. Je trouve ça faux, ça peut servir. C’est une étape, certes agaçante, insuffisante, mais également inévitable. Il faut ajouter à cela l’orgueil d’une haine bien dirigée. Comprendre que le combat se mène contre la version de nous-même qui croit bénéficier du monde. Savoir à quelle classe j’appartiens. La classe des bêtes, des animaux et des fantômes. Cette masse spectrale et chtonienne, qui est sans nom.
La matinée s’écoule lentement, et je divague. Je repense au centre de Marseille. À cet ami dont le cerveau attire le mien par une attraction magnétique. Comme deux aimants. Nos villes sont en train de devenir des simulations numériques. L’expropriation permanente. On adhère aux technologies qui ravagent nos écosystèmes. Cet endormissement qui s’opère avec nos corps qui disparaissent, glissent et consultent, clickent, achètent. Anesthésie des aptitudes. Une intraveineuse de confort, de cécité. On se vautre dans cet entre-deux qui est une participation à l’entreprise coloniale de remplacement capitaliste et progressiste. La destruction des habitant..es. Instagram et le Cours Julien, c’est la même chose. Circuits de récompense comblés, temporairement. Nous prenons alors l’habitude d’être sans monde.
Quelques jours avant mon abcès, je croyais que j’avais fini mon troisième livre. Ce livre s’appelle Œsophage. Déglutition miraculeuse. Je suppose que je sors demain. Quelle joie de redevenir normale, d’avoir une gorge qui laisse enfin passer des choses. J’attends le docteur.
On a parfois besoin de mots. Je suis choquée. Parce que je ne savais pas nommer ce que j’avais (aucun mot à part angine blanche), parce que j’avais honte des symptômes et peur d’être illégitime, d’exagérer, je n’osais simplement décrire le fait que je ne pouvais pas avaler ma propre salive. Méconnaissance et confusion. Peur d’en faire trop. Je suis une femme. Je n’osais simplement pas dire, ni même observer ce symptôme, le reconnaître. Or après coup je l’ai appris, c’est un des indices de l’abcès amygdalien : la salivation excessive. Je ne voulais pas être une femmelette. Fallait que j’endure. Je suis faite pour ça, endurer. Je suis forte et je suis agile. Faute de savoir et d’assumer, faute d’oser, je me résignais et j’encaissais. Car je craignais d’être douillette, parce que ça n’avait aucun sens et pas de nom, pas encore de validation. C’était informe. À cause de la honte et la peur qu’on m’a quasiment inculquées. Je consentais.
On tape à la porte et tout de suite, je vois la chirurgienne entrer. C’est l’ORL. Elle veut regarder dans ma gorge. J’arrive à ouvrir mes mâchoires. Je peux parler, manger et boire. La docteure dit que je peux sortir. Je suis prête, je le sais, j’en ai marre. Je ne peux plus les supporter, toutes ces personnes qui font les soins en se racontant leur week-end. Ces odeurs de désinfectants et de calmants ; ces couleurs ternes, ces fenêtres qu’on ne peut pas ouvrir. Ça y’est je suis mûre pour partir. Nous sommes le lundi 11 mai. Pendant la pandémie de Covid, le déconfinement aussi est tombé un lundi 11 mai. Et c’est drôle parce que quelques jours auparavant, j’avais acheté CQFD (ce journal anar marseillais), et en le lisant distraitement, j’avais trouvé mes propres mots, copiés dans la rubrique punchline. J’en étais fière et je me disais, peut-être que je suis écrivain. Ces mots publiés (ici même). Dans l’angoisse de devoir sortir de l’appartement parisien. Effrayée de devoir reprendre un quotidien pas si intense : « va donc falloir reprendre nos vies et appeler ça des existences ».
À nouveau je me déconfine. Tout recommence. Je fais mon sac. Je signe les papiers de sortie, prends l’ordonnance. Je descends les marches, je suis moi. Je me perds un peu, je suis moi. Je trouve enfin la porte et là, je sens l’air tiède sur mon visage. Je vois les gens qui sont bizarres, tellement étranges et singuliers. Une famille entière de gitanes qui fument leurs clopes. Il y a une vieille qui me captive. Elle est tellement bronzée, ridée. Creusée par les plis si profonds. Les motifs de sa robe me bercent. Les rondeurs de son corps si vieux. Sa cigarette. Des poussettes, des vieilles et des gens. La communauté des humains, dépareillée. Je les observe subjuguée – ivre de tant d’adversité/réalité. Faut que j’arrête de la regarder. Ma mère arrive. Elle est venue me chercher en voiture.
On rentre à Vence. Je démarre ma convalescence. Sept jours sous antibiotiques. On m’a prescrit de la Cortisone. Je ne prends pas la Cortisone. Je passe une semaine avec ma mère dans l’appartement familial, où elle est seule, parce que mon père est sous surveillance cardiaque à l’hôpital. Ce patriarche provençal. Nous regardons un film par jour. Un soir nous faisons une recherche, je songe à regarder Twilight pour me vautrer dans l’imagerie hyper-hétérosexuelle. Je préviens ma mère : c’est de la merde. Ça l’indiffère, elle est ouverte. Finalement nous sommes sauvées, parce qu’on tombe sur un autre film THE CHRONOLOGY OF WATER. Par Kristen Stewart, justement. On le regarde. C’est fascinant. Toute la tension visuelle, hyper-active, m’aspire et m’emporte entièrement. Les flash, les fragments, les images. Les tiraillements et la douleur. L’intensité. C’est un père qui viole ses deux fille. La mère dissociée totalement. C’est l’histoire d’une femme écrivain, qui le devient. J’adore le film. Le lendemain assises au café, ma mère me dira tout le mal qu’elle pense du père ; mais aussi (et ça me surprend) tout le mal qu’elle pense de la mère.
Quelques jours passent. Je traverse des états étranges. Avec l’amiant, j’essaie de clarifier les choses. Je ne veux pas de dépendance, pas de romantisme. Je veux qu’on soit bons camarades. J’ai envie de faire l’amitié. Je souffle le chaud et le froid. J’oscille entre indulgence aimante et puis rejet. Me protéger. Symptômes de stress post-traumatique. Il me rabroue au téléphone et je comprends. L’hétérosexualité, cette matrice du sexisme. Cette violence décorative et quotidienne. Auto-mutilation mentale. Diminution des capacités cognitives. Colonisation des esprits. Les femmes sont faites pour être vouées, pré-occupées, détournées de leurs capacités. Après on dit qu’elles sont stupides, qu’elles sont stressées. C’est un programme.
Je cuisine un peu pour ma mère, je sors, je me promène. De l’autre côté de la rue, chez mes parents, il y a un parc qui s’appelle le bois de la Conque. J’essaie de m’y adonner un peu à des temps de contemplation. Essayer de devenir quelconque, se fondre un peu entre les herbes et les appareils de work out. J’essaie de laisser retomber tout ce qui s’était emballé, ces derniers temps. L’envie d’aimer et d’être aimée, d’à nouveau me privatiser, de me river. Je dois rester indépendante. Préserver mon intégrité. Ça macère et ça bouge en moi. Tout ce qui fait mon rapport aux hommes. Il allait falloir que j’apprenne à vivre une vie qui m’appartienne.
Je vois des enfants dans la rue ou dans le bus, ils doivent avoir 4 ou 5 ans, ça déclenche un torrent de larmes. Je ne comprends pas. On mate un docu sur Renaud, à la télé ; l’interview de sa première femme, qui raconte l’amour si puissant et le sentiment amoureux, l’arrivée de leur fille, Lolita. D’un coup les larmes se déclenchent. Cette envie d’être enceinte de toi qui avait insisté en moi. Comme un précipité liquide, apparu dans une éprouvette. L’éprouvette de la relation et des coïts. Devenir radeau ou centrale. Réussir à faire comme tout le monde. Que de l’extrême proximité, et de l’absurdité du vide, sorte une personne. Que jaillisse quelque chose qui dure. Intégrer aussi ta famille. Je me souviens distinctement de toutes les pièces du rez-de-chaussée de la maison de tes parents. Depuis Noël, je m’y déplace, mentalement. On me disait, il faut le vouloir pour toi-même, mais moi je le voulais avec toi. J’étais entièrement disponible. Je m’étais beaucoup renseignée. J’avais acheté des DVD, et lu des livres. Et d’en avoir eu si envie, une partie de moi me juge. J’avais beau refuser de l’admettre : le couple stabilise les hommes tout en diminuant les femmes. Comment tout peut se mélanger, à ce point-là, en permanence ? L’amour, le déni et les mythes ; les mouches, l’envie et le réel. Le cul, l’accouchement, les enfants. Et finalement, l’épuisement. Le décollement. J’ai bien failli devenir une femme. J’avais envie, sincèrement. J’étais prête à l’abnégation la plus totale. C’est pourquoi quand je t’ai quitté, tu ne m’as quasiment rien dit, à part que ce sera difficile, car j’avais mis la barre très haute. Je me rends compte que je perçois l’enfantement comme le détachement absolu, la séparation absolue. Ça ne fait pas sens.
Mon cerveau ne s’arrête jamais. Je n’ai pas tellement exploité le fait que mon esprit mouline de l’abstraction en permanence, entrechoque des idées ensemble, surréagit aux stimuli par des foisonnements intérieurs et des larsens. L’écriture est un réceptacle, mais il faudrait pouvoir transcrire en permanence. Directement. Traduire les tambouilles internes. Je ne sais pas même si je pense, ou si je me trouve traversée par des pensées comme des liens et des onglets.
Je remonte enfin au village. J’ai sommeil et je pense encore à mes amours para-sociales, au poids de toutes ces données, toutes les photos envoyées, les interminables messages, conversations, captures d’écran... Ça doit peser son petit pesant de cacahuètes, dans le cloud infernal du monde. Le train passe à travers les cols et les montagnes qui verdoient entre les falaises rocailleuses. Je pense à mes dernières idylles, vécues forcément « à distance » car j’habite un caillou perché au milieu d’une vallée lointaine. Par sms puis sur Signal. Entamer des dialogues suivis, se raconter tout ce qui se passe, la moindre pensée volatile, les émoji, les vidéos et les vocaux. À n’importe quelle heure du jour. Pas trop la nuit. Attendre que le message soit lu. Attendre de voir les trois petit points parce que tu es en train d’écrire. Éteindre le tél. Ponctuer de sessions réelles ces amours par correspondance numérique. Elles sont bizarres les entrevues quand on est dans l’intense absence, le bavardage et l’hyper-communication, le reste du temps. Il faut s’habituer à l’autre. Les contraintes de la co-présence sont perturbantes. Se parler en étant ensemble, se rapprocher puis s’interrompre, sentir la peau et les odeurs, partager un espace commun, le traverser. Habiter les silences étranges. Observer la forme de l’autre, tous ses petits détails bizarres. Se supporter. Avoir des corps qui traînent ensemble, qui s’attirent et qui se déçoivent. On ne se connaît pas tellement, mais par messages on est si proches. Parfois plus intimes qu’avec ceux que l’on connaît depuis longtemps. Décompensation, addictions. Agitations. Besoin de désintox. J’étais en train d’écrire un livre à propos de l’emprise du couple. Je lis des textes qui datent un peu, à propos du mythe de l’amour comme « cage mentale ». L’enfermement dans l’obsession, la dévotion. La dépendance. Nous ne sommes pas égaux là-dedans, selon si l’on subi le sexisme. Selon si tu es fabriqué.e, modelé.e et socialisé.e par le sexisme. Selon si tu es dégradé.e, valorisé.e et imprégné.e par le sexisme. Selon si tu en es l’objet. Antibiotiques et probiotiques : nique l’amour, vive l’amitié. On s’appelle quasi tous les jours. Tu me dis que je suis un djinn.
Ce village est inaccessible. Je fais du stop après le train. Je m’arrête à cette rivière qu’on a rebaptisée ensemble. J’arrive finalement chez moi et j’ai sommeil. Il commence à y avoir des mouches et des moustiques. Premières chaleurs. Cette vieille chatte qui squatte là, et qui se lave. Les heures passent et je m’active, nerveusement. Je reprends possession des lieux. Je me repose. Le soir arrive. Je suis assise à la fenêtre. Je lis avec curiosité mais aussi avec agacement, « Les Bleuets » de Maggie Nelson. Elle a une écriture trop lisse. J’apprécie parce que c’est savant, que c’est sensible, mais ça m’emmerde. Même quand elle parle de se faire baiser, ça sonne parfaitement bourgeois. Il faut être sale pour être précise.
Je crois que je deviens féministe. Il se trouve que le féminisme contient des problèmes politiques et sémantiques. Ça m’embarrasse et ça m’obsède. Le premier tout le monde le sait : dans « féminisme » il y a Femme. Or toutes les victimes du sexisme ne naissent pas femmes, ne souhaitent pas le devenir, ou ne peuvent pas le devenir. Ce qui nous mène au deuxième problème, qui est la notion même de genre et d’orientation sexuelle. La question de l’identité, de la nécessité, du choix. Dans une société qui galère à comprendre ce que veut dire « genre », considérer que généralement, les gens se reconnaissent dans leur genre, me semble louche. Le fait est que la plupart des gens ne se posent même pas la question. Alors au fond qui est cis-genre ? Qui est hétérosexuel..le ? Je ne sais pas. Or il se trouve que pour certain.es, il ne s’agit pas de réflexion, mais d’une urgence, d’une évidence. Quand pour d’autres que ce soit le genre ou bien la sexualité, ce sont des performances variables et transformables. Je ne sais pas ce que j’en pense. Je sais que je me suis conformée, que j’ai subi et que j’ai même pris du plaisir à me vautrer dans des situations merdiques. Ce qui nous mène au troisième problème : le consentement. C’est une fabrication constante, ça se génère, un consentement. On se résigne et on consent à bien des choses. Sommes-nous la somme de tout ce que nous acceptons ? Est-ce qu’on choisi son orientation sexuelle ? Et combien de compromissions peuvent se cacher derrière un « oui » ?
La vieille chatte réclame des caresse. Elle est un petit peu repoussante. J’essaye d’être gentille avec elle, je la nourris. Je lui donne des croquettes bas de gamme, tandis qu’en moi ça continue. Le quatrième problème que je vois, c’est la tendance blanche colombe du féminisme. Ses penchants policiers, bourgeois ; racistes, donc. Et universitaire aussi. L’un des aspects problématiques du féminisme, c’est le mépris de classe qui se cache derrière une sorte de raffinement. Problème qui déborde largement le féminisme, mais l’affecte particulièrement, à cause de la misandrie. Qui sont les hommes que l’on déteste ? Quelles sont les masculinités que l’on dénonce ? Quel est ce casting permanent, auquel parfois on participe ? Ça devient une pensée stérile, désinfectante. Tant des choses révolutionnaires (existentielles) deviennent des sciences à étudier ou des musées à visiter puis des hashtag à ajouter.
Il y a un cinquième problème, qui est de taille. C’est difficile d’en parler. C’est toute la physicalité que ça implique, d’être flanquée d’un corps femme. Avoir le sexe d’une femme. Être empêtrée d’une chair chargée, graissée, huilée – habituée aux œstrogènes, un certain type de stéroïdes. Ça a quand même des conséquences, un corps mythifié, raconté, traumatisé. Valorisé et méprisé. Objectifié. Un corps fabriqué et produit, un tissu épais de mensonges et de récits. Nous ne sommes pas que des corps sociaux. Nous avons des corps organiques et des existences animales. Nous sommes des variantes telluriques, charnelles et même technologiques de notre écosystème planète. Ça n’est pas parce qu’on se bat contre tous les suprémacismes et les discours essentialistes qu’il est stratège de nier la part matérielle, moléculaire, éthologique et biologique de nos expériences sociales. Nos corps ont des masses, des volumes et des histoires. Des ADN. De la mémoire et des hormones. On ne peut pas laisser la « nature » (au sens de ce qui est vivant et que l’humain ne fabrique pas) à ces fascistes. Il y a d’énormes différences entre les corps. Nous sommes composé.es de cellules. Nous varions indéfiniment. Et si c’était la précision, plutôt que la domination, qui animait réellement l’Homme, on pourrait alors désigner une myriade prolifique de genres. La binarité se briserait à force de variabilités.
C’est difficile de changer, et pourtant c’est inexorable. Tout de suite après la sortie de l’hôpital, les premiers jours après le choc, j’arpente quasiment malgré moi de nouveaux chemins. Et même chez moi je me pose dans des nouveaux coins. Je fais des choses inhabituelles. De nouveaux circuits neuronaux se sont ouverts, et des nouvelles trajectoires. Mon expérience et ma perception de l’espace sont modifiées. Tout est nouveau. Quelques jours passent et puis les habitudes reviennent. Je recommence bêtement à faire un peu toujours les même choses. Ce serait une sacrée discipline de réussir à se maintenir dans un état de nouveauté et d’ouverture. Primitivité permanente. Ne jamais trop s’habituer, s’instituer. Entretenir avec l’espace, les créatures et l’invisible un rapport d’infinie rencontre. Entrer dans l’épaisseur des cartes et dans les veines des territoires. Dans l’outre-monde. Sortir des petits algorithmes qui partout définissent nos vies. Nos parcours sont toujours les mêmes. Même dans un minuscule village, j’ai mes trajets et mes quartiers. Peut-être que mon identité se situe dans cette infra-zone, dans cet écart entre mon corps et tous les lieux où je ne vais pas. Où je pourrais pourtant aller.
J’ai rasé entièrement mon crâne. Mon frère me dit que je suis belle. Ça n’est pas tellement la question. Certains ne me regardent plus, j’ai l’air d’une gouine et c’est très bien. L’hétérosexualité est un régime politique et un envoûtement psychique, qui se fait passer pour naturel. C’est une fabrique, une construction, ce sont des mille-feuilles de récits, qui sont produits. Mais là encore, ça passe également par le corps. Ça s’inscrit et se grave en nous. Ça nous imprime. À force de chorégraphies, d’embrigadements, de propagandes. À force de penser que le stress, c’est de l’amour. À cause de la classe des adultes. À cause des gouffres qu’on remplit et de toutes les dramaturgies. Tout ça déguisé en mariages et en mairies.
Il faut que j’aille voir mon père, qui est encore à l’hôpital. Il fait très chaud. Je suis à Nice. Je vais m’asseoir par terre dans l’ombre de l’affreux centre commercial, au coin de la gare. Deux passantes me proposent des pièces. Des flics passent sur leur segway, me disent que je ne suis pas assises au bon endroit. Je demande si c’est illégal, et par mégarde je postillonne des carottes râpées sur leurs pieds. Il me disent eh ben non madame, mais ici les clochards vomissent. Je leur dis sans les regarder que je vais finir de manger, et qu’ensuite j’irai prendre mon train. Ils disent OK comme vous voulez. Je prends mon train. J’arrive à Saint-Laurent du Var. Je marche jusqu’à la clinique sous un soleil hypersonique. Je vois mon père qui est piteux. Il ne dit rien. Je garde ma casquette sur la tête pour pas qu’il phase sur ma tonte. Je rentre dormir chez ma mère. J’ai une mycose et des diarrhées, conséquences des antibiotiques. J’ai des sueurs durant la nuit. Je me réveille dans la panique et je ne sais pas si je me trouve à l’hôpital, si j’ai une mission à remplir, si je me dois d’aider quelqu’un ou de partir, ou si j’ai juste le droit de dormir. Je me dresse d’un coup en sursaut, trempée du thorax et du dos, j’observe les rainures de lumières, d’obscurité. Passé quelques secondes je sais, j’ai le droit de me rendormir. Mais tant qu’à faire autant écrire. Le jour se lève, on est lundi. Je peux retourner à ma vie. Je suis guérie.
Leïla Chaix






