Red flag

« Pourquoi toute cette glu de silence et de mensonge ? »
Leïla Chaix

Leïla Chaix - paru dans lundimatin#520, le 19 mai 2026

Leïla Chaix est l’autrice d’OK Chaos (éditions lundimatin et de Haïr le monde (éditions du Sabot). Elle raconte cette semaine la première partie d’un mal de gorge.

« C’est qu’en fait les gens qui vont bien m’intéressent relativement peu. » Ma psy gloussa au téléphone. J’aime la faire rire, ça me remonte. J’ai demandé une séance d’urgence, trop d’angoisses et trop d’insomnies. Mon esprit était envahi, colonisé par ce régime politique dans lequel je m’auto-exploite. Mon corps ne le supporte plus, il a fabriqué des symptômes pour que j’arrive à m’arrêter.

L’hétérosexualité est un ravage de notre écosystème mental. Comme le néo-libéralisme, ce sont des projets autophages qui se présentent comme sympathiques. Ce sont des formes de religion qui tiennent sur l’emprise politique, se perpétuent par rituels et habitudes, désirs, addictions et terreurs. L’hétérosexualité capitaliste est un rapport ontologique, cosmologique à l’existence. Une médiation. Quelque chose qui nous envahit, nous préoccupe et nous agite en nous guidant. Ça a pris possession de moi. C’est une école et c’est gratuit. Il faudrait pouvoir chroniquer l’aliénation. Je me vautre dans mes symptômes, je les décris. Pour que vous vous sentiez moins nulles. Pour que vous vous sentiez moins seules. Et pour qu’on passe à autre chose – qu’on affronte enfin les ennemis.

Donc j’écris et je me refuse. Je ne couche pas. Je passe de chaudière nymphomane à cérébrale sainte-ni-touche Je suis navrante, comme un garçon : incapable de me connecter aux émotions. C’est pour ça que j’ai peur des filles. Vouloir ce qui nous fait du bien, c’est difficile. J’aime bien la compagnie des mecs. J’aime qu’ils soient doux, intelligents, fragiles, cassés et incapables. Mais à la fin, quand la passivité achève de me rendre folle et tyrannique je m’amourache de fichés S autoritaires ou bolcheviques. J’évite ma vie et ma mission en m’acharnant anxieusement dans des attachements maladifs.


Mon père est hospitalisé pour décompensation cardiaque. Je fuis dans mes problèmes de cœur. J’en deviens très obsessionnelle. J’entretiens un rapport de flirt par sms avec une personne militante et sulfureuse. Je rejoins un collectif de potes à qui j’anime un atelier d’écriture. Nous lisons et nous écrivons. Je lis un texte qui parle d’inceste. Je sanglote mais ma voix est forte. Quelques jours plus tard, une angine. Elle est virale : le toubib dit que c’est pas grave. Je suis HS et abattue, exténuée. Déglutir devient douloureux. Je me force à faire tant de choses. J’aime à nouveau, c’est comme un réflexe musculaire. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais pas faire la différence entre ce que je fais pour les autres, pour faire plaisir, pour répondre ou pour correspondre. Je sens l’excitation, l’angoisse, le stress et la tension du corps ; les attractions, et aussi les hésitations.

J’aime les anarcho-communistes et les cerveaux endommagés. Je ne sais pas retenir mon cœur. J’ai envie qu’on me rentre dedans ou qu’on me laisse vraiment tranquille. Le drapeau rouge et l’angine blanche. Mon père est alors presque mort. Ses poumons se sont remplis d’eau, une valve du cœur a pété. C’est l’anniversaire de mon ex. J’ai lu un livre décolonial sur les amours non-monogames, ça me donne envie d’être gentille. Je lui envoie un message audio. J’ai l’âme lourde et généreuse, je suis en larmes. Il va falloir me raser le crâne, tout recommencer à zéro.
Pourquoi toute cette glu de silence et de mensonge ?

J’ai de la fièvre. L’angine est devenue bactérienne, mais je ne peux pas le savoir. Je suis partie lire des poèmes et je dois faire six heures de train. Ça dégénère. Je sur-produis de la salive en permanence. Je ne peux même plus l’avaler. J’aime la compagnie des garçons. Je suis devenue spécialiste pour les pardonner avant même qu’ils ne s’excusent. Je les comprends. Je les devance. Je transforme les relations. Je suis amie, je reste alliée. Je connais leur médiocrité, je m’y suis toujours affiliée. Que les hommes se comportent encore comme des abrutis égoïstes, assoiffés de petits pouvoirs ; qu’ils soient menteurs et beaux parleurs, qu’ils protègent une vision d’eux-mêmes dans laquelle ils sont innocents ; qu’ils soient injustes, puérils, violents, désespérés et aveuglés par leur propre vide intérieur, je crois qu’ils ne sont pas les seuls. L’inhumanité s’est taillée sur le détachement masculin. L’empire s’est essentialisé, il est andro-socialisé. Le monde se comporte comme un homme. C’est pitoyable.

Je suis dans ma chambre d’hôpital. Je reçois le message d’une cousine. La seule juive antisioniste de la famille de son côté de l’Atlantique. Nous discutons. Elle habite aux États-Unis. Les choses sont à la fois complexes et parfois excessivement simples. Penser que l’État d’Israël représente et défend les juif.ves, revient à accepter de dire que Némésis protège les femmes.


Mon angine a dégénéré en un phlegmon amygdalien. Un abcès sur l’amygdale gauche. C’était un calvaire absolu. Il faudrait que je vous raconte. Je ne sais juste pas dire non. Je ne sais pas mettre de limites. Je n’aime que des hommes qui vont mal et qui peuvent aspirer mon âme. Je la leur donne. Je devais partir lire à Sète, et présenter Haïr le monde. Je me réveille chez un pote, qui habite près de la gare. J’ai fait une énorme insomnie. Il faut que j’annule. Je suis ravagée, trop malade, trop angoissée. J’écris des sms navrants à la libraire. Elle qui s’appelle Pénélope. Elle qui m’attend. On sort boire le café dehors. Je suis nerveuse et agitée. J’ai un début d’histoire d’amour et c’est déjà très compliqué. Je n’arrive pas à déglutir. Il me faut des médicaments. Des trucs forts qui m’apaisent vraiment. On boit le café dégueulasse, on rit ensemble. Quelque chose se détend en moi. Je vais aux chiottes. La libraire m’appelle, me rassure. Tout de suite je change d’avis, j’accepte d’y aller. J’irai. J’essaye fréquemment de dire non, mais il suffit que la vie s’écoule trente secondes, et je dis oui.

Phénomène socio-bactérien : la gorge s’infecte, le cœur s’emballe. Je commence à être amoureuse au sens où je transfère mon gouffre. Danger attention : clarifier. Je ne connais que la fusion ou la distance. Je ne supporte pas l’entre-deux, et pourtant j’entretiens le flou, l’ambiguïté. La séduction. Parce que par messages c’est possible. Ça fonctionne en sérotonine et dopamine. C’est immédiat et c’est facile.

Il fallait que je sache dire non. Il fallait que je me décolle. Il fallait que je l’emprise mentale puisse prendre fin. Que cette sur-occupation cesse tout de suite. Je voulais redevenir moi. Ne pas tomber. Ne pas tomber. Parfois mon cœur est tellement vide, et le gouffre en moi si profond, qu’alors j’ai besoin d’un espace où transvaser les eaux salées. Je n’aurais jamais du fumer sur l’angine rouge. Toujours est-il : jeudi matin je suis partie. Finalement et malgré tout, malgré la fièvre et l’insomnie, je suis partie. Il fallait faire six heures de train. Je les ai faites. Je ne pouvais plus rien avaler. Je crachais toujours ma salive. Les gens me regardaient bizarre. Ça les dégoûtait sûrement. Durant le trajet, notre train a été coincé une bonne heure en gare de Nîmes. À cause d’un sac oublié. Sac = bombe : politiques anti-terroristes. Il faut attendre. Il fait soleil. Je flotte alors, comme avec un corps pneumatique. Je traînais fiévreuse sur le quai, discutant avec un daron, consultant en informatique, anciennement cabarettiste. Je lui dis que j’ai une angine. Que je me vais présenter mon livre. Il tape mon nom sur Internet. Le train repart. J’arrive enfin en gare de Sète. Pénélope est venue me chercher devant la gare, dans son Kangoo vert émeraude. Elle me remercie chaudement d’être venue, et me dépose devant l’hôtel. Je tente de dormir sans succès. Je suis HS mais décidée ; je me lève et je me maquille. Je crache encore. Ça n’est plus que j’ai mal à la gorge. Ma gorge est tellement douloureuse que ça fait mal à tout mon corps. Je me sers de cet Angi-spray qui m’a été prescrit l’autre jour. J’avale difficilement un autre cachet de Doliprane. Les douleurs irradient partout. Je vais jusqu’à la librairie : L’échappée belle.


Je crache beaucoup avant d’entrer, sur les pavés du centre-ville. Les libraires me demandent alors, si je vais mieux. Je réponds que j’ai une angine, que ça ira. On fait le tour des rayons, nous bavardons. Il faut que je crache dans un crachoir, on prépare la présentation. Les gens arrivent. Je sors prendre l’air et ça commence. Il y a peut-être vingt personnes, puis trente personnes. Je lis des extraits, on discute. J’annonce que je suis très malade. J’arrive encore un peu à boire. L’adrénaline fait son effet, je tiens le coup. Je lis des extraits de poèmes, de textes en prose. La soirée est très réussie, nous parlons de beaucoup de choses. Ça se termine. La fièvre monte. Pénélope m’invite au resto. Je ne peux plus ouvrir la bouche. J’ai la mâchoire congestionnée. Je tremble, je sue. Il faut que je rentre à l’hôtel. Je ne peux plus rien avaler. Elle me ramène, on se remercie chaleureusement, elle s’inquiète et elle s’excuse, me souhaite un bon rétablissement.

Je m’ébouillante sous la douche afin de répondre à la fièvre, je vais me coucher, j’espère dormir. Je ne dors rien. Il faut que je crache, que je sorte cette salive, environs toutes les minutes. Il n’y a plus de place dans ma gorge. J’ai excessivement mal partout, mais spécifiquement dans ma gorge, derrière la glotte sur la gauche. Quelques heures passent. Je délire fort. Je vois des livres, des titres de livres. La couverture d’un livre rose « Redevenir juif » flotte et clignotte dans ma tête. Je suis trempée, j’ai chaud et je me sens glacée. Je comprends que quelque chose cloche, que c’est bien plus grave qu’une angine. Il est 4 heures. J’ai besoin d’aide. Je suis très loin de mes repères. J’essaie d’appeler SOS médecin ou une pharmacie de garde mais je ne tombe que sur des sites qui me donnent de faux numéros qui coûtent 3 euros la minute. J’appelle et j’attends 10 minutes. Rien ne fonctionne. Je me redouche. À 5h30 je m’habille et je descends jusqu’à l’accueil pour y demander du secours. Il n’y a personne. Je sonne sur la petite clochette ridicule et circulaire, comme dans les films. Ça ne marche pas. Personne ne vient. Je remonte en chambre. Je me recouche. J’envoie un texto dramatique à Pénélope. Il allait falloir qu’on me soigne. Je n’ose penser à l’hôpital, et je suis trop loin de chez moi pour y voir clair. Mais les douleurs dedans ma gorge qui ne laisse plus rien passer sont devenues insupportables.

Il est 8 heures, je quitte l’hôtel. Je me surprends à être capable de faire mon sac, et de marcher. Je crache partout où je vais. J’envoie des textos à ma mère pour lui dire qu’elle vienne me chercher en gare d’Antibes. Je cherche une pharmacie ouverte. On est le 8 mai, jour férié. J’en trouve aucune. J’envoie des messages de souffrance à ma meilleure amie Marie, à mon amoureux du moment. Il me dit que c’est peut-être grave, que je dois prendre soin de moi. Un pote m’appelle, me dit de consulter un docteur via le site Qare.fr. Je ne tiens plus, même assise. Je manque de perdre connaissance. Il me faut des antibiotiques. J’arrive en gare de Montpellier. La correspondance pour Marseille est retardée d’une heure et demi. Je pleure debout, en marchant doucement dans la gare. Je suis épuisée, tellement seule. Je dois trouver une pharmacie. Je sors sous un soleil de plomb. Je sue et je pleure à grosses gouttes. Je me reprends. Je titube en me connectant sur Google maps. Je trouve une pharmacie ouverte. J’y entre. Je dégage sûrement une aura, zombie mourante. Je demande à ce qu’on me fasse le test pour l’angine blanche. J’arrive pas à ouvrir la bouche. Je crache encore dans la bouteille. Peut-être que les gens se demandent si je fais ça par fétichisme. On me fait asseoir dans le coin d’un petit bureau parallèle. La pharmacienne me dit « faites ah ». Je ne peux pas. Elle me dit mais enfin ouvrez. Je lui dis je n’y arrive pas. J’essaie d’ouvrir, ça ne s’ouvre pas. J’entrouvre au max et elle parvient à faufiler son coton-tige au fond de ma langue. Elle prend peur et elle a pitié. Mais vous avez la langue toute blanche ! Ma langue entière est infectée. Je la regarde, les yeux plein de larmes. Elle me donne des antibiotiques. Je m’effondre en sortant de là. Ma mère m’appelle. Je parviens très difficilement à avaler l’antibiotique. Je parle avec difficulté. Ça me fait mal, un mal de chien. Je n’arrive plus à boire du tout. Plus rien ne passe. Je retourne en gare. Mon amoureux/ami/amant me dit LEÏLA VAS AUX URGENCES ! IL FAUT QU’ON TE FASSE DES ANALYSES TU NE PEUX PAS RESTER COMME ÇA. Je minimise. Je prends le train. Mais je comprends qu’il a raison. Ça irradie dans mon oreille. Ma gorge ne fonctionne vraiment plus. Je ne peux pas rester dans le civil.


Épuisée, j’arrive à Marseille. J’ai de l’attente. Je vois les corps tout autour, en bonne santé, toutes ces gorges qui fonctionnent bien, ces gens qui boivent, mangent et parlent. Ces gens qui ont l’air si normaux, si fonctionnels. Je suis jalouse de leur santé et trouve infiniment injuste que ma souffrance soit invisible, intraductible. Je suis terrifiée à l’idée de croiser quelqu’un de connu, avec qui il faudrait parler. Enfin je prend le train pour Nice. Je ne suis qu’un animal suant. Je bave de ma bouche entrouverte. Je pourrais perdre connaissance, mais je décide de tenir bon. Je vais mal et je veux que ça se sache. Ma gorge est bouchée entièrement et je veux que ça se sache. J’oscille entre l’inhibition, l’insurrection. Personne ne va aux urgences pour une angine, c’est trop la honte. Et pourtant à la simple idée de rester dans la vie réelle me terrorise. Il faut qu’on reconnaisse mon mal. J’ai si peur d’être une chiffe-molle, de causer du soucis pour rien. Ma pauvre mère. Mon père qui est à l’hôpital. Notre système de santé, à l’agonie, moi qui engorge les couloirs avec un besoin d’antibiotique…

J’écris à ma mère « les urgences… je songe à aller aux urgences ». Elle me dit consulte ce médecin par téléphone, et copie-colle le numéro dans le texto. J’appelle mais ça ne fonctionne pas. Elle dit OK. Elle accepte d’aller aux urgences. Dieu soit loué. Il me reste deux heures de train.


On file donc aux Urgences d’Antibes. C’est l’hôpital où je suis née, et où elle m’a donné naissance. Nous attendons 3 longues heures dans une salle d’attente poisseuse. Il fait trop chaud. C’est pas seulement que j’ai de la fièvre. Tout ici est moite et suintant. L’ambiance est comme exténuée. Il y a du monde. Un jeune qui s’est fait tabassé. Le brancard passe, prioritaire. Sa mère arrive deux heures plus tard, morte qu’inquiétude, demande à le voir. Des vieux qui canent sur des brancards. Des femmes, leurs mères, des filles, des enfants, des bébés. Je bave sur l’épaule de ma mère. J’ai envie de me mettre par terre. Il faut que je m’allonge. Ma voix a presque disparu. Je crache continuellement dans ce contenant dégueulasse. Je me sens comme une chienne malade. Il faut que j’appuie ma tête à gauche, justement là où ça fait mal. Ma mère caresse mes cheveux, elle ne comprend pas ce qui se passe. Une infirmière vient me chercher. Prend ma tension. Elle me demande ce qui m’amène. Je n’ai pas de voix mais on perçoit ce que je dis. Je lui réponds. J’ai une angine sans antibio, je n’arrive plus à respirer ou avaler quoi que ce soit. Je ne peux plus ouvrir la bouche. Elle dit ah oui c’est une angine, c’est pour ça que vous allez mal. On va vous mettre sous antibio, mais à la place des comprimés, ça sera de la poudre. Elle me donne alors un fond d’eau avec un Doliprane fondu, qu’elle me force à avaler. Ça me fait un mal infernal. On va vous faire voir un médecin afin qu’il examine votre gorge, me dit la dame.

Nous retournons en salle d’attente. Je désespère. Je dis à ma mère que je me sens très incomprise. Elle tente de me rassurer. Après deux heures le docteur vient, nous allons dans son cabinet. Il met une lampe dans ma bouche et il dit que C’EST UN ABCÈS. Il ne s’agit plus d’une angine mais d’un PHLEGMON. Je m’effondre alors en sanglots. Enfin ma douleur a un nom. C’est normal que vous ayez mal, ça prend tout l’espace de votre gorge. Des larmes tièdes de bonheur coulent sur mes joues. J’ai peur de ce que ça implique, mais je suis prête à tout endurer, pour qu’enfin on me prenne en charge. Il va falloir que l’on ponctionne, dit le docteur. On m’emmena alors dans cette zone où tous les brancards s’accumulent, là où l’attente continue, interminable. On me passe une blouse blanche et me met dans un fauteuil roulant. Ma mère reste auprès de moi, elle pense encore qu’on va rentrer, toutes les deux. Elle est tellement désolée. Un écran de télévision diffuse un clip pathétique avec l’affreux Michaël Youn. Les clips sont glauques. Ils veulent nous achever ma parole. Je pleurais encore à larmes discrètes, d’épuisement et de soulagement, mais en découvrant les programmes, j’ai envie de tout exploser. Et puis je regarde mes comparses, ça me fait relativiser. Mais moi aussi je suis malade. Désespérément fatiguée. Mon mal a maintenant un nom. La douleur augmente désormais, parce qu’elle est officialisée. On vient me chercher pour le scanner. On me demande s’il y a des chances que je sois enceinte. Dieu merci non. Une seule catastrophe à la fois. On me donne un produit étrange, post-nucléaire, une espèce de révélateur, en me disant vous allez voir, ça va faire un gros coup de chaud. On peut le dire. Ça me rappelle l’eau écarlate. Chaleurs au sexe et aux muqueuses. J’allonge mon corps qui passe dans le tube. Je dois tenir quatre minutes sans cracher et sans déglutir. Je retiens cet afflux de bave si excessif. Par réflexe ma gorge déglutit. Douleur atroce. Fin du scanner. Je crache encore. Ma mère et le docteur me remontent. Je comprends que je vais rester. Que je ne suis pas au bout de mes peines. On attend encore plusieurs heures pour la ponction. Savoir ce que le chirurgien dit du scanner. Nous sommes remonté.es dans la salle où s’amoncellent les attentes. Il y a encore des clips sordides à la télé qui achèvent d’abrutir l’ambiance. Les gens réclament qu’on s’occupent d’eux. Déjà qu’on souffre, il faut en plus supporter la chaîne Cstar. Hors de question. Et dans un regain d’ambition quasiment révolutionnaire je demande qu’on nous change de chaîne. Entre deux missions plus urgentes, l’infirmière trouve la télécommande. Elle met Arte. J’espérais voir des animaux. C’était le journal de la guerre.

Ma maman est assise par terre, à côté de mon fauteuil roulant. De l’autre côté d’une paroi, un vieux type engueule l’infirmière en hurlant qu’il connaît Ciotti et qu’il exige une ambulance. Le docteur vient pour m’annoncer que l’ORL ne ponctionnera que le lendemain. Il commence à se faire tard. Heureusement il y a un lit dans une chambre, où je vais pouvoir être amenée. Ma mère comprend qu’elle rentrera seule, elle m’embrasse et me dit demain, je reviendrai te voir demain. J’attends encore une bonne heure. Ma tête et mon corps me lancent, ma gorge bouchée irradie dans toute ma bouche infectée, jusqu’à l’oreille. J’aurais tellement voulu dormir. La bourgeoisie commente la guerre dans la télé. Les bombardements sur l’Iran et le Liban. Une docteure désagréable se pointe devant mon visage, avec un air d’impatience, et me demande d’ouvrir la bouche. Exaspérée par mes mâchoires encore incapables de s’ouvrir, elle force avec ses bâtonnets entre mes dents. Elle voulait voir et elle a vu. Elle ne dit rien. Je lui demande d’une voix vide, dans un soupire d’outre-tombe, est-ce que je peux voir le scanner ? Elle me fixa d’un air mesquin et me demanda VOUS ÊTES DOCTEUR ? Je lui dis non je suis curieuse et c’est mon corps ça m’intéresse. Elle lève les yeux, excédée, et me dit non c’est sur l’ordi, avant de partir d’un pas raide. À cet instant, j’ai peur d’être privée de lit. J’attends encore, dans la douleur et dans une anxieuse impatience. Au milieu de l’espace bâtard, débordant de gens esseulés, désespérés, certains pleurant et implorant, tous entassés. Les gens deviennent fous d’attente. Certain.es crient puis ça se calme. Une femme qui vient voir son fils, me regarde et demande ce que j’ai. Le fantôme de ma voix répond, elle me dit que je suis courageuse. Enfin le brancardier arrive, pour me monter dans une chambre. Nous montons donc par l’ascenseur, dans des couloirs entièrement sombres et désertiques, si calmes comparés au chaos de cette succursale du bas. Un peu comme un collège la nuit. Le brancardier, dans un soupire, dit quel bazar. Je lui dis c’est toujours comme ça. Il dit non mais parfois c’est pire, les jours fériés c’est souvent rude. Vous semblez en sous-effectif. Il répond oui, mais d’autres viennent pour compenser et pour soutenir. J’ai mal partout. Je crache encore frénétiquement dans la petite bouteille en verre dont j’ai si honte. J’ai hâte des intraveineuses. Je veux tous les anti-douleurs. Je m’offre alors entièrement, tant que la souffrance puisse partir. Pourvu que je dorme. Chambre 2306. Quel drôle de nombre. Est-ce qu’un jour ça sera une année. Qu’est-ce qui sera là pour le voir ?

Il y a dans le lit voisin, une jeune fille. Elle a son ordi sur les genoux. Un Macintosh. Moi on me met côté fenêtre. J’ai tellement mal. Je dois cracher. On me donne un crachoir en carton, de ces récipients d’hôpitaux tout à fait idoines pour vomir. On m’installe le cathéter. Aiguille dans veine, veine qui claque, mais peu importe. On en trouve une qui supporte. On me perfuse. Le sacré de l’intraveineuse. Divinité d’antibiotiques, de cortisone, d’anti-douleurs. Tout le cocktail du paradis. J’ai encore mal. L’infirmière dit que ma voisine a eu le même problème que moi. Je lui demande si ça fait mal, quand ils ponctionnent dans l’abcès. Elle ne me répond pas vraiment, elle est embarrassée, hésite. Je comprends que ça fera mal. Elle dit mais ça soulage après.

Mes douleurs musculaires se calment. La fièvre baisse. Je somnole je crache je somnole. Les douleurs dans l’oreille la bouche et la gorge sont insupportables. Mais je suis soulagée d’être là, et qu’enfin on s’occupe de moi. Je n’ai plus de fièvre, mais les douleurs ne passent pas. La nuit passa, douloureusement. Entre 5 et 8h je dors. Le matin je veux qu’on augmente l’antidouleur. Je le demande. On me m’envoie donc du Tramadol. Nausées terribles. Et le stress de l’intervention. C’est le matin. On me propose d’aller me doucher. J’accepte alors par correction. Je me traîne jusque dans la douche. On dit tenez une serviette, en me tendant un vieux torchon. Je suis secouée par des spasmes de vomissement, mais ma gorge est trop obstruée. Rien ne peux passer par ma gorge, ça sort quand même. Un liquide âcre et jaune fluo s’écoule de ma bouche sur le sol. Douleurs acides. Je fais couler l’eau sur mon corps, nettoie les traces sur le carrelage. Je me sens comme une bête blessée, et encâblée. Je remets ma culotte, sale, et j’enfile la blouse propre qu’on m’a donnée. Je me recouche. Sourire maladroit échangé avec ma voisine de chambre. Elle est belle et s’appelle Emma. J’aime qu’elle soit là, non loin de moi. Elle a 18 ans, moi 32. Pourvu que cet abcès s’en aille. Et que ça ne fasse pas trop mal.


Je me repose. Je suis presque sauvée maintenant. Je repense à la librairie, à sa devanture et c’est drôle : c’est vrai que je l’aurai vraiment échappée belle… Quelques heures passent, mais on est toujours le matin. Soudain j’entends dans le couloir la voix d’un homme. Toutes les soignantes sont des femmes. Sauf les docteurs. Le docteur entre. Il dit je vais commencer par vous. Je m’appelle Dr. Nourrisson, comment ça va ? Je peine à sortir quelques sons du trou pullulant qu’est ma bouche. J’essaye de lui dire pas terrible. Donc vous avez une grosse angine avec un abcès par dessus. Quand est-ce que ça a commencé ? Je lui raconte, tant bien que mal, même sans voix et dans des souffles exténués : les douleurs, Sète, l’aller-retour, l’angine rouge qui devient blanche, etc. Il me dit je vais regarder. Je le préviens qu’il faut que je crache. Je crache dans le truc en carton. J’arrive pas à ouvrir ma bouche, je sens qu’elle pue. Le médecin est coiffé d’un casque avec loupiotte, il a l’air d’un spéléologue. Il me dit de tirer la langue, j’y arrive pas. Il pose son bâtonnet en bois et ouvre un peu avec un autre. Il voit l’abcès. Il dit c’est gros. Je vais devoir vous ponctionner. Je referme en soufflant je sais. Mais d’abord je vais vous pchitter du produit anesthésiant. Il pchitta au fond de ma bouche. Gardez-le bien au fond à gauche. Je me demande par quel moyen. Il me dit je vais voir la jeune, et je reviens. Épaté par la résilience de ma voisine, il lui dit qu’elle sort aujourd’hui, avant midi. Elle lui demande si elle pourra reprendre le travail lundi. Il répond oui. Elle est bien jeune pour travailler, pense mon cerveau de fainéante.

J’aperçois alors la seringue qui va servir à trépaner ce qui m’empêche de déglutir. J’ai peur mais je suis prête à tout, pourvu que ce cauchemar s’arrête. Ma bouche est bien anesthésiée, mais pas du tout mon amygdale. L’abcès est sur mon amygdale. Je suis contente pour Emma, elle a l’air contente de partir. C’est la seule qui peut me comprendre. J’ai Dr. Nourrisson en face, assis tout près de moi sur le lit. C’est presque étrange, d’être si proches. Je me redresse. Il dit bon bah je vous préviens, ça va être très inconfortable, mais c’est pas long. Surtout respirez normalement. Ouvrez la bouche. Il m’aide avec ses bâtonnets, car même au max j’y arrive pas, il prend la seringue et faufile sa longue aiguille. Allez je pique. Je sens une douleur glacée me traverser sur un point fixe. Je ferme les yeux, je respire. La douleur est aiguë et froide. Mais au moins elle a des contours, elle est très nette. L’aiguille est au fond de ma gorge. Il me dit courage, respirez. Je sens que ça extrait du pus. Ça dure environs sept secondes, puis ça s’arrête. J’ouvre les yeux. Un goût amer et répugnant rempli ma bouche. Il me dit vous pouvez cracher. Et il ajoute presque amusé, je crois que la pêche a été bonne ! Il y a énormément de pus dans la seringue. Ça me dégoûte. Ce tube rempli d’une substance jaune, beige et verdâtre. Une abominable victoire. On va envoyer au labo ! Les antibio feront la suite… Est-ce que vous avez compris ? Je réponds oui sans trop comprendre, et il s’en va. Je retombe alors sur le lit. Je crois que je suis soulagée. Un gros morceau de mal en moins. Je parviens enfin à dormir, à boire un peu. Je crois alors que mon calvaire est terminé. Je pense que ça y est je vais mieux et que le pire est derrière moi.

Leïla Chaix

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