Flashback
Une odeur de fumée a traîné dans nos narines l’été dernier. Ce n’était plus l’hallucination olfactive liée à la Covid-19, mais les forêts et les fagnes wallonnes qui (après les rivières à l’été 2021) entraient en fanfare dans l’Anthropocène. Jusque-là relégués à un ailleurs lointain, les mégafeux de la canicule ont cette fois joué à domicile. À l’ici-et-maintenant devenu apocalyptique, nos responsables politiques n’ont rien répondu – rien de décent en tout cas. Darons et daronnes sidérées et anesthésiées par la succession des désastres humains et environnementaux, comme par la morgue et la brutalité de ceux qui auraient dû en répondre, nous-mêmes n’avons rien répliqué – rien d’adéquat en tout cas. Aucune de ces répliques n’a infléchi la situation d’un iota. Le train du monde a continué d’aller comme il va, sans frein et à l’abîme. Nous sommes restés assis dans notre compartiment, dépossédés de notre capacité d’agir dans l’exacte mesure où nous étions dépossédés de notre capacité à ressentir pleinement ce que nous éprouvons – tristesse, colère ou joie. Tristesse de la perte de ce à quoi nous tenons, colère face aux irresponsables et à la somme de leurs irresponsabilités, joie de peut-être agir ensemble pour y répliquer.
L’été est passé, les mégafeux se sont éteints. Nous sommes « rentrés » – de vacances, à l’école, au turbin. Nous nous sommes rendues à toutes ces choses qui n’attendent pas, apparemment plus urgentes qu’un monde qui brûle. Sans l’irruption des quelques lueurs qui, depuis ces poubelles de l’histoire du monde, ont commencé à faire événement, notre rentrée n’aurait été qu’une gesticulation de morts-vivants. Si elle a finalement été autre chose, c’est parce que l’action des jeunes des écoles a réouvert le champ du possible.
Révoltes férales
Virevoltant dans le centre de Liège par nuées aussi organiques et synchronisées qu’erratiques et spontanées, les jeunes des écoles et leur mobilité ont déconcerté. Personne n’y a d’abord rien compris, ni la police, ni les vilains gauchistes censés les « manipuler ». (Comme si ces jeunes avaient besoin de nous pour se mettre en mouvement, alors que ce sont précisément eux qui sont en train de nous rendre le sens et le goût du mouvement, l’audace et la joie de reprendre la ville, d’initier un cortège sauvage, de bloquer hier un rond-point ou une autoroute, demain peut-être une raffinerie ou une usine d’armement.) C’est qu’ils passent du concours de danse aux feux d’artifice en plein jour, de la battle d’aura à l’assaut des grandes enseignes. Sur la Place Saint-Lambert, certaines sont costumées en sorcières, en animaux kawaï, en superhéros. D’autres en cailleras. D’autres encore, nettement plus âgés, sont costumés en robocops et en brouillards toxiques. Èt qwè chal, carnaval ? Certes oui, avec toute l’ambivalence de ces moments où l’ordre symbolique vacille, où la fête peut impromptu virer à l’émeute.
Dès les premiers bris de verre et feux de poubelles, une frange non négligeable de l’opinion publique (et de la presse de caniveau qui l’amplifie) a employé un lexique opérant une animalisation des jeunes, et en particulier des jeunes racisés. La stratégie rhétorique est connue. Elle opère à peu de frais une relégation hors de la sphère du sens et de la raison (opération d’autant plus facile qu’elle vise des mineurs). Elle légitime aussi d’avance toutes les violences destinées à mater les « pulsions » et « instincts primaires » de cette « horde encapuchonnée (sic) ». En comparant les jeunes des écoles à des nuées (ou murmurations) d’étourneaux, nous entendons prendre cette stratégie d’animalisation à revers. Des vols d’étourneaux qui peuplent la Place de la République française et ses environs, nous retenons le plaisir et l’ardeur, la beauté chorégraphique, l’appel d’air du possible. Nous retenons aussi la féralité, cette forme de vie sauvage ou de seconde nature qui s’épanouit au sein des infrastructures capitalistes et les met parfois en déroute. Comme les pigeons féraux, les étourneaux sont à la fois dans et hors la ville. Ils habitent autrement la métropole, ils la traversent avec une liberté synchronisée et une spontanéité organique – en lui chiant quelquefois dessus au passage.
Recouvrer le sens et la raison
Nous voulons remercier ces jeunes étourneaux à qui l’on reproche d’avoir quitté la sphère du sens et de la raison, parce qu’ils nous l’ont en réalité doublement restituée. Ils nous l’ont restituée en nous offrant des assemblages de gestes, de mots et de signes tout à fait inédits. Choses vues les samedi après-midi : Glatigny [1] t’es foutue Harry Potter est dans la rue ; un blocage d’autoroute improvisé et presque aussi débonnaire qu’une Marche Adeps ; « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous » : à l’arrêt de bus, une dame âgée appuyée sur une béquille sourit en montrant sa jambe ; un lapin blanc géant ampli d’air crie « ACAB » à plein poumons devant l’hôtel de ville de Liège. Ces assemblages de corps et de signes initient une nouvelle circulation du sens et nous appellent à la prolonger – par des gestes et des mots hérités des luttes antérieures, mais aussi par un travail d’explicitation du sens que ces nouveaux assemblages charrient. La séquence politique qui vient de s’ouvrir nous rappelle qu’un événement historique ne se réduit pas à son avoir-lieu, mais inclut la signification qui s’en dégage. Ce qui fait de la prise de la Bastille l’événement historique que l’on sait, c’est que le sens d’un évènement qui pouvait jusqu’à un certain point être lu comme une émeute est devenu celui d’un acte de souveraineté populaire [2]. Dans cette optique, le commentaire de l’événement fait encore pleinement partie de l’événement.
D’où l’importance – et en l’occurrence la défection ou la capitulation – des médias de service public. Plutôt que de chercher à expliciter de manière plurielle le sens des événements, ces médias ont majoritairement choisi d’en siphonner le sens en dépossédant les acteurs de leurs capacités d’agir, selon deux stratégies complémentaires : complotisme et sociologisme. Chercher qui tire les ficelles ; chercher dans les aléas d’une trajectoire individuelle l’explication d’un acte qui restera isolé. Chercher qui pousse à « casser » ; chercher par quelle fatalité sociale on devient un « casseur ». Mais ne jamais s’interroger sur les multiples significations que pourrait charrier le geste de la « casse », dans le contexte du démantèlement brutal de l’État social postcolonial, de l’apocalypse climatique désormais éprouvée dans la chair et de la continuation d’un génocide au vu et au su de la planète entière.
Si les étourneaux des écoles nous ont restitué la sphère du sens et de la raison, c’est peut-être aussi, et avant tout, en reconnectant ce qu’on nous avait trop bien appris à séparer : le sentir et l’agir, le sens et la matérialité. Beaucoup des mobilisations récentes en Belgique ont convoqué le lexique de la colère. Pour exprimer cette colère, on a défilé pendant des mois de manière paisible, comme si la signification de la colère pouvait cohabiter avec la matérialité de corps et de socialités apaisées. L’inflexibilité de la coalition Arizona atteste que ces manifestations de colère paisible(s) s’effectuent en pure perte. Pragmatiquement, la répétition rituelle de ce type de protestation n’a plus grand-chose de rationnel. En nous rendant le goût de la manifestation sauvage, les jeunes étourneaux des écoles nous aident à recouvrer un peu de raison.
L’inefficacité de la protestation paisible serait toutefois un moindre mal, si elle ne contribuait pas simultanément à miner les affects qu’elle est censée rendre manifestes. Qu’est-ce qu’une colère qui n’explose pas ? Pour s’éprouver colère, la colère (que nous sommes raisonnablement en droit de ressentir face à l’état du monde) ne doit-elle pas d’une façon ou d’une autre – sous peine d’atrophie et d’anesthésie – trouver à exploser ? En lui permettant d’enfin exploser (de façon somme toute assez mesurée, compte tenu de l’ampleur des désastres qui peuvent la susciter), les jeunes des écoles ont reconnecté le sens et la matérialité de la colère, qui n’auraient sans doute jamais dû être séparés. En ce sens, la parade sauvage de ces étourneaux est thérapeutique. Elle nous restitue les affects – de tristesse, de colère et de joie – que des « politiques de la cruauté » (qui nous exposent impuissantes à une accumulation de violences traumatiques ici et ailleurs) avaient progressivement confisqués en les anesthésiant [3].
Proclamer les solidarités
Mais le pouvoir est obtus. Liège devait retrouver son calme, les touristes devaient pouvoir manger leurs gaufres et les forains réinventer le vigilantisme avec des barres de fer et la bénédiction du procureur du Roi [4]. Après avoir inondé le centre-ville de gaz lacrymogène, multiplié les arrestations au faciès et les violences sur mineurs (et sur leurs témoins), après avoir réactivé la « bulle de trois » (voire de deux pour les sorties de gardes à vue) et les arguties théologiques du bon vieux temps pandémique, les autorités politiques de la ville ont proclamé le 19 octobre dernier l’efficacité de l’autoritarisme et la victoire sur le mouvement des casseurs. Ce que nous voudrions pour notre part proclamer, c’est l’ampleur de la solidarité avec le mouvement des étourneaux.
Des enseignantes sont venues soutenir les élèves puis les étudiants sur les blocus de leur établissement. Des parents et adultes alliés ont rejoint les manifestations d’élèves et d’étudiantes des hautes écoles et de l’université. Des travailleuses ont informé les jeunes sur leurs droits. Des infirmiers ont soigné les blessées en première ligne. Des activistes ont distribué du sérum physiologique et des masques, mais aussi des crêpes et du réconfort. Des médecins ont ouvert leur cabinet à des personnes qui ne faisaient pas partie de leur patientèle pour établir des constats de coups et blessures. Des psychologues se sont mis à disposition pour recueillir les traumatismes à vif. Des avocates ont investi les commissariats pour défendre le droit des mineurs. Des dizaines de personnes ont fait le pied de grue devant le commissariat central de la rue Natalis, pour accueillir les jeunes arrêtés arbitrairement, relâchés souvent en pleine nuit, pour les ramener en sécurité chez eux, écouter leurs témoignages et leur dire merci pour tout vous n’êtes pas seuls [5]. Des travailleurs sociaux et des éducatrices ont orienté celles et ceux qui se trouvaient déboussolés par les coups et blessures reçus. Un bureau des plaintes s’est mis en place pour établir des archives de la répression, conduire une enquête indépendante et travailler à un contre-récit.
Suivre le lapin blanc de la jeunesse dorée
En 2021, Liège avait déjà connu des émeutes suite à une agression raciste de la police sur fond de répression de la jeunesse durant la période Covid [6]. Les moyens judiciaires considérables alors déployés pour punir et faire payer lourdement un maximum de contestataires, faire taire les plaintes ainsi que continuer à nier les violences et le racisme systémique au sein de la police de Liège, n’ont rien résolu. Au contraire, ces choix politiques ont contribué à l’escalade des événements récents. Plus largement, le contexte inédit de perte d’influence géopolitique européenne et de dégradation des conditions d’habitabilité de la Terre est aussi celui du surgissement mondial d’une autoproclamée « jeunesse dorée », prête à sauver la mise en contestant pied à pied, dans la rue, un devenir mortifère – sans que personne ne l’ait vue venir. Des révoltes de la Gen-Z ont éclaté au Népal, au Maroc, en Indonésie, en Inde, au Chili, en Albanie, Serbie, France, Espagne, Italie, … et aussi en Belgique. La tâche de cette génération est immense, mais elle apprend très vite.
Nous nous réjouissons de la jonction entre la jeunesse dorée et des aînées décidées à faire autre chose que l’abandonner à la brutalité des forces de l’ordre. Cette jonction intergénérationnelle s’opère autour d’une relation émotionnelle forte, basée sur l’attention, la reconnaissance et des gages d’appui mutuels. La jeunesse dorée mérite d’être célébrée : née sans cuiller en or dans la bouche, mais dorée par son audace et la lumière qui en émane. Quand Alice voit passer un lapin blanc portant gilet et montre à gousset, et répétant qu’il est « en retard », elle le suit. En suivant le lapin blanc de la jeunesse dorée, nous ne pourrons que nous retrouver sur le chemin du pays des merveilles – le seul chemin qui ne soit pas celui de la dépression perpétuelle et des catastrophes infinies.
Des complices






