« La Guyane a besoin de respirer »

Mireille Jean-Gilles

paru dans lundimatin#535, le 28 septembre 2026

La Guyane a besoin de respirer, pas seulement avec de l’oxygène, comme voudraient le lui imposer ceux-là qui ne la considèrent qu’en tant que « poumon de la Terre », à savoir un bien « commun », qui serait par conséquent le Leur, le nouvel Eldorado, dernier joyau qui manque à la couronne d’Espagne, après avoir tout dévasté.
Et, « Respirer », c’est seulement pouvoir tracer sa propre voie.

« Réveiller les Esprits de la Terre »

1. Les baguettes du candidat Macron distribuées aux Amérindiens sur le Haut Maroni, en 2017, rappellent que depuis cinq siècles la Conquête n’en finit pas, et toujours avec les mêmes ficelles, le même mépris.

2. J’ai découvert cette anecdote « croustillante », et bien d’autres, dans « Réveiller les esprits de la Terre », [1] de l’anthropologue Barbara Glowczewski, un ouvrage consacré aux résistances Autochtones (mais pas que) à travers le monde.

Le fil directeur du livre n’est pas forcément ce qui m’a le plus retenu, car c’est ma nature que de m’intéresser davantage aux détails, comme par exemple ce passage magnifique, vertigineux, où dans un groupe aborigène, le corps des individus se retrouve « sans visage », c’est de la grande poésie.

J’ai trouvé aussi très à propos la répartie d’un Tahitien qui se disait plus préoccupé par la survenue du prochain cyclone que par le « réchauffement climatique », présenté par un militant écologiste comme la « mère des batailles » : ceci illustre tout le fossé entre nos priorités et des enjeux plus planétaires qui tendent à les phagocyter.

A cet égard, bien qu’également écologiste de formation et opposée à un extractivisme débridé, je nourris la plus grande méfiance à l’endroit des militants écologistes [2] qui voudraient, dans la grande tradition de domination de l’Occident, nous imposer leur « agenda ».

Or, face au rouleau compresseur de l’Etat français, et dans la plus grande indifférence, nous sommes déjà dans l’œil du cyclone sur un plan social, politique et identitaire. Et le volet environnemental, n’est pas le premier, mais le dernier étage de la fusée, comme en témoigne si nettement la situation de la Kanaky.

Le procès des Créoles

3. En ce qui concerne la Guyane, le projet de loi sur la poursuite de l’exploration pétrolière ravive chez les défenseurs de la Nature les clichés concernant les Créoles :

  • destructeurs de la Nature
  • assistés
  • nourris par les réfugiés Hmongs : sans mentionner que le grenier de la Guyane, la Malmanoury, a été vidé de sa population Créole et Saramaka, sans compensation, afin d’y installer la base spatiale européenne ;
  • entretenus par les travailleurs immigrés : qui font le job en Guyane comme partout ailleurs ;
  • discriminant les Marrons et Amérindiens  ;
  • ou encore peu partageurs avec les nouveaux migrants des subsides de la Mère patrie , cette dernière étant, elle, parée des atours d’une protectrice des « Autochtones » , comme a pu l’être effectivement l’Angleterre face au racisme redoutable de ses colons. De là à amalgamer les Créoles guyanais et les féroces colons anglais … il n’y a qu’un pas.

Ces stéréotypes que l’on retrouve sur des « posts » Facebook, peuvent aussi être alimentés par des travaux scientifiques, allant jusqu’à la thèse universitaire pour théoriser la discrimination des Marrons et Amérindiens par les Créoles. Mais comme disait Monchoachi, à propos de l’écriture : n’est-ce pas le rôle de la science que de « faire proliférer les mensonges » ?

Dans ce contexte, il me semble fondamental de dissiper un malentendu tenace en ce qui concerne les liens entre les créoles et les autres composantes de la société guyanaise.

En 1986, si je me souviens…

4. En 1986, si je me souviens, projetant de faire un troisième cycle de botanique tropicale, j’étais rentrée en Guyane pour un séjour d’une semaine dans la forêt primaire en compagnie de chercheurs du laboratoire de Francis Hallé. Mais, dès le premier jour, quand ils ont commencé leur litanie sur les Créoles maltraitant la Nature et les Amérindiens, j’ai quitté à pied le campement qui se trouvait à 20 km de la nationale : je préférais encore avoir affaire aux jaguars plutôt qu’ à la férocité de l’Homme blanc qui se masque derrière son « humanisme », jamais désintéressé. Et, leur pseudo « recherche » n’est jamais rien d’autre que de la prospection, y compris quand elle touche à l’humain.

5. D’une façon générale, les représentations sont mises en mouvement par deux leviers : la volonté du sujet qui les élabore et l’utilité qui les réclame et les justifie. Quelle volonté meut cette représentation de Créoles guyanais oppresseurs des Amérindiens et destructeurs de la Nature ? Et, en vue de quoi faire ou de quoi justifier ?

Les « bons sauvages » et les autres…

6. C’est que dans l’imaginaire colonial, il y aurait une hiérarchie entre les Vaincus, les « bons sauvages » (Amérindiens et Marrons) et les Créoles qui ne le seraient pas suffisamment. Et parmi les « bons sauvages » certains auraient plus de droits à réparation que d’autres, non pas en raison de la gravité des traumatismes subis (déportation, esclavage…), mais par leur caractère « Autochtone », ce qui discrimine les Marrons (mais pas que) : un brin trop foncés pour avoir une « âme », eût -on dit cinq siècles plus tôt ?

A cet égard, j’ai lu dans le livre de Barbara Glowczewski un fait glaçant : comment des Amérindiens en Amérique du Nord avaient refusé de partager les réparations destinées aux Autochtones avec d’autres Amérindiens, mais Noirs, l’équivalent des Blacks Caribs, qu’ils avaient adoptés et à qui ils avaient transmis sans réserve toute leur culture depuis plusieurs générations…

7. En Guyane, le concept d’ « Autochtone » a permis de conforter une résistance des Amérindiens à l’international, d’assouvir un besoin légitime de reconnaissance, mais a pu aussi, malgré les dénégations, renforcer un ressentiment à l’égard des Créoles guyanais qui est d’autant plus vendeur en France qu’il permet d’ exonérer cette puissance coloniale de la situation d’indigence de ce territoire à l’origine d’une maltraitance institutionnelle que subissent de plein fouet les Amérindiens, mais pas que.

Tutelle créole, Solidarités locales & Etat défaillant

8. Ainsi, l’Etat français, en 1969, en supprimant le territoire de l’ININI a confié la gestion de ce vaste territoire (90% de la Guyane) aux bons soins (ou « mauvais » soins) du Conseil général. Aujourd’hui, le taux de la taxe foncière du conseil général de Guyane bat tous les records alors qu’en Guyane paradoxalement les revenus sont deux fois plus faibles qu’en France : il s’agit là d’une bombe à retardement, prête à exploser à n’importe quel moment. De la même manière, en 1970, 25% de l’octroi de mer des communes guyanaises avait été réquisitionné par l’Etat pour le reverser au conseil général. Ce n’est qu’après la révolte de 2017, que l’Etat a compensé, sans rétroactivité, les pertes de ressources des communes.

C’est que l’Etat Français considère que les « retards » des uns peut être comblé par la « richesse » des autres, à l’échelle de la colonie, ou des colonies, ce qui explique aujourd’hui que, face aux enjeux de la Guyane et de Mayotte (auxquels s’ajoutent dorénavant ceux de la Nouvelle Calédonie), les Antilles soient littéralement sacrifiées par cette politique coloniale, supposée un crime contre l’humanité. Mais il s’agit là d’un détail de l’histoire, qui n’intéresse personne. [3]

S’agissant de la Guyane, il y a eu de fait une tutelle administrative exercée par les Créoles sur tout le territoire, et aussi une solidarité locale envers les territoires plus fragiles pour se substituer à un Etat défaillant, mais l’accent n’est mis que sur les dérives des Créoles, réelles ou supposées : Chyen maré sé pou lapidé.

Et ce qui est reproché aux Créoles, bien souvent ces derniers le reprochent à leurs propres élus (« Diviser pour mieux régner ! ») qui sont les bouc-émissaires de l’échec de la départementalisation, en Guyane comme ailleurs dans les autres « DOM ».

L’avènement d’Amérindiens ou de Marrons, aux plus hautes fonctions électives, ne changera strictement rien à leur sort, dans la mesure où les collectivités locales n’ont pas de pouvoir réel et encore moins les moyens de mettre en place une politique solidaire à la hauteur des enjeux de ce vaste territoire. (Le premier vice-président de la CTG est un Amérindien, il a assumé l’intérim de la présidence pendant plus d’un an, cela n’a aucun impact sur la politique « Autochtone » et la gestion des terres qui appartiennent à 90% à l’Etat).

2017, la Guyane entière : NOU BON Ké SA !

9. Les créoles guyanais n’ont donc pas comme les féroces colons anglais le pouvoir de « discriminer » les Autochtones, en tout cas, il ne sont pas à l’origine de leur « discrimination ». Les plus grands acquis obtenus par les Amérindiens proviennent de la révolte de 2017 : 400 000 hectares de terres (contre 250 000 hectares pour les collectivités locales). Cette révolte était fascinante car contrairement aux Martiniquais, les Créoles guyanais ont cette capacité à se fédérer et à tenir compte de toutes les composantes de la société guyanaise, même s’il existe des frictions avec Haïtiens, Brésiliens ou Surinamiens, résultant de chocs migratoires brutaux et massifs (l’équivalent de +20 millions de migrants en France en deux décennies !). Et les « Métropolitains » ne sont pas en reste puisque durant la décennie charnière de 80 à 90, la France fut la principale pourvoyeuse de migrants. Mais eux ils seraient transparents (comme la TVA vis-à-vis de l’Octroi de mer). Et, en plus de nous coloniser, ils viennent nous culpabiliser en nous rendant responsables de la maltraitance des Amérindiens et de la Nature.

10. La maltraitance que les Créoles aussi subissent avec la colonisation et l’assimilation, serait, elle, transparente, d’aucune importance, à peine un fait divers : il ne faut pas « pleurer le ventre plein », ni « cracher dans la soupe », c’est ce que me retorquait une fois un préfet de Guyane. Si ce n’étaient les soulèvements spectaculaires à intervalles réguliers du peuple guyanais, pour dénoncer une maltraitance budgétaire (NOU BON Ké SA !) et tenter de respirer derrière le masque de l’Etat Providence, l’on serait porté à le croire.

Férocité des institutions et choc des cultures ravageurs pour les Autochtones

11. D’une façon générale, l’on cherche à expliquer toutes les contradictions des Autochtones y compris vis à vis des activités extractives, en montrant que, dans certains pays, les compensations versées par les sociétés minières peuvent être perçues comme un rempart contre la déchéance qui leur est réservée une fois qu’ils sont intégrés/désintégrés dans la société moderne où ils se positionnent au plus bas niveau de l’échelle sociale, tout comme les Amérindiens en Guyane, bien plus que les Marrons d’ores et déjà les maîtres de l’Ouest guyanais.

12. En réalité, il y a deux défis distincts, celui de préserver des modes de vie traditionnels et celui de l’insertion dans le mode de vie moderne, deux objectifs qui se détruisent l’un l’autre s’il n’y a pas de la part de l’Etat central une politique publique bienveillante et éclairée pour parvenir au compromis le moins ravageur possible. Aujourd’hui, les Amérindiens sont clairement laissés pour compte, en particulier la jeunesse qui trouve une échappatoire dans le suicide. Une jeunesse non pas livrée à la cupidité des familles d’accueil « créoles », mais à la férocité de l’école républicaine obligatoire qui les place en situation d’échec (à l’école et dans leur propre culture), ce contre quoi mettait en garde Hurault dès les années 60 , et à celle de la réponse administrative mise en place par la CTG en l’état de ses finances pour assurer leur hébergement sur le littoral.

13. La fascination pour la baguette sur le Haut Maroni ( exploitée par le candidat Macron en 2017) où la culture, est basée sur le manioc, en dit long sur le rapport des forces en présence dans ce choc des cultures. L’esprit du Blanc se retrouve ici dans la baguette, une baguette magique à laquelle on ne peut résister, à l’égal de la bouteille de CocaCola qui ouvre sur un autre monde, obèse, qui s’oppose à la belle pauvreté, au dépouillement de cette culture ancestrale. Le Blanc n’a plus besoin ni du canon, ni du fusil, comme l’évoquait Rimbaud à son époque, ni même de l’Eglise, même si cette dernière, avec la montée en puissance des Evangélistes est plus que jamais en première ligne pour accomplir sa Mission.

Les Guyanais et leurs rêves écartelés

14. Pour ma part, bien qu’étant aux trois quarts martiniquaise (je le précise car il est parfois reproché aux Créoles guyanais leur lignage « illégitime »), je me revendique entièrement de la Guyane, « un lieu qui m’habite » [4]. Et, j’ai une profonde admiration pour toutes les composantes de mon peuple, qui est unique par sa diversité mouvante et qui a montré à la terre entière comment un peuple uni, sans arme, peut défier la plus retorse et entêtée des puissances coloniales, arc-boutée  sur ses seuls intérêts au mépris de l’épanouissement des peuples colonisés.

Je respecte aussi les rêves des Guyanais, ceux des Amérindiens qui veulent maintenir leur mode de vie traditionnel et aussi ceux à l’opposé des élus créoles (plus que les populations elles-mêmes) qui rêvent d’une Guyane prospère par l’exploitation de ses ressources naturelles pour conjurer une malédiction et maltraitance depuis l’époque coloniale.

15. Qu’importe que la Guyane « française » ne récolte que des miettes (et des dégâts) des prospections et activités extractivistes car l’Etat français ne lâche jamais rien à l’image de l’activité spatiale exonérée d’octroi de mer (ce qui prive les communes guyanaises de 100 millions d’euros par an) ou du sous-sol des terres rétrocédées aux Amérindiens qui demeure sa propriété. Nous sommes déjà dans l’œil du cyclone, condamnés à être réduits en pâtée (définition de l’assimilation), c’est donc une manière de pran douvan avan douvan pran’w, une sorte de suicide collectif, où bien-sûr les Amérindiens seraient aux premières loges.

Face à un mépris systémique

16. Or, actuellement le créole guyanais n’est pas responsable de l’empoisonnement des fleuves, c’est une affaire entre les garimpeiros brésiliens, les gendarmes français qui regardent ailleurs et la Banque de France qui rafle la mise [5]. (L’orpaillage illégal produit 12 Tonnes d’or contre les 2 tonnes officiels).

Pourquoi alors, il y a quelques semaines, ce « soulèvement » médiatique, non pas contre les crimes (et complicités) actuels déjà considérables, mais contre des « menaces » provenant de parlementaires guyanais favorables à l’exploration pétrolière ?

Une fois de plus la France s’octroie à moindre frais (sans compensation pour les Guyanais) le beau rôle de protectrice de la Nature et des Autochtones. Du moins, tant que son train de vie énergétivore pourra se reposer sur les pillages et destructions de la Nature opérées par ses multinationales « hors les murs », y compris dans les autres Guyanes.

Les ressources « françaises » seront, elles, « préservées »/ « réservées » jusqu’à ce que des « intérêts supérieurs » sifflent la fin de partie, la fin de la récréation « verte ». Ainsi le budget militaire de la France a été multiplié par deux ces dernières années sans faire de vagues : « La patrie est en danger ». Mais le projecteur braqué sur l’interdiction de l’exploration de pétrole en Guyane, avec les « Autochtones » comme alibis plutôt que comme véritables sujets de préoccupation, permet de remonter le moral des troupes (et des électeurs) : « la lutte contre le réchauffement climatique est la mère des batailles pour préserver les générations futures ».

Les générations actuelles en « outremer », (c’est-à-dire les indigènes au sens large), peuvent, elles, attendre ou disparaître, emmurées dans le plus grand silence, à savoir le mépris de la « Nation » tout entière. Pour ceux qui tentent de fissurer ce mur, cette mobilisation générale en France au motif de la Nature guyanaise, a pu paraître indécente, presqu’une provocation. D’où, pour ma part, l’abandon d’un costume vert-ueux, et non moins confortable ou conformiste, pour carrément aller, n’en déplaise à nos « sachants », explorer l’ « axe du Mal » : peut-être y a-t-il une « vérité » à puiser de ce côté, an chimen, une alternative à notre funeste destin ?

17. En Guyane « française », pour conjurer la malédiction de l’or noir, il ne suffit donc pas, comme il se fait lâchement, de tirer sur l’ambulance (créole) mais il faut s’attaquer à la racine du mal qui est cette misère sociale et morale que la France nous offre comme horizon.

18. Une partie du peuple Kanak bien que soucieuse de ses coutumes et des Esprits de la Terre, compte, à tort ou à raison, sur ses ressources naturelles pour rendre soutenable une indépendance. Les élus guyanais, galvanisés de surcroit par le boom économique du Guyana, ont cette croyance, pourquoi briser cet élan, le seul qu’ils entrevoient pour s’affranchir du joug de la France ou desserrer son étau (étau présenté dans un post Facebook comme une sorte de « pain béni » que les Créoles ne souhaitent pas partager avec les nouveaux migrants).

Mourir pour survivre ?

19. Face aux violences d’Etat auxquelles nous sommes exposés, il faut de la radicalité, et ne pas avoir peur de mourir si l’on veut survivre, en créole, cela reviendrait à dire « Pèd pou pèd » ou alors « Boulé an kay pou an rat  », le rat serait le colonialisme français. Tout cela est du domaine du rêve, et pour cela j’ai fini par comprendre que l’on ne pourra jamais changer le point de vue des indépendantistes et autonomistes guyanais sur l’exploitation des ressources naturelles, que je ne partage pas. Mais, l’histoire n’est écrite par les hommes qu’après coup, et on verra bien sur quoi pourrait déboucher cette mèche que viennent d’allumer les élus guyanais : Sa ou pa sav gran passé-w’…

Pour rappel, 2017, était partie d’une révolte supposée « xénophobe » car contre l’insécurité liée à l’immigration avec des manifestations devant les consulats du Surinam ou du Brésil, et cela a débouché sur une des plus belles pages de la résistance écrite ces dernières années.

Je dois aussi avouer qu’à contrecourant de la volonté inébranlable des élus guyanais (et de l’histoire) j’étais opposée à la construction d’une route pourfendant la forêt primaire, pour relier la Guyane au Brésil. Aujourd’hui cette route permet un véritable ancrage de la Guyane en Amérique du Sud, pour ne plus être seulement qu’une île ultrapériphérique de l’Europe.

La Guyane a besoin de respirer, pas seulement avec de l’oxygène, comme voudraient le lui imposer ceux-là qui ne la considèrent qu’en tant que « poumon de la Terre », à savoir un bien « commun », qui serait par conséquent le Leur, le nouvel Eldorado, dernier joyau qui manque à la couronne d’Espagne, après avoir tout dévasté.

Et, « Respirer », c’est seulement pouvoir tracer sa propre voie.

20. En tout état de cause, le curseur en Guyane ne se situe pas dans la confrontation de deux visions du monde, celle des Créoles et celle des Amérindiens  : il se situe au niveau de politiques publiques féroces qui n’ épargnent ni les uns ni les autres.

Déplacer le curseur n’est pas anodin : c’est 1) se libérer à bon compte du costume de l’Homme blanc « raciste et destructeur de la Nature » et 2) soutenir l’entreprise coloniale au motif que l’ « élève aurait surpassé le maître ».

« Glissements de terrains »

21. En 2010, j’avais de ma propre initiative effectué une étude sur la mise en œuvre du Rsa en Pays indien, en me basant sur des travaux d’ethnologues tels que les époux Grenand, Pierre Clastres, Jean Hurault ou Marshall Sahlins. Je suis donc particulièrement préoccupée par la sauvegarde du mode de vie des Amérindiens de Guyane que les Japonais pourraient qualifier de « Trésor vivant ». Mais cette préoccupation ne saurait être déconnectée, comme il se fait, d’autres enjeux qui concernent toutes les composantes de la société guyanaise, face au mépris d’un colonialisme attardé, par nature indifférent au sort des « indigènes » au contraire considérés comme une menace [6] qu’il convient d’écarter comme aux premiers temps de la Conquête : l’arme budgétaire a remplacé le canon et les épidémies pour faire place nette, l’installation massive de colons fera le reste. Telles sont les priorités de la « Nation » s’agissant des peuples de ses possessions « Outre-mer » (bientôt « Outre-tombe » [7] ?). Mais il s’agit là d’un détail de l’histoire, et justement, je ne m’intéresse qu’aux détails.

Notre priorité n’est pas « la Terre », mais de vivre et nous épanouir en tant que Peuples sur nos terres.

Et, Panga ! à tout moment notre sens démesuré de la fête (qui n’a d’égale que notre désespérance sociale) peut se transformer en colère :

Noir est pour mon peuple
Jaune est pour le soleil
Rouge est pour l’ocre qui colore ma peau et danse dans mes poumons.
Ou peut-être que rouge est pour notre passion,
Et jaune pour la joie dans nos chansons,
et noir la sombre tempête qui se prépare,
Injustice, prends garde, nous voilà ».

Babala, lyan binmal
Walgar, lyan jalnga
Babala, ma midjan gnan
Walgar, ma wanden.

Colours of my people, Nidala Barker [8]

***
« Il faut se hâter/ L’histoire va fermer »

Mireille JEAN-GILLES, Vauclin, 27 septembre 2026

[1] La lecture de ce livre a été captivante, d’emblée j’ai trouvé des résonnances avec mon propre travail sur les dits « Outremers », telle l’idée de « Glissement de terrains » (« Sentir sa terre s’ouvrir sous ses pieds comme un tombeau »), ou l’importance d’un engagement sur le plan comparatif. « Réveiller les Esprits de la Terre » a fourni une source d’informations indispensable pour alimenter la présente note. A travers les différents textes, l’on mesure aussi tout l’apport de Barbara Glowczewski à diverses disciplines scientifiques (anthropologie, philosophie ou psychanalyse) et aux luttes actuelles (en Australie, ou dans l’ « Empire »), ainsi que l’héritage transmis à ses filles aborigènes par leur père : elles apparaissent comme des êtres lunaires mais avec les pieds bien sur terre, l’équation impossible. Ensuite, l’ on peut reconstituer le puzzle de sa vie, depuis ses grands parents, elle est donc pleinement légitime pour parler de la souffrance de l’Autre.

[2] Malgré la capacité de résistance des mouvements écologistes.

[3] La Martinique, par exemple, semble peu préoccupée par le désengagement budgétaire massif de l’Etat à partir de 2018 (- 700 M€/an !) qui conduit à la dévitalisation de l’île, favorise la colonisation de peuplement et la montée en puissance du Narcotrafic (+400 millions d’euros/an injectés dans l’économie locale selon Le Monde).

L’île, en pleine pénurie de fonds publics, est tout entière requise par le procès de sa principale recette fiscale, à savoir l’Octroi de mer. S’agit-il comme en 2024, de créer un cordon sanitaire autour de l’Etat, en orientant la colère du peuple vers une taxe locale, c’est-à-dire contre lui-même ? Sera-ce le prochain Bwa-Bwa du carnaval 2027, le mets à sacrifier pour éviter que l’île elle-même, une véritable poudrière sociale, ne s’embrase ?

Or, contrairement aux déclarations officielles alarmistes, Bruxelles n’envisage nullement la suppression de l’Octroi de mer en 2030 car ce n’est pas de sa compétence. Seuls les différentiels de taux pour favoriser la production locale seront évalués à cette date et très probablement prorogés puisque la Commission européenne est elle-même à l’origine de cette exonération, accordée aussi aux Canaries.

A qui profite cette agitation dans une confusion qui semble entretenue ? C’est que l’Octroi de mer attise les convoitises : Bercy qui a lancé la charge dès le CIOM 2023 pour « récupérer ses billes » (l’octroi de mer n’est en réalité qu’une quotepart de la TVA nationale déléguée à la gestion locale) et surtout les importateurs qui, avec une TVA qui leur serait remboursée (qu’elle soit nationale ou locale), pourraient augmenter leurs marges de 1.6 Milliards d’euros (380 M€ en Martinique) sans qu’ils ne soient tenu d’abaisser leurs prix en conséquence.

En cas de choc fiscal, généré par cette réforme d’ampleur (comme en Nouvelle Calédonie plongée dans une instabilité fiscale, budgétaire et politique depuis 2018 à cause de l’instauration d’une TVA locale), les premiers à en assumer le coût seront le consommateur final (flambée des prix) et les collectivités (effondrement des recettes).

Enfin, le silence le plus complet entoure la TVA nationale, absente en Guyane et à Mayotte, qui pèse plus que l’Octroi de mer sur le consommateur final, plonge les Antilles dans une impasse financière structurelle en bridant le potentiel de l’Octroi de mer, taxe de manière illégale l’Octroi de mer et quitte le territoire pour alimenter les caisses de Bercy.

[4] “a place that lives in me, and that I unfurl, like a nomad his tent, in each place where I live” ? Mireille Jean-Gilles https://www.twolinespress.com/shop/books/calico-series/elektrik

[5] Une assertion que la Banque de France n’a jamais démentie (Cf. « Réveiller les Esprits de la Terre »).

[6] Pour rappel la lettre du 19 juillet 1972 de Pierre Mesmer, alors premier ministre adressé au secrétaire d’Etat aux DOM-TOM, afin de garantir la présence française par delà les Océans : « La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones ….La revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants … ».

[7] Expression puisée dans les films d’ Arlette Pacquitte et de Gilles Elie -dit- Cosaque

[8] Il s’agit d’un clip australien , les mots sont ici traduits de l’anglais avec la fin en djugun, la langue du père de la chanteuse née à Broome (Australie occidentale). https://www.youtube.com/watch?v=_XNYnwnL_f8

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