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Le temps retrouvé - par Patrick Condé

« A nous s’ouvre, cet automne, la possibilité de construire de 12 du mois en 12 du mois, avec l’ensemble des composantes en présence, le rythme de notre propre surgissement, l’accroissement de notre nombre, de notre consistance et de notre raffinement stratégique. »

paru dans lundimatin#114, le 24 septembre 2017

Voilà que le temps reprend de l’active, dirait-on. Qu’il s’agisse de décrocher de l’agenda gouvernemental, aussi bien de sa réplique suiviste et soumise côté syndical, ou de faire de l’arrêt du temps accélérationiste du capital une reprise du temps, tout conspire en fait à reprendre l’initiative. Ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps dans ce pays, ce par quoi une chance révolutionnaire est à saisir, persévère et augmente sa puissance d’agir, soit d’interrompre le continuum machinique de l’hégémonie dominante des tueurs distingués.

Est-ce bien cela ? Commence-t-on à ne plus se contenter de libérer des espaces, bien que cette libération demeure un acte majeur de l’interruption ? Du moins affirme-t-on, contre la vitesse de circulation des hommes flexibles perçus comme déchets, des marchandises, des capitaux, des grands projets prédateurs, que dans cette libération des espaces l’arrêt des flux est un « arrêt de monde » qui expose le temps sur ses deux faces : le temps de la domination peut y être mis à rude épreuve, mais le nôtre aussi. Car le temps de la lutte n’est pas le temps des formes de vie qui appartient lui à un autre régime, soumis à d’autres aléas. Deux temporalités qui nous font mesurer aujourd’hui que l’arrêt du temps n’augure un temps nouveau qu’à la condition d’une puissance d’affirmation qui dépasse l’être contre. Ainsi voit-on fleurir en ce moment des redéfinitions du communisme les plus diverses, jusqu’au « sentiment de communisme » correspondant au « besoin de communisme », au creux d’un présent perpétuel où le désir de futur reste bien souvent suspect (références cumulées aux articles parus sur lundimatin du 11/09).

C’est vrai que n’ayant jamais été, dans la pensée de Marx et d’Engels en tout cas, ni un système ni un régime de gouvernementalité, et une fois la séquence historique du socialisme réel rangée au magasin des désastres, le communisme se retrouve être aujourd’hui le signifiant vide ou flottant qui ne demanderait qu’à être investi par des forces, des figures, des énoncés et des actes d’un genre nouveau, si précisément le besoin de communisme se fait sentir. Comment faire de ce besoin, tout à fait essentiel, l’enjeu d’une promesse hic et nunc qui ne trahit pas son élan ?

Entendons par promesse un élan qui dure, s’épanouit et contamine, et non un bonheur remis au lendemain. Il se peut qu’il y ait une méprise profonde sur la promesse, ourdie de l’espoir qui l’accompagne presque toujours. Cette volonté obstinée d’enterrer l’une et l’autre, comme si la pensée de l’autonomie politique souhaitait par là préserver sa santé mentale, laisse perplexe. Le joyeux défi par exemple lançé au gouvernement en annonçant qu’il aurait affaire à nous le 12 de chaque mois, en des occasions les plus inattendues de lui, n’est-il pas une promesse d’action souveraine, avec l’espoir qu’elle dure au moins quelques 12 du mois successifs ? Ce qui relève autant d’un jeu – on choisit de frapper là où logistiquement ça fait mal mais sans autre lendemain que la pérénité ingouvernable d’une menace chaque fois plus étendue - que d’une décision. Une séquence rythmique où s’expérimente, se densifie et s’accroît (c’est encore l’espoir) la force d’intervention, par laquelle sous le feu d’une logique illogique l’ennemi ne peut que s’effondrer à terme, destitué par KO.

C’est ainsi du moins que je comprends et m’accorde avec l’intelligence jubilatoire et vengeresse de ce jeu, ses cibles multiples, sa menace imprévisible car bien qu’annoncées les interventions peuvent avoir lieu ou pas, selon l’opportunité et les chances analysées du moment et sous une forme non déclarée d’avance ; stratégie et tactique sont requises hors revendication, presque en toute gratuité en deçà du conflit motivé par telle attaque circonstanciée venant du gouvernement ou du patronat. Offensive visant l’essentiel logé dans la structure logistique, diffuse, ayant pour objet tout ce qui fait l’ossature de la société capitaliste actuelle : « Tout le monde déteste la société », pas seulement son Etat policier. On a déjà suggéré qu’à l’heure de la gouvernementalité comme conduite des conduites et du biopouvoir l’Etat tend à se confondre entièrement avec la société. S’il existe un inconscient sauvage et rebelle, il faut alors le chercher ailleurs que dans la société.

Je m’interroge plus sur la décision. Car il y a bien décision, et même une volonté d’où elle résulte, au moins une volonté de sabotage des infrastructures et de leur arsenal décisionnel, de leur dispositif de commandement quotidien. Et quitte à saboter, autant s’y prendre à l’avance, et prévoir un peu le coup si on ne veut pas que l’explosif se retourne contre nous, nous explose en pleine tronche. Aller saboter une réunion internationale de DRH(s) est plus qu’une idée pertinente, c’est une décision souveraine, d’autant plus souveraine qu’elle ne se fonde plus sur rien de substantiel, ni sur la science du matérialisme dialectique ni sur une stratégie étapiste de conquête du pouvoir d’Etat.

Dès lors, la question se pose du choix de la cible, qui n’est pas seulement stratégique mais engage aussi la puissance réelle d’une force en action sur les trois plans de consistance - réel, symbolique et imaginaire, qui font sens. A ce niveau donc de décision, on peut se demander pourquoi nous renonçons, d’un semblant commun accord, à nous en prendre aux institutions symboliques de l’Etat même et surtout si la conquête du pouvoir d’Etat n’est plus au désordre du jour. Le sabotage d’une rencontre au sommet de DRH(s) est-il plus facile et de plus grande portée que celui d’une session au Parlement ? La manière dont les quelques voix discordantes ont été refoulées violemment manu militari lors de la dernière COP21 à Paris ne nous éclaire-t-elle pas ? Le sabotage de l’université d’été du PS à Nantes fut-il pour quelque chose dans la chute finale de celui-ci, ou bien est-ce parce qu’il était déjà mort que le parti n’opéra aucune résistance (cela dit sans dévaloriser la force réelle et joyeuse de ce sabotage symbolique notoirement réussi) ?

Le spectre un peu comique qui revient toujours, concernant l’attaque des institutions, est la prise du Palais d’hiver à Petrograd en novembre 1917 par les bolcheviks. On oublie la plupart du temps de préciser que l’assaut ne concerna pas seulement le Palais, mais que les gardes rouges conduits par les bolcheviks prirent sans résistance le contrôle des ponts, des gares, de la banque centrale, des centrales postale et téléphonique, avant de lancer un assaut final sur le Palais d’hiver. Il est aussi vrai qu’un Comité militaire révolutionnaire avait été créé au sein du soviet de Petrograd, dirigé et présidé par Trotsky. Il était composé d’ouvriers armés, de soldats et de marins, pour s’assurer le ralliement ou la neutralité de la garnison de la capitale, et préparer méthodiquement la prise d’assaut des points stratégiques de la ville. Chose impensable aujourd’hui à tout point de vue – réel (des forces en présence, où l’alliance entre soldats et peuple en armes ?), symbolique (le Parlement est intouchable ou à fuir comme la peste) et imaginaire (nulle projection dans une promesse révolutionnaire d’avenir).

Pourtant, la perception du pouvoir essentiellement logistique incorporé dans les infrastructures doit sans doute être en partie corrigée par la nouvelle donne gouvernementale. Avec l’arrivée de Macron au pouvoir, il y a une quasi indistinction entre une rencontre au sommet de DRH(s) et l’exercice ordinaire du pouvoir législatif au Parlement, celui-ci étant devenu le siège de l’Entreprise France, de la « société civile » à responsabilité illimitée des capitalistes, plus anonyme que l’Assemblée des ténors infatués et flétris de la vieille représentation et à l’évidence plus redoutable. En effet Macron a singulièrement éclairci le paysage, d’une transparence telle que l’adhésion au modèle de la richesse et de la réussite est requise à tout instant, sur tous les écrans, avec un vocabulaire d’une démagogie limpide : ceux qui ne réussissent pas, qui ne sont rien sont donc tous ces fainéants qui ne veulent pas travailler et auprès desquels le gouvernement entend intensifier sa guerre. Non seulement l’élection présidentielle a bien eu lieu, mais ayant eu lieu ce n’est pas du tout comme si elle n’avait pas eu lieu, elle a au contraire bouleversé le dernier vestige de la représentation, laminant les partis politiques traditionnels, pour instaurer presque une démocratie directe du capital, dictature où l’opposition neutralisée compte désormais pour du beurre. C’est tout autre qu’un sarkozisme en plus malin, qu’un hollandisme plus franc, et l’ensemble du spectre de la classe politique veut abandonner la forme-parti pour se mettre « en Mouvement ». Changement profond dans l’apparente continuité.

Autrement dit, nous aurions tort de ne voir dans le jeu des institutions actuelles que la poursuite infinie du Spectacle du pouvoir d’Etat, qui n’offrirait plus que « le spectacle de sa propre décomposition ». C’est faire fi du processus réel à l’œuvre, et minimiser sa puissance de feu à tous les niveaux. Ni sur-estimer ni sous-estimer l’ennemi, n’est-ce pas la délicate appréciation ou perception qu’il nous faut chaque fois partager ? Face à cela, « il n’y a pas de révolution sans affirmation d’une temporalité propre, du rythme de la croissance d’une puissance destituante (…) A nous s’ouvre, cet automne, la possibilité de construire de 12 du mois en 12 du mois, avec l’ensemble des composantes en présence, le rythme de notre propre surgissement, l’accroissement de notre nombre, de notre consistance et de notre raffinement stratégique. A nous d’ouvrir le temps, de poser nos propres échéances, de forcer l’horizon plombé de la contre-révolution techno-capitaliste » (Les 12…, lundimatin du 11/09).

D’accord. Le 12 janvier, partir occuper le Parlement ? L’événement, s’il pouvait être réel, serait d’une portée symbolique et imaginaire inouïe, non ? Mais pour l’instant il apparaît loufoque, ringard. En novembre 2003, la foule envahissait le parlement de Tbilissi, en avril 2016 une autre foule effectuait le même geste à Bagdad, en décembre 2016 une autre encore à Varsovie, à Tunis, au Caire, à Athènes les Parlements eurent très chaud… dans le pays de la Révolution, de la prise de la Bastille, du peuple entassé aux loges et balcons de la Convention, un tel acte serait donc devenu impossible, ou sans intérêt politique aucun ?

Or le refus de la centralité du pouvoir comme objectif d’une offensive, à un moment donné non comme lutte finale authentifiant la révolution, n’a pas empêché d’élire souvent Paris, la capitale, comme terrain privilégié du conflit. Rejoindre Paris quand on vient de la province, pour se mêler au cortège de tête le jour de la manif contre la loi travail est le signe que le cortège de tête est encore perçu majoritairement comme un phénomène parisien (on ne fera pas le même trajet pour rejoindre Rennes), honoré comme tel par le récit qu’en fait le livre du Comité invisible « Maintenant ». Ce qui n’a rien de blâmable ni de surprenant, l’émeute se produit à Hambourg lieu de réunion du G20, comme elle survient plus fortement à Paris lieu d’enregistrement de la Loi Travail, sans oublier toutefois les émeutes importantes survenues ailleurs dans d’autres villes en France.

Il serait insensé de vouloir tout resituer à Paris, même si le printemps 2016 offrait peu ou prou cette tendance ; et certes c’est dans la rue que le conflit se déroule, au mépris résolu des institutions jugées fantoches du pouvoir. Réinvestir toutefois la capitale comme siège du pouvoir à décapiter, à destituer pour le rendre vacant, inopérant et sans souscrire au temps classique de son renouvellement immédiat par le geste constituant, ne serait-ce pas ouvrir la perspective non du grand soir mais d’une offensive plus décisive à l’encontre de ses institutions symboliques, pas si fantoches que ça lorsqu’on y regarde de près ? Gageons que compte tenu des déploiements massifs de forces de l’ordre au moindre pet de travers survenant dans l’espace public, le mur des flics ne serait pas plus forcément épais pour défendre le Parlement que lors du défilé d’une manif contre la loi travail. Même si de l’état d’urgence à l’état de siège il n’y a qu’un pas certes, pas mal de choses peuvent se passer avant cela.

Mais nous n’en sommes pas là. Pourquoi donc s’obstiner sur le Parlement si ce n’est par un vieux fantasme léniniste ou jacobin de prise du pouvoir, n’a-t-on pas lu Foucault ? Mais non, mais si ! C’est que la situation s’est sensiblement modifiée 1/ parce qu’encore une fois, entre le Parlement actuel depuis Macron et une réunion au sommet de DRH(s) il n’y a plus grande différence sur les plans réel et imaginaire, auxquels s’ajoute avec le Parlement le plan symbolique 2/ parce qu’on s’est peut-être trop habitué à fuir l’occupation des lieux institués du pouvoir au motif que là n’est pas la vie à reconquérir sur le territoire, posture politique dont on éprouve souvent maintenant la limite 3/ parce que ce lieu de la représentation par excellence, chargé de toute l’histoire moderne de ce pays, est déjà pris d’assaut légalement dès lors que l’Economie siège directement et ouvertement à l’Assemblée, devenue la grande Bourse des valeurs sociales évaluées et pesées sur la balance du profit et de la croissance et leur chambre d’enregistrement.

Il y a là une occasion nouvelle d’intervenir en masse et de faire masse d’une conviction largement partagée, de « dégager » sans dégagisme, une façon d’enfoncer le clou dans la planche de plus en plus pourrie des élections et de la représentation, de cette « offre politique » qui accuse le décalage flagrant entre l’illusion de l’électorat et la vérité de la clientèle. (On ne peut à ce propos se contenter d’être réjouis par une abstention de plus en plus massive lors des élections, la fonction et l’image hégémonique de l’Assemblée comme garante de la démocratie représentative ne s’en trouvent pas entamées. La représentation ne dépérit pas du tout en ce moment, elle se modifie profondément. Aux USA, cela fait un bon moment que les institutions représentatives fonctionnent parfaitement en dépit des quelques 50% seulement d’électeurs participant aux différents scrutins).

Agir à distance de l’Etat, contre la représentation garante de la domination capitaliste sous la forme singulière et extrême du macronisme, c’est peut-être paradoxalement réinvestir les institutions symboliques du pouvoir central pour les paralyser.

L’Etat, non plus désormais ce sujet délaissé et à la botte que l’on croyait réduit à sa pure fonction de police par le capitalisme financier, mais agent performant, rouage parmi les rouages de la machine capitaliste, garant de son fonctionnement légal et manager entrepreneur de son développement, en étroite corrélation avec ses centres de décision internationaux, cet Etat mérite bien qu’on l’attaque par la face sud, qu’on paralyse une de ses institutions la plus emblématique où l’on floue, spolie et méprise ce qui peine à s’appeler encore le peuple. Et qu’on le fasse dans la forme d’une insurrection pas encore venue ici, non la seule forme, non l’ultime, à inventer. Bloquer le Parlement en l’occupant, couper court à la constituante en proclamant la destituante, écho amplifié de ce qui est déjà à l’œuvre dans les formes de vie des communes, voilà un enjeu bien étranger à la vision orthodoxe de l’Histoire. S’en prendre à une puissance symbolique, c’est avant tout une manière de ne plus toujours venir s’écraser sur le réel, qui en vérité d’un même mouvement constamment se dérobe et renvoie à sa propre capture par ses puissances instituées. L’arrêt du temps, voulu impérativement, c’est l’arrêt du temps des horloges symboliques et imaginaires, là même où on ne cesse de les remonter, dans la salle des machines, tirant avantage des blocages et des grèves sur le terrain des infrastructures.

Bien sûr la modestie s’impose, l’état actuel des forces est encore loin de permettre cela. Mais même si c’est rêver d’envisager les choses ainsi, sans inscrire aucun terme au processus, c’est un rêve à hauteur de l’impossible, non un challenge irréalisable dont on ne cesserait de déplorer qu’il reste hors d’atteinte. Il importe d’ouvrir ce temps-là aussi. Si cette hypothèse n’est pas écartée a priori mais réclame au préalable la densification d’un processus encore vulnérable à l’heure qu’il est, alors le temps prend une dimension réellement stratégique et le sens d’un accomplissement dont l’absence de fin ne doit pas effrayer. La venue du communisme n’est pas la disparition de tout conflit.

Nous n’aurons jamais la force de tels actes si le rêve ne les précède pas, et si les paroles ne les annoncent pas comme possibles et même nécessaires, par une décision risquant alors un pari éclairé. Que « des dispositifs de re-présentation comme des ‘parlements des choses en lutte’, extra-parlementaires, pour subvertir le mot de Latour, qui existent à leur manière dans des lieux comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, » [1] s’invitent au parlement des hommes, ce serait bien la moindre des choses. Ce n’est pas un but, ni une impulsion soudaine résultant d’une force spontanée, mais une perspective à inclure et envisager dès maintenant - une décision souveraine.

Patrick Condé

[1Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, intervention lors du séminaire Greffer de l’ouvert à la ferme de Lachaud, août 2017.

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