Pour un devenir-imperceptible de ce qui nous arrive

« Ils œuvrent, s’ils œuvrent (contre le doute qui les ronge par-dedans, contre le sable qui monte), dans l’anonymat et, loin de l’épique éclatante, ils liment patiemment, sabotent et cisaillent par petits coups secs sans rien dire à personne. La solitude ils la trouvent partout et pourtant comme tout le monde ils apprennent à faire foule. »

paru dans lundimatin#59, le 3 mai 2016

La question de l’avenir de la révolution est une mauvaise question, parce que, tant qu’on la pose, il y a autant de gens qui ne deviennent pas révolutionnaires, et qu’elle est précisément faite pour cela, empêcher la question du devenir-révolutionnaire des gens, à tout niveau, à chaque endroit."
Gilles Deleuze & Claire Parnet,
Dialogues (1996, p.176)

Les occupations fleurissent et les cortèges vont bon train : nous nous levons la nuit, nous ne nous couchons plus, nous mettrons en déroute la loi travail, le capitalisme et ses chiens. Nous voilà. Enfin, quelle joie. L’effervescence gagne, et avec elle chacun apprend à dormir peu car il y a tous les autres à rencontrer à des heures inédites et sur des places insoupçonnées. On est sale aussi de ne pas dormir chez soi, mais elle est vigoureuse la sueur mêlée des levés. Par-dessus la fatigue, sans discontinuer, passent les textes, les images, les rencontres, les idées, les ouvrages. C’est une rumeur qui enfle : qui n’entre pas en crue ces temps-ci ? On s’en réjouit, cela a été dit déjà par des centaines d’ami.es depuis quelques semaines ; Spinoza, Deleuze et la bande des joyeux lurons nous aident à tenir le crayon et c’est bien ainsi. Ça ruisselle de partout. L’hébétude trépidante est désormais l’état permanent et la condition à la persistance de notre désir. Elle est joyeuse et commune. Il nous la faut. Mais faut-il toujours-partout faire du bruit pour être entendu ?

Il ne s’agit pas ici de faire état d’un découragement. Il s’agit de faire place aux discrets parmi les somnambules. Nous ne nous attachons pas tant à constater la fatigue collective, car elle est inévitable, qu’un harassement singulier qui représente un danger. Il résulte de la non-coïncidence entre diverses façons de s’insérer individuellement dans la lutte. Celle-ci, de toute façon, n’a que faire des personnes ; peu importe, certes, les éventuelles frustrations individuelles. Tentons simplement de proposer à échelle microscopique de quoi augmenter la puissance collective en signalant que, contre une image-mannequin qui grandit à vue d’œil et fait beaucoup d’ombre au fur et à mesure qu’elle avance, nul besoin d’être disert ou visible pour être révolutionnaire. Révolutionnaire, révolutionnaire, le mot est galvaudé. C’est puissamment et effectivement utopique, qu’on veut dire.

Les claironnants et les imperceptibles

D’abord, le jeu consiste à proposer des catégories provisoires qui font ressortir grossièrement deux masques de révolutionnaires : les claironnants et les imperceptibles. Le claironnant est un petit agencement volontaire qui connaît à la fois les mots et le bruit : de bon droit, il annonce ce qu’il fait ou l’énonce par-après, il est un homme public qui, rarement seulement, tient du velléitaire. Attention, vous voyez, il n’est pas question de juger. Être clairon ne veut pas dire crier sur les toits. C’est une façon de se mouvoir, de parler, de prendre des initiatives de soi-même, sur le plan général ; c’est en particulier une manière d’intervenir en AG, de se tenir sur les premières lignes en manifestation, d’être présent aussi souvent que nécessaire pour faire perdurer une occupation. Bref, c’est un rapport à la vie qui prend les devants au vu et su de tous, sans en mettre plein les yeux, sans se cacher non plus. C’est une largesse. Ces forces vives sont des moteurs sans prix sous la marée qui nous tient et que nous abreuvons. Les clairons ça brille, ça fait du bruit, c’est beau.

Les imperceptibles sont toujours au pluriel car le silence se partage mieux que la parole. L’ombre à laquelle ils marchent fond les silhouettes aussi bien que les découpe le soleil. Ils ne sont pas les hommes de l’éclat. Si le claironnant court le risque de l’inconséquence entre paroles et actes, les imperceptibles, taiseux, courent celui de la timidité mal placée voire pire, de la couardise. Ils œuvrent, s’ils œuvrent (contre le doute qui les ronge par-dedans, contre le sable qui monte), dans l’anonymat et, loin de l’épique éclatante, ils liment patiemment, sabotent et cisaillent par petits coups secs sans rien dire à personne. La solitude ils la trouvent partout et pourtant comme tout le monde ils apprennent à faire foule.

Nous n’appelons pas à un respect mutuel (« respecte ma lenteur, respecte mon silence, respecte-moi » pleurnicherait l’imperceptible violenté), car il n’a pas lieu d’être dans le champ qui s’ouvre en laissant derrière lui la mue des catégories morales superficiellement imposées, vieilles peaux aujourd’hui desséchées. Voici notre vœu cher : brouiller les lignes de partage des eaux. Que le plancton imperceptible prolifère avec des cris sauvages sur le large ventre du requin claironnant qui, lui, apprendra à se taire. Que l’on sache s’élancer la bombe à la main mais la bouche cousue, que l’on puisse hurler, depuis l’ombre aussi, des slogans qui sauront rallier d’autres voix anonymes. Nous revendiquons pour chacun la lenteur et la parcimonie. À nous d’alterner et de savoir tour à tour nous faire voraces, véloces, forces d’engrangement à l’efficacité immédiate ; et agir en clandestins, forces furtives, subreptices et patientes, à l’efficacité lointaine mais sûre. Les rythmes, certainement, sauront se composer en agencement féconds. Le jeu serait alors : laisser les imperceptibles semer dans les interstices, et les claironnants battre le pavé pour que pousse la joyeuse mauvaise herbe. Faisons-nous hybrides, mandibules de fourmis et cymbales de cigales, et nous aurons notre puissance commune, notre vie collective, notre corps en partage.

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