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Les bolcheviks prennent le pouvoir [1917 - 2017]

Une nouvelle rubrique : 100 ans après, la Révolution d’Octobre

Un historien matérialiste - paru dans lundimatin#98, le 28 mars 2017

Cette année, comme tous les ans, la mode est aux célébrations. Et puisque le communisme reste la seule option véritable, c’est la Révolution d’octobre 1917 qui s’impose comme la commémoration par excellence. Un certain nombre de maisons d’édition vont donc saisir l’occasion pour ressortir des livres majeurs ou mineurs, anciens ou nouveaux sur le sujet. Entre rééditions de classiques, traductions inédites, et travaux récents, les efforts des bolcheviks seront à nouveau sous le feu des projecteurs. Pour se retrouver au milieu de cette avalanche de publications, lundimatin publiera à partir de cette semaine une série de recensions qui commenteront les différents livres (à lire ou ne pas lire) qui sortiront cette année.

Les bolcheviks prennent le pouvoir

Nous commencerons notre parcours par un livre qui est sorti un peu avant les autres mais qui nous semble suffisamment important pour mériter une recension. Il s’agit de l’oeuvre d’un historien américain, Alexander Rabinowitch, intitulée Les bolcheviks prennent le pouvoir. Une traduction française est sortie en septembre aux éditions La Fabrique. L’édition originale américaine date de 1976.

Ce livre présente de façon détaillée les événements qui ont conduit de la révolution de Février à celle d’Octobre. Il commence avec le retour de Lénine en Russie en avril 1917. Le parti pris de l’auteur est de remettre en cause les deux thèses les plus en vogue sur la Révolution d’Octobre : celle d’un coup d’État militaire dirigé par Lénine et Trotsky et celle, inverse, qui voit la Révolution comme le triomphe d’un parti bolchevik discipliné aux ordres de Lénine qui guide les masses vers le communisme. Tout l’intérêt du livre se situe donc dans sa description et son analyse des débats internes et des transformations du parti bolchevik.

On découvre d’abord dans ce livre la situation de Petrograd en 1917, qui comme toutes les situations révolutionnaires est profondément chaotique. La balance ne cesse d’osciller entre révolution et réaction, dans la quête incertaine d’une solution définitive. Oscillation permanente, car le statu-quo ne convient pas à grand-monde. Dans le flot des évènements, le livre est centré autour du parti bolchevik, de ses militants, de son organisation et de ses leaders. On découvre ainsi un parti bolchevik qui, à travers ses militants, est présent dans une mosaïque de comités divers et variés (comités de quartiers, comités d’usine, comités militaire, etc). La révolution est partout et pas seulement dans les différents soviets d’ouvriers ou de soldats. Ces militants sont pour la plupart assez jeunes et surtout ils ne sont pour la plupart bolcheviks que depuis les évènements de Février. Le parti discipliné de révolutionnaires professionnels que Lénine appelle de ses vœux est encore loin. Le parti bolchevik est lui aussi traversé par la révolution et il change au fil des jours.

Pour l’auteur, la clé de l’année 1917 se trouve dans les journées de Juillet. Du 16 au 20 juillet se déroulent à Petrograd les plus grandes manifestations qu’on ait jamais vu contre le Gouvernement Provisoire et pour la paix. La lecture traditionnelle veut les bolcheviks aient pris la tête du mouvement de rue pour empêcher un soulèvement prématuré. On découvre en effet dans ce livre que la plupart des chefs du parti sont opposés à ces manifestations et souhaitent éviter la confrontation. Mais dans un même temps une fraction du parti a quant à elle décidé de renverser le Gouvernement Provisoire. Suite à différentes erreurs, fautes tactiques comme politiques et en raison de la fermeté du Gouvernement Provisoire, le soulèvement échoue. Il y a plus de morts en Juillet qu’en Octobre. La réaction triomphe momentanément mais elle n’a pas encore les forces pour détruire la révolution. La situation est encore ouverte.

Après les journées de Juillet le parti bolchevik à Petrograd est en piteux état. Une partie de ses militants sont en prison ou en clandestinité. Cette crise lui permet de perfectionner son organisation interne et malgré une féroce campagne contre lui, il redevient un parti influent et populaire au sein des masses de Pétrograd dès la fin juillet. A partir de là commence donc la préparation minutieuse de la prise du pouvoir. Mais d’abord il faut que le parti parvienne à se convaincre qu’il faut prendre le pouvoir, et surtout que c’est possible. Pour les opposants à l’idée de la prise de pouvoir, les journées de Juillet servent de repoussoir. Elles ont selon eux montré les limites de cette idée. Même pour les tenants de l’insurrection en Juillet la situation paraît peu propice : beaucoup des militants sont en prison et les masses de Petrograd semblent encore moins disposées au soulèvement.

La marche vers Octobre exige donc un vrai travail théorique de la part des bolcheviks, qui doivent s’accorder sur une analyse juste de la situation du pays, laquelle est en vérité beaucoup plus révolutionnaire qu’en Juillet. Il leur faut déjà comprendre que malgré l’échec du soulèvement de Juillet, le Gouvernement Provisoire est plus faible que jamais. L’échec de Kornilov, principal général contre-révolutionnaire, qui a tenté d’orchestrer une prise du pouvoir par l’armée a révélé son impuissance. Mais les masses de Petrograd sont relativement passives et les garnisons de la ville ont été remplacées : les bases d’un hypothétique soulèvement sont moins larges qu’en Juillet.

Il faut un détonateur pour trancher dans la situation : ce sera Lénine, qui à partir de la fin du mois d’août poussera toujours plus vers la prise de pouvoir. Son rôle est très important, mais il doit surmonter des obstacles internes considérables : il devra convaincre son parti de le suivre dans ce qui sera, jusqu’au bout, une lutte permanente. Il ne joue au fond qu’un rôle de vigie : l’organisation du soulèvement d’Octobre se déroulera dans les différents comités de Petrograd, et sera portée par des militants peu connus en coopération avec un grand nombre de révolutionnaires qui ne sont pas bolcheviks.

Le déroulement de la révolution d’Octobre sera chaotique et la plupart des plans prévus ne seront jamais appliqués. Mais finalement, l’insurrection a bien lieu durant ces « Dix jours qui ébranlèrent le monde  », pour reprendre le titre du fameux reportage de John Reed. Sous la plume de Rabinowitch, la description de l’insurrection qui deviendra la Révolution d’Octobre se révèle moins flamboyante que celle de Reed, mais elle est très précise et détaillée. Et, finalement, sans grande surprise mais contre toute attente, les bolcheviks prennent le pouvoir.

Ce livre est très intéressant car il montre bien la réalité conflictuelle et chaotique du parti bolchevik à Petrograd, et ce à tous les niveaux : du comité central jusqu’aux comités de quartiers. Il met ainsi en lumière son évolution lente et laborieuse vers la prise de pouvoir à travers les différents retournement de la situation qui jusqu’au bout est restée indécise et vacillante. Il s’agit d’un livre fondamental pour avoir une image précise du chemin parcouru entre Février et Octobre sans tomber dans la simplification ou la mythologie. Il est un certes un peu long avec ses 500 pages, mais il est bien écrit et d’une lecture agréable.

Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd
Alexander Rabinowitch
Traduction de l’anglais par Marc Saint-Upéry
La Fabrique Editions
Paris, septembre 2016
530 p.

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