Les Voyageurs et le chtar

« Sommes-nous destinés à croupir derrière ces barreaux ? »
Ritchy Thibault depuis la prison de Fleury-Mérogis

paru dans lundimatin#539, le 28 octobre 2026

Dans cette nouvelle lettre que Ritchy Thibault est parvenu à nous faire parvenir depuis la prison de Fleury-Mérogis, il revient sur le rapport que les voyageurs entretiennent avec la prison. Depuis son expérience personnelle et familiale, il raconte un « art de la carcérologie » qui est aussi une manière de ne jamais céder sur la dignité et la liberté [1].

« Nos ancêtres, nos vieux ont vécu pire, donc on garde la tête haute. »
Mickaël Gilgenmann dans une lettre du 5 octobre 2026 depuis la centrale de Lannemezan où il est incarcéré non loin du site d’un ancien camp de concentration pour Nomades.

Mickaël c’est mon pral [frère]. Ça fait maintenant quelques mois que l’on correspond. Il est rentré au chtar [prison] à 22 ans avec une peine de 5 ans pour un tchore [vol]. Il en a aujourd’hui 37 et est encore retenu derrière les barreaux suite à une série de « peines internes » prononcées contre lui du fait qu’il a toujours refusé de baisser la tête. La semaine juste avant d’être écroué, j’ai pris un café avec un autre de mes pral voyageurs dans le 95. Je lui ai dit : « T’as un beau tatouage sur la main. » Il a en effet trois points en triangle (mort aux vaches), signe et affirmation d’un profond rejet et mépris de l’autorité – que l’on est si nombreux à arborer sur nos corps chez nous. Mon papou [grand-père] l’avait sur sa main, lui qui a aussi connu le chtar en région parisienne avant de venir s’installer en Dordogne et de fonder sa famille. Après ma remarque, cet homme m’a répondu : « Je l’avais fait quand j’étais tombé au chtar à 22 ans pour un tchore. » Quelques semaines avant de me faire ramasser par les klisté [arrêté par la police] et de finir entre ces vilains murs, j’ai mangé avec un copain voyageur avec qui je milite et son père. Le sien était sous le coup d’un mandat de recherche pour une peine de 10 mois de chtar et le mien y était déjà depuis presque 4 ans dans un centre de détention. Alors maintenant que je suis ici privé de ma liberté sous le régime de l’isolement, je suis dans l’obligation de me poser la question : sommes-nous condamnés à finir en prison lorsque l’on naît gitan ?

Des destins déjà écrits ?

Quand j’étais petit, je me souviens que les gens de ma famille me disaient souvent : « Toi tu n’iras pas au chtar, tu rakav [parles] bien. » Et bien force est de constater qu’ils se sont trompés. Comme mes deux frères, déscolarisés en primaire et au collège, je viens moi aussi d’y tomber alors pourtant qu’il est vrai que je suis dans une école qui se veut « grande ».

Dans une lettre du 12 octobre 2026, voilà ce que m’a dit Aurélie Garand, la sœur d’Angelo abattu de cinq balles en 2017 par le GIGN : « Mine de rien le destin des Voyageurs est quasi écrit d’avance par l’État. De Angelo à toi, d’une conduite sans permis à un étudiant de 22 ans avec des mots : les pieds dans le système carcéral. Au final c’est leur case. » Au fond si je me refais la trame il y a effectivement quelque chose de logique. Toutes les heures de route, les allers-retours dès mon plus jeune âge avec mes frères et ma mère pour aller voir mon père au parloir. Les moments où les enseignants nous interrogeaient sur les activités de nos parents et où je déclarais au sujet de mon père : « Il est en déplacement professionnel. » L’hiver dernier, je suis descendu lui apporter un « colis de Noël » auquel ont droit les détenus en fin d’année. Cet été, où une agente pénitentiaire est venue chez mes parents installer un bracelet électronique à mon grand-frère, handicapé et en proie à de graves crises d’angoisse – pour le châtier suite à une simple bagarre. J’ai enragé et il y avait de quoi puisque quelques jours après la pose de cet affreux appareil il a fait une tentative de suicide. Ma colère était telle que pendant qu’elle installait ce sinistre machin, j’ai coupé au couteau le câble d’alimentation d’un de ces boitiers en me disant que ça permettrait sûrement au prochain de gagner quelques jours en liberté. J’étais en compagnie de mon pote rom Spartacus qui a aussi connu l’enfer du chtar. C’est lui qui m’a expliqué l’origine sémantique de ce mot. En effet, en romanès et en manouche, ça signifie littéralement « quatre », le nombre – comme les quatre murs qui te coupent du monde.

Dans une lettre du 7 octobre 2026, une Voyageuse m’a livré le témoignage suivant : « Mon arrière-grand-mère Aimée Leguenée a fait deux séjours (18 mois) à la prison de Tours pour vagabondage alors qu’elle avait 12 enfants. […] Je pense à ta maman. La vie a fait que je suis allée voir mon fils à la maison d’arrêt. » Le récit de cette femme avec qui j’ai un lointain lien de parenté résume le sort auquel l’État français assigne les Voyageurs : l’incarcération. Le père de mon arrière-grand-père écope lui aussi d’une condamnation pour vagabondage. Les condamnations ont frappé toutes les générations sans discontinuer jusqu’à la mienne.

Le prix à payer

Est-ce que les souffrances et cet engrenage liberticide pendront fin un jour ? Le jour où les Voyageurs n’iront plus au chtar, l’État aura gagné, il nous aura assimilés et réduit à néant nos singulières inscriptions dans le monde. Si nous finissons autant dans la case prison, c’est précisément parce l’on refuse de rentrer dans leurs cases et dans leur moule uniformisateur. Pour paraphraser le poète Kery James, on paie le prix de la marginalité et de la rébellion. C’est parce que l’on refuse catégoriquement leurs lois et leurs codes qu’ils nous enferment.

Je me souviens d’un des nombreux reportages antitsiganes diffusés à la télé que j’avais visionnés lorsque j’étais petit, dans lequel un vieux gadjo disait : « Mais vous comprenez bien que ce n’est pas possible. Nous on dort la nuit et on vit le jour, eux c’est l’inverse. » Tant que l’on restera, que l’on préservera notre intégrité de Rabouins comme il est d’usage qu’on s’auto-désigne, ils voudront nous mettre à l’ombre du monde. Dans le fond ce qui nous arrive c’est bien malheureux mais ça a quand même une signification très positive : la société des gadjé n’a pas eu raison de nous. Ils encagent nos corps, mais nos esprits échappent à leurs griffes et demeurent libres.

Nous sommes tous des prisonniers politiques – voilà des siècles que nous affrontons avec des registres de tactiques diversifiées, l’État et la République française. Nos casiers judiciaires sont parsemés de condamnations pour « outrage et rébellion » car il nous est impossible de courber l’échine devant une pourriture déguisée de bleu. Nos casiers sont remplis de condamnations pour « violence » car nous savons pertinemment que nous ne pouvons compter que sur la force de nos corps pour défendre nos vies dans cette société hostile. Nos casiers comptent une myriade de condamnations pour ce qu’ils appellent du « vol » car nous n’occuperons jamais un monde dans lequel l’argent dort et s’accumule, il est fait pour circuler entre les mains de tous et quand cela n’est pas le cas nous ne quémandons rien et mettons fin à cette injustice par des actes.

Faire face au chtar – l’art de la carcérologie

Lorsque l’on est mis ici en dehors du monde, ce qui nous maintient en vie – qui s’avère impératif et vital – c’est de garder un lien avec l’extérieur. Et il faut dire qu’avec la dense mémoire et l’expérience continue que l’on a avec le chtar, nous avons fini par en développer une expertise et/ou une science que l’on peut nommer la chtarologie ou la carcérologie du point de vue gadjikano.

Derrière ces notions, je veux évoquer le fait que nos familles maîtrisent avec subtilité un ensemble de pratiques permettant de soutenir les chtardiers. Illustrons notre propos par deux anecdotes contées par une amie. Elle m’a raconté qu’après ma comparution immédiate de début octobre une dizaine de militants présents se sont retrouvés déboussolés face à mon maintien en détention provisoire et elle m’a dit : « Heureusement qu’il y avait des Voyageurs présents pour expliquer à tout ce beau monde comment la suite de la vie avec toi en prison allait désormais se passer. » C’est en effet les Voyageurs qui ont expliqué avec pédagogie les procédures pour m’envoyer des mandats, faire les demandes de parloirs, etc. Nous disposons donc d’un capital culturel important en matière de compréhension de l’univers carcéral – une carcéraloculture pouvons-nous dire.

Elle m’a également raconté qu’en venant me voir au parloir dans la longue, voire interminable attente avec les autres familles, elle a vu un nombre impressionnant de Voyageuses avec leurs enfants. Je peux attester à travers mon vécu d’enfance que chez nous les visites au parloir sont systématiques jusqu’à la libération des nôtres. Quand quelqu’un se retrouve enfermé comme chez beaucoup d’autres gens, il y a un sentiment prégnant d’incomplétude dans la liberté chez les siens qui dure jusqu’au terme de la sentence.

Parmi les autres pratiques de soutien chez les Voyageurs dont nous n’avons nullement le monopole mais chez qui il y a une récurrence frappante, il y a une série d’usages épistolaires. Ainsi depuis le début de mon incarcération quand je reçois des lettres de Voyageuses, de ma mère, d’amies ou d’inconnues, voilà les gestes qui reviennent : lettres abondamment parfumées, présence de photos, enveloppes timbrées et feuilles jointes au courrier pour permettre la réponse, versets bibliques pour les croyantes… Ce sont des attentions qui ont des effets décisifs sur la tournure que peut prendre notre détention. Recevoir une lettre ici, ça vaut de l’or. Sa lecture procure un sentiment d’évasion et de liberté.

Conclusion

Pour commencer ma conclusion, j’aimerais apporter une clarification. Il s’avère que je suis étudiant en Master 2 d’anthropologie sociale à l’École de Hautes Études en Sciences Sociales et que je travaille sur le traitement réservé aux personnes catégorisées comme « gens du voyage » par le système pénal. Pourtant, vous l’avez remarqué ma plume n’est pas celle d’un apprenti chercheur qui se cantonne à la « neutralité axiologique ». Cette dernière n’est pas possible, je rejette cette lâche et dangereuse posture pseudo scientifique. Ce que Fanon formule si bien dans Peau noire, masque blanc : « La situation que j’ai étudiée, on s’en est aperçu, n’est pas classique. L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »

Ceci étant énoncé, je vais finir. Il y a peu de temps au tribunal judiciaire de Paris un minable « journaliste » du torchon Marianne m’a posé la question qui suit : « Comment pouvez-vous affirmer que l’institution judiciaire s’acharne contre vous par antitsiganisme ? » Cette institution, elle me fait payer cher le mépris que j’exprime avec force à son endroit. L’expression sévère que j’ai à son égard trouve sa source dans ma condition de gitan, sinto, manouche, yéniche et voyageur. Ce qui m’a conduit au chtar comme les miens avant moi c’est le fait de refuser de baisser la tête devant ceux qui veulent nous voir disparaître.

Dans Les misérables, dont je viens d’achever la lecture, Hugo dit : « Ce n’est rien de mourir ; c’est affreux de ne pas vivre. » Eh bien nous, nous ne vivons pas à demi ni à moitié, et c’est ce que l’on veut nous faire payer. Mais qu’importe le prix, on ne se met pas à genoux, on reste toujours debout comme le disait le grand et vaillant Raymond Gurême.

Pour échapper au chtar, deux chemins s’ouvrent à nous : se rendre prisonniers de la société dominante en se laissant incorporer par cette dernière ; ou bien la détruire méthodiquement, la briser en mille morceaux, la terrasser et en faire advenir une nouvelle avec tous nos frères et sœurs d’humanité où notamment la plaie des prisons aura disparu.

Ritchy Thibault, le 25 octobre 2026, prison de Fleury-Mérogis

[1] Une soirée de soutien à Ritchy Thibault aura lieu vendredi 30 octobre à Paris, plus d’informations sur le compte Instagram @liberte.pour.ritchy.

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