4. Entendons par émeute, un soulèvement populaire à parti d’un élan émotionnel partagé : colère, sentiment d’injustice, plainte… Pour l’historienne Sophie Wahnich, les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques [1]. C’est dans ce sens que l’on peut parler de dynamique émotive révolutionnaire. Bien sûr, cette dynamique ne sera pas la même à chaque fois qu’il y a révolution, puisqu’il n’y a pas Une mais des révolutions. Par-delà ou en-deça de la radicalisation ou non des discours, de la dynamique narrative des événements, il y a cet élément émotionnel, irréductible aux discours, mais très lié à la manière dont les gens agissent ou non dans une séquence. Lors de la journée de 24 octobre, plusieurs manifestations ont été interdites partout en France. Sur une pancarte, on pouvait lire : « Je suis en manifestation parce que j’ai peur d’aller en manifestation ».
5. Selon une très vieille grille de lecture des moments d’agitation populaire, les êtres humains en foule perdent leur humanité. Les instincts s’emparent d’eux ils agissent comme des bêtes. - Ah comme c’est déplorable !Comme c’est dommage ! On comprend bien sûr la colère mais... C’est alors le rôle des bergers, des chiens de garde, des éclaireurs de consciences, de ramener tout ce beau monde à la “raison”.
6. Depuis le 19e siècle et l’ère des révolutions, il y a une ambivalence fondamentale dans les comportements des foules agitées. Freud qui ne peut nullement être qualifié de révolutionnaire ou d’agitateur public souligne ce double aspect : dans un rassemblement d’individus en foules, les inhibitions individuelles tombent, il est possible d’avoir une exaltation des pulsions mais il est tout aussi possible de voir se déployer un grands accès de renoncement, de désintéressement, de dévouement à un idéal – Dignité, solidarité, égalité, liberté. Dans ce deuxième cas, on peut parler d’une “moralisation de l’individu par la foule” [2]. Autrement dit, la foule peut rendre les être humains bestiaux ou inversement capables de participer à quelque chose de plus grand que leur petit Moi, Moi, Moi. Rien ne peut fixer en amont ou en aval l’une des deux directions. Rien ne peut trancher définitivement le triomphe de l’une et l’effacement de l’autre.
7. Lors des pillages en temps d’émeute, désinhibés, les individus profitent de l’occasion pour s’en mettre plein les poches. Mais les pillages peuvent être aussi le signe d’un communisme précaire, momentanément réalisé ; désinhibés, les individus se montrent capables de sortir des eaux glacés du calcul égoïste, s’emparant des objets non pas pour leur propre usage mais seulement pour le geste de s’en emparer et/ou de partager. Le 17 octobre, il y a eu des scènes qui attestent tout aussi bien de l’un que de l’autre. La question politique n’est pas statistique : combien de personnes ont pillés pour revendre leur butins, combien pour la simple joie de distribuer gratuitement, quel est leur profil sociologique, leur appartenance religieuse, etc. La question politique est celle des invisibilisations : qu’est-ce qui ne doit pas apparaître ? Qu’est-ce qui a lieu et pourtant est exclu du visible ?
8. On comprend peut-être mieux pourquoi en ce moment, sur les plateaux télé et dans toute discussion respectable, il y a une condition d’entrée : condamner les pillages. On ne peut parler que si on accepte cete condition minimale : la nécessité du maintien de l’ordre et la défense de la propriété privée. Ce qui s’y joue fondamentalement, c’est l’exclusion des certaines personnes et des certaines pratiques de toute forme de “nous”.
9. À entendre les responsables politiques, les journalistes et les experts invités sur les plateaux télé, il existerait trois types de profils : les manifestants légitimes, les casseurs, les pilleurs. Autre nomination aujourd’hui répandue : la gauche, l’ultra-gauche, les barbares. Ou encore : le bon “nous” qui manifeste pacifiquement et porte des revendications ; celles et ceux qui veulent casser les formes des “nous” mais constituent quand même une forme de “nous” ; enfin celles et ceux qui sont totalement exclus, qui se placent à la limite extérieure des assemblages des “nous”. Ce sont les parias de l’universel.
10. Ces trois figures ou trois personaes permettent les représentations du peuple, son théâtre. Ainsi, certaines et certains font pleinement partie du peuple, d’autres en sont à la frontière et d’autres encore en sont totalement exclus. Il en va de même quant à l’expression de la voix du peuple. Du latin infans, étymologiquement les enfants sont ceux qui ne parlent pas, les sans-voix. D’où une tendance récurrente de l’ordre à infantiliser les manifestants.
11. La politique révolutionnaire – et la politique tout court – ont souvent été saisis dans la métaphore du théâtre. Historienne spécialiste de la Révolution française et qui a eu comme geste singulier de s’occuper de la question des émotions, Sophie Wahnich propose une métaphore plus musicale : celle de l’opéra. Au lieu d’analyser en termes de périodes, elle propose l’unité des séquences. “La Révolution française n’est pas faite d’un seul bloc. Elle est faite de séquences qui s’ouvrent et se referment. L’historien tente de les repérer et de les saisir dans leur singularité. Étudier une séquence plutôt qu’une période, c’est affirmer qu’il n’y a pas de lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. La séquence joue une partition qui est bien sûr habitée par ce qui l’a précédé mais dans une articulation entièrement imprévisible, entièrement neuve. La nouveauté peut être fidèle à des gestes, à des idéaux, être forte d’une expérience, elle n’est pas moins neuve. Cette nouveauté réside dans le désir de ne pas répéter justement la même histoire, de ne pas répéter les erreurs passées, des ne pas se laisser prendre aux mêmes pièges [3].”
12. Il n’est absolument pas question ici d’entreprendre un travail d’historien puisque la séquence est en cours et que rien ne permet de trancher pour l’instant son issue ni sa marque symbolique dans le futur : un mouvement social, une série d’émeutes, l’anti-chambre d’une révolution, etc. “Je viens du futur et nous avons gagné” pouvait-on lire sur une pancarte, tenue par un manifestant habillé en astronaute.
13. En s’inspirant de Sophie Wahnich, nous pouvons aborder les événements en cours comme une séquence plutôt qu’un découpage par période. Nous pouvons avancer l’hypothèse que depuis le 17 octobre quelque chose de la précédente séquence de Gilets jaunes se rejoue en France. Non seulement parce que des gilets jaunes sont réapparus dans les manifestations mais plus fondamentalement encore, parce que quelque chose dans la dynamique émotive actuelle rejoue cette partition et tente ne pas répéter la même histoire. “Les cahiers de doléances servent de papier toilette à l’Elysée” [4]. Ces propos récents appartiennent à Benjamin Ball qui a co-construit le site 17octobregiletjaune.net. Six ans séparent les cahiers de doléances issus du mouvement des Gilets Jaunes et du Grand débat national de 2019 et ces propos de Benjamin Ball sur un plateau télé. Les gouvernants restent sourds à ces doléances qu’ils ont eux-mêmes sollicitées, sourds aux résultats des urnes, sourds aux mouvements sociaux d’ampleur, la “voix du peuple” n’est jamais entendue. Après les Gilets jaunes, après le mouvement contre la reforme des retraites, après la dissolution de l’Assemblée nationale, après la succession de gouvernements sans légitimité, le peuple se retrouve acculé, en ce mois d’octobre 2026, à une violence dont il ne voulait pas mais qu’il est dispsosé à asumer. Comme Sophie Wahnich le préconise, il ne s’agit pas de chercher un lien de causalité entre ce qui précède la séquence et ce qui la suit. Il s’agit d’essayer d’aborder le plus finement possible une dynamique émotive qui se radicalise. Les rappels à l’ordre et le gouvernement par la peur qui fonctionnent habituellement ne semblent plus opérants, malgré les mutilations, les milliers de garde à vue, les interdictions de manifester, les gens semblent continuer de vouloir s’organiser. Au lieu de rentrer les moutons dans la bergerie et les sauvages à l’abattoir, les gestes d’auto-organisation se démultiplient.
14. En septembre, dès le début du mouvement lycéen, le gouvernement préfère envoyer la police, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes, multiplier les interpellations et les gardes à vue, faire peur. L’émotion populaire monte. Après qu’un lycéen de 15 ans ait eu la main arrachée par une grenade assourdissante, leur usage est annoncée suspendu. En plus de la violence de la repression, le narratif des plateaux télé prétend que les jeunes seraient manipulés par La France Insoumise. Le gouvernement refuse de donner le moindre signe d’écoute, la suggestion d’un meneur manipulateur creuse d’avantage le sentiment populaire d’un mépris des gouvernants. Le mercredi 14 octobre, le syndicat de police Alliance dépose plainte contre l’Etat, en dénonçant des injonctions contradictoires et des consignes insuffisamment claires qui exposent les policiers à des risques sur le terrain. A la veille de la manifestation du 17 octobre, le ministre de l’Intérieur se veut rassurant auprès des policiers : il a suspendu uniquement un seul type de grenades et uniquement pour le mouvement lycéen. Demain, rassure-t-il, s’il devait y avoir des violences urbaines extrêmement graves, ce type d’armement pourra bien évidemment être utilisé. Le lendemain, les forces de l’ordre sont débordés dans plusieurs villes en France. [5]
15. La fin de l’époque des révolutions est le début d’un nouvel air révolutionnaire ?
16. Depuis le début du mouvement lycéen, sur TikTok et dans les différents cortèges, les appels à mettre fin à l’époque contemporaine se multiplient. Est-ce une prophétie, un mot d’ordre ? Par quel bout prendre cet énoncé : “Quitter l’époque contemporaine” ? Est-ce la voix du peuple ? Un air du temps ? Quel rapport avec ce qui se passe ailleurs qu’en France ? Et puis de quelle “époque” s’agit-il ? Dans quel type de temporalité s’inscrit-elle ? Celle des cycles à la répétition parfaite et uniforme, celle de la temporalité linéaire, du temps mécanique des horloges, celle des corps célestes qui tournent en ellipse et des comètes qui s’entrechoquent ?
17. Samuel Hayat note que le fait de vouloir “faire un geste qui fait événement” ou “qui fait époque” est lui-même pris dans une conception de l’histoire qui est complétement liée à l’époque contemporaine [6]. En annonçant “quitter l’époque” le mouvement ré-ouvre le geste révolutionnaire constitutif de la modernité : la capacité à articuler un “nous, le peuple” à partir d’une position instituante, contre un ordre ancien. Samuel Hayat semble faire l’hypothèse que ce qui est en train de se passer est autre chose qu’un nouveau soulèvement antipolitique, caractéristique des années 2010, que les refus de toute institutionnalisation ont si souvent conduit à l’échec. Il est vrai que la théorie de “la puissance déstituante” de Giorgio Agamben a été à la mode pendant les mouvement des places des années 2011-2016. Mais difficile de croire que les milliers de manifestants et manifestantes dans tous ces pays ont suivi ou appliqué une théorie. Ce qui se propage et fait écho c’est un “air du temps”. Plutôt que d’opposer ces deux périodes, les soulèvements antipolitiques ou déstituants des années 2010 et les soulèvements actuels de la GenZ, il me semble que l’approche par séquences peut être utile. Malgré les immenses mobilisations populaires de ces dernières années, le désert se creuse, les va-t-en guerre continuent de se réarmer, les températures montent et et la fraîcheur devient un privilège. La séquence actuelle rejoue une partition, elle est habitée par ce qui l’a précédé mais dans une articulation imprévisible qui tente de ne pas répéter l’histoire.
18. La Terre est émue. L’époque du Progrès doit finir. L’époque de l’Homme qui exclu le reste du vivant en dehors de la scène de l’Histoire doit finir aussi. Dans un sens radical, oui il faut quitter l’époque. C’est à dire traverser le fantasme d’un surgissement tout nouveau qui coupe l’histoire en deux avec un avant et un après pour les êtres humains qui sont acceptés dans la catégorie des êtres parlants.
19. En revanche, l’époque des puissances collectives, des intelligences et sensibilités collectives, des “nous” capables de faire de l’histoire doit être révolutionnée. C’est à dire revisitée, rejouée, retournée, au sens fort que les enfants donnent au “jeu”. Une expérimentation de la joie. Ce par quoi la joie expérimente des matières, des formes et des souffles. Malgré la peur, l’échec, les bobos.
20. En ce XXIe siècle, la prise du pouvoir d’État comme modèle révolutionnaire et dynamique narrative semble quand même ébranlé. Son exacte opposé, la désertion comme idéal et le refus de toute institutionnalisation, aussi. Le temps est aux com-positions, aux mélanges impurs et aux contaminations mutuelles. Au Sri Lanka, au Bengladesh, au Népal, à Madagascar, les récents mouvements ont renversé des gouvernements. Qu’en est-il des lendemains ? En Serbie, né du drame de l’effondrement d’une structure de la gare de Novi Sad, en 2024, le mouvement de contestation étudiant continue deux ans plus tard à bousculer l’échiquier politique, en ce dimanche 25 octobre, au moment où ces lignes sont écrites, des élections législatives anticipées sont organisées avec une liste issue du mouvement étudiant, le scrutin a pris la forme d’un referendum anti-Vucic, dirigeant nationaliste à la tête du pays depuis 2014. Un retour en arrière, un saut en avant ? Nous ne savons pas encore la forme que prendront les révolutions nouvelles du XXIe siècle, les étapes d’échecs et d’ajustements par lesquelles elles vont passer. Une chose est sûre. Il nous faut des révolutions.
21. Si “nous le peuple” ne peut être un sujet absolument souverain ni un sujet de progrès. Si la voix du peuple est toujours en partie à la lisière du bruit des sans-voix. Rien n’oblige de répéter la même histoire, les mêmes erreurs. Soyons inventifs et inventives au moins vis-à-vis de nos erreurs.
22. Nos joies ne parlent pas toujours, c’est vrai. La peur de l’échec est plus bavarde, la propagande de la réussite aussi. Si les émotions ne sont pas des instincts anhistoriques mais des variables historiques, d’une certaine manière, nous ne sommes que les enfants de nos joies et de ce qu’elles sont capables d’expérimenter. En révolutionnant le jeu et ses règles.
Free Richy
Maria Kakogianni




