Nos corps liés

« L’asymétrie inouïe, obscène, qui nous accorde le droit de circuler comme un privilège mérité dont sont privés tant d’autres »
Natacha Samuel

paru dans lundimatin#529, le 5 août 2026

On est bouleversés à juste titre par les échos et images atroces qui nous arrivent ces derniers jours des comptoirs coloniaux au Maroc. On pleure la presque centaine de morts de tous âges, et on entend l’ampleur du long désespoir qu’elles racontent comme une tragédie. Mais on est là en territoire connu : longtemps qu’on s’émeut, périodiquement et par vagues, du durcissement des lois et pactes européens et nationaux, des naufrages en mer emportant des centaines, des corps retrouvés en montagne quand vient le dégel, des adolescents fauchés dans les tunnels frontaliers ou retrouvés gelés au cul des avions.

Et puis. On revient à nos existences, à nos vacances, à nos soucis. Aux baignades dans la mer et aux randonnées en montagne, aux frontières qu’on traverse comme on se mouche. Comme si nos corps étaient étanches. Incapables de se laisser transformer par ce qui a lieu pour d’autres, aux portes de chez soi. Incapables d’en faire un centre de gravité, une urgence absolue, un scandale que rien n’apaise. Nos vies ici, bien assises dans leur droit, ne sont pourtant pas coupées de celles qui en sont privées. L’asymétrie inouïe, obscène, qui nous accorde le droit de circuler et de migrer comme un privilège mérité dont sont privés tant d’autres : n’est pas qu’une circonstance malheureuse dont nous n’aurions qu’à nous indigner comme si nous n’étions pas partie prenante. C’est sur ces vies spoliées empêchées entravées que s’arrachent les nôtres. Où pensons nous puiser nos élans productifs maniaques, si ce n’est à la conscience enfouie qu’ils se nourrissent du sang, de la terre, du droit, de la destruction réelle ou symbolique d’autres ? La consistance anthropologique européenne reste coloniale et assassine, et ça nous va. Combien de personnes pour lutter aux côtés des exilés ? Combien pour ouvrir leur porte, désobéir ? Combien pour travailler à mettre en oeuvre le plus jamais ça nulle part à l’égard de qui que ce soit ? Petite fille d’un mort à Auschwitz et d’une survivante, c’est dans le sort fait à ceux qui font le dur choix de l’exil que je reconnais le plus intimement la mémoire que porte mon corps. Celle d’une coupure radicale entre les sorts, entre les corps, entre les histoires comme si elles n’étaient pas entremêlées depuis bien longtemps. D’un abandon de l’autre à toutes les tortures qui paveront sa route, et dont notre mauvaise conscience se console d’une déploration. On relègue le sentiment d’urgence politique d’un mot bien utile dans la boîte à outils de nos consciences européennes : il s’agirait de préoccupations humanitaires. Pas humaines non. Pas vitales. Pas essentielles. On ne mesure donc pas le racisme que sous tend tout ce fatras idéologique ? Il suffit de penser à l’accueil bras ouverts et compatissant des réfugiés ukrainiens en 2022. Il est temps d’engager une autre forme de responsabilité politique. De se laisser comprendre que les politiques migratoires européennes et nationales sont portées en notre nom et pour notre confort. Que des corps sont privés, torturés, enfermés, tués pour que les nôtres s’ébrouent aisément. Le mouvement social dit chaque fois : ne faisons pas du combat aux côtés des exilés un centre, c’est trop clivant. Les partis de gauche notabilisés, continuant sur la lancée complaisamment initiée par Jospin en 2002 : refusent idem d’en faire le centre parce-que-c’est-trop-clivant. Se laissant ainsi mollement (lâchement) prendre au piège de la droite (extrême), qui dicterait jusqu’aux termes de nos combats. Parmi ceux qui courent aujourd’hui à la présidence : personne pour réclamer la fermeture des CRA, le démantèlement des murs et clôtures ou la remise à plat du statut des frontières. Nous nous situons à un moment charnière, où il est question de se laisser basculer collectivement dans la haine et la destruction - ou de vouloir la vie. Et la vie ne se découpe pas, ce qui s’en prend à une vie s’en prend à la vie. La vie qu’on veut est bonne pour tous ensemble. Son horizon est terrien. Elle n’est pas dupe des frontières état-nationales. La terre elle-même nous fait la démonstration qu’on réclame : la vie bonne pour une poignée conduit à la prédation et à l’accumulation exponentielles jusqu’à l’auto-destruction apocalyptique. La prise de conscience est possible aujourd’hui comme jamais (et ce serait la chance de l’époque, qui provoquerait une réaction à mesure du possible), de toutes les alliances possibles avec d’autres existences et d’autres réalités. On peut s’organiser. En nombre. Offrir ce qu’on a à offrir en partage. De la place, de l’argent, du temps, une vie, des mots, des cris dans la rue. Travailler à l’égalité concrète au lien et au partage, comme on résiste. On ne peut plus faire avec nos petits arrangements. Le sort fait aux exilés doit devenir pour nous un centre. Depuis quelques mois le mot déportation est revenu prendre place tranquillement dans le vocabulaire européen. Ça doit nous faire muter, éperonner notre sens de l’horreur et du scandale, nous tenir lieu de miroir. A moins d’admettre qu’on tolère le racisme et l’inégalité, qu’on accepte de prendre part active au suprémacisme et à la domination, jusqu’à la mise à mort d’innocents sans nombre

Natacha Samuel

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