Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C’est l’été à Marseille !

Le syndrome Florent Richard ?
Victor Collet

paru dans lundimatin#526, le 30 juin 2026

Manifestation aux Goudes contre le surtourisme, désert de valises à roulette dans le quartier du Panier, banderoles de voisins contre les Rooftop illégaux à Malmousque, manifestation d’habitant.es contre un 6e restaurant branché au Vallon des Auffes, dancefloors sans fin à la Friche et soirées contre-culturelles sympa à la Belle de Mai, Jacuzzi hors de prix et jets de harissa pour réchauffer les maillots de bain des touristes à Belsunce, arrêtés de péril dans les Airbnb aux Réformés... Mais encore effondrements de bâtiments et blessées à la halle Delacroix [1], rénovations avec toujours autant de tact et de supposé « soin » pour les habitant.es de Noailles, chaleureusement accompagnés par les enseignes blanc immaculé des succursales culturelles comme Montevidéo (préempté 900 000 euros par la ville) ou verdâtre de bars à New Yorkais, repeints pendant le carnaval... Victor Collet poursuit ici son travail d’enquête sur la gentrification de Marseille et tout ce qui lui résiste.

« 6 à 8 000 logements sont sortis du domaine locatif traditionnel pour aller dans la location saisonnière pour touristes. Dite de courte durée. On assiste à une véritable érosion des propriétaires-bailleurs. Ils vendent à tour de bras. La plupart ne veulent plus de locataires. »
Un agent immobilier vertueux ayant quitté la profession après les effondrements du 5 novembre 2018 et le grand boom immo de 2020 à Marseille [2]

Les Apparts[mimant le Shylock de Shakespeare] - « Ces personnes qui font la guerre aux touristes n’ont-elles jamais été touristes elles-mêmes ? Chacun doit donc rester chez soi et ne jamais découvrir le monde ? »
Groupe privé Facebook, « Hôtes Airbnb Marseille », automne 2023

Dire qu’il ne se passerait plus rien à Marseille, que la ville serait vouée à n’être qu’un dépotoir à touristes branchouilles et un cauchemar pour les gens cherchant à se loger, bref qu’elle ne serait plus que cette gigantesque boite de nuit de Paris et de Lyon (de New York, Barcelone ou Berlin désormais aussi) dont parlait déjà Bruno Le Dantec dès 2008 dans « la bouche de ceux qui assassinent Marseille »...

Ce serait faux.

Mais la guerre sociale, elle, est bien en cours. Et on n’est pas toujours en train de la gagner. C’est vrai aussi. Tourisme, gentrification et insalubrité n’ont jamais aussi bien cohabité. Pour le meilleur du business, et le pire de nos vies... Et ça tombe bien, c’est exactement de ce combo en apparence si contradictoire et sordide qu’il sera question ce mercredi 1er juillet. Grâce à un procès. Celui d’un certain Florent Richard.

Alors le syndrome Florent Richard, c’est quoi ?

En fait, c’est l’aboutissement de trois années. De lutte notamment. En particulier de celles qui, durant l’année 2023, entre carnavals anti-airbnb dans le quartier de la Plaine, murs repeints un peu partout dans la ville, et saccages d’appartements témoins faisant le tour des plateaux-télé surtout, une coordination des actions anti-gentrification a révélé tout un tas de crevards de l’immobilier numérisé qui fondaient sur Marseille. De fait, il a bien fallu se mettre à les suivre, voire à les poursuivre finalement, en municipalité. Vincent Challier en novembre dernier. Avec ses 5 millions de vues sur Twitter dans un documentaire de Complément d’enquête, son « ici c’est Marseille bébé, on s’débrouille » pour parler de ses 6 appartements transformés illégalement en 14 meublés Airbnb... ça commençait à se voir. Ou comme Florent Richard, ses grosses ficelles retracées comme coach immobilier sur Instagram, ses bons plans marseillais. En procès donc. Trois ans après.

Mais qui est Florent Richard ?

« Ici on fait du business, pas de la charité. On a tout automatisé, avec des poignées connectées, des entrées automatisées, des boîtes à clés, qui nous permettent de ne jamais être là. L’accueil dans la LCD [Location courte durée], si tu veux mon avis, c’est de la prostitution : tu vas te mettre en quatre pour accueillir tes clients et avoir de bonnes notes mais, à la fin, ça te rapporte rien. […] Si tu veux rester un investisseur pauvre, tu peux faire ces quatre choses-là : tu fais des check-in physiques en location courte durée ; tu fais le ménage toi-même ; tu réponds à tes clients ; tu es à leur disposition 24/24. […] Moi, j’investis à plus de 700 kilomètres, la majeure partie de mes biens est à Marseille. Je gère tout en Société immobilière, une trentaine de biens. La France reste un beau pays pour investir. Il y a tout un système d’optimisation fiscale, avec des sociétés, différents montages, que je décrirai pas ici mais qui permet d’en garder un petit peu pour soi plus que si on investissait en nom propre.
(Florilège Florent Richard, page Facebook et compte Instagram, 2023)

« On ne savait pas trop la procédure ».
(Sortilège Florent Richard, adressé aux agents de la brigade de contrôle des Airbnb de la Ville de Marseille peu avant son procès le 6 mai prochain, La Marseillaise, 16.04.26)

C’est drôle parce qu’en 2023, Florent en comptait « une majorité » de sa trentaine de biens touristiques à Marseille. Patatras, quand la patrouille est arrivée deux ans plus tard, plus que 4 sur 44 meublés possédés en « société ». Banqueroute, revente, société – écran pour les déguiser ? Va savoir.

Mais que fait vraiment Florent Richard avec tout ça ?

Un article paru il y a peu dans la revue Espaces et sociétés, de très sérieuses chercheur-euses, détaillent un peu le métier. Parce qu’il y en a qui bossent. Apolline Meyer par exemple, qui s’est farcie des entretiens avec une vingtaine d’affreux de ce genre-là. 1/3 de femmes [3].

Coaches et coaché.es. Une profession non réglementée, à la frontière pratique du conseil en immo et du développement personnel. Du conseil sur les réseaux essentiellement. Des publi sympas sur Insta. Objectif ? Vendre des services qui n’existent pas en promettant de trouver du cashflow, de la rentabilité, de la « renta », comme ils disent tous, « coaché.es » ou ce beau Florent dans ses vidéos. L’idée de base : promettre 10% de retour sur investissement et, pour nous donc, faire péter les prix partout où ils déboulent. Mais aussi donner quelques conseils débiles du genre « cliquez sur Le Bon coin et cochez tous les endroits les plus paumés », « sélectionnez à moins de 2h de transport votre investissement », parce que « quand ça coince avec tes artisans, la rénovation ou pour virer quelques manants », ça devient chiant.

Not all crevards ? Coach en immo, quartiers flingués et l’obsession rentabilité

Sauf les plus branchés, presque tous Parisiens ou Bordelais, tous masculins cette fois aussi qui, comme Florent, voient toujours un peu plus grand, et font ça un peu partout. Et, sur place, comme à Marseille, comme lui, font donc tout faire par d’autres. Par celles qu’il nomme ses « mini-gestionnaires » le Florent. Il n’aime pas le mot « femme de ménage ». Et il a raison car, avec lui, elles sont travailleuses du nettoyage, vigiles assermenté.es, shouffent les allées et venues des touristes, les éponges volées, le mobilier dégradé... Elles ont un « visuel sur ton bien », dit Florent. Mais, surtout, elles sont « chasseuses de tête ». Il faut dire qu’elles en connaissent un rayon sur le quartier, et les bons plans taudis, contrairement à lui. C’est ce qu’il appelle le « off market », du « pas encore sur le marché », du taudis pas cher qu’il se fait fort de revendre deux fois son prix sans travaux, qu’il transforme (plus rarement) ou qu’il refourgue en conseil à ses coaché.es. Justement.

Et des loyers, des prix, tout qui grimpe en conséquence de notre côté.

D’abord, on a envie de dire « Florent, mange tes m... ». Mais on ne peut pas en rester là. Alors on reprend un peu de souffle... Taudis… Airbnb… Co-living... Bail mobilité... Et ça en fait des outils pour nous faire dégager, nous temporariser dans nos logements, nous rendre l’habiter et la vie impossibles.

Découper, diviser, éparpiller, optimiser, standardiser, communiser les espaces, cuisines, chiotte... Plus que des chambrées... Défiler, faire défiler, du digital nomad, du précaire, de l’habitant.e à la demande, à la commande.

Mais prenons de la hauteur. Coach, c’est un métier. C’est fait pour donner à des clients de la renta, pour se vendre. Et les coachs, pour ce faire, prospectent, reniflent à tout va : tous les espaces, surtout les moins côtés. Les petits SS de la rentabilité numérisée chassent de l’espace à louer, management dématérialisé [4]. Et flinguent nos vies, à l’aise, à distance. Ils traquent du village fatigué, de la ville désinduss’ en galère. Parce que ce sont ceux-là et ceux-là seulement qui offrent ce fameux « rent gap », cet écart maximal entre la mise de départ, le prix du mètre carré, et la revente, le prix de revient, la loc’. Et si c’est de la courte durée, Banco ! Garantie sans impayés.

Et voilà comment ton habitat dégradé, ton quartier dévalorisé, à la réput’ un peu pétée, qui n’intéressait personne il y a une minute, voire depuis des décennies, devient Eldorado à crevards de l’Hexagone, parfois du monde entier. Surtout quand, au même moment, tout se rencontre : avec la « nouvelle attractivité », la grande « rénovation » de Marseille, les politiques publiques, les vœux municipaux.

Ils le disent hyper bien les coachs dans cet article... Quand on voit un secteur où tous les indicateurs sociaux sont au rouges, bien niqué, mais avec des mots-clés du genre « développement du réseau des transports », « politique de rénovation », « opération cœur de ville », des acteurs publics qui s’agitent... Boom ! C’est là que la renta va exploser... On fond comme des mouches à m.... De Vierzon à Roubaix, de Saint-é à la Belle de Mai, de villages désossés en perdants dans la course à l’attractivité... Surtout quand, à Marseille, plein de quartiers sont déjà devenus hyper chers, ce fameux rattrapage, et que tout le monde se replie des Réformés, La Plaine, des 1er, 2e arrondissements vers la Belle de Mai, les Chartreux, Baille, Chute Lavie, Saint Just ou l’Estaque... Après s’être fait dégagé.es ou pour sécuriser ses vieux jours...

C’est l’été ! La chasse est ouverte !

Bon, ça paraît insurmontable dit comme ça.
La gentrification, la touristification,
Vaste mouvement mondial de capitaux, de rénovations en Grand.
Un processus inéluctable à tous les coups...

Mais en fait... Pas du tout !
Parce que ce business, comme tous les autres,
repose sur une vaste illusion... de rentabilité.
Sur du très fragile et du très précaire en réalité.
Là aussi. Comme la ville en vrai. Comme nos quartiers.

La moindre résistance, une réputation ou une note qui chute, un conseil qui foire,
Inverse aussi le rapport.
Traqueur traqué...
Le business préfère la tranquilité.

Bien planqué derrière son écran.
Drone – tueur de quartier à distance,
Double clic sur le bon coin de la renta...
Tout à coup traqué sur Insta...
Qui s’enfuie.
Pas hyper courageux, le payo-mercenaire du numérique.

C’est étrange, le mois où le portrait de Florent Richard est apparu en gros plan sur les affiches du centre-ville de Marseille, il s’est volatilisé avec sa superbe. En 2023.
Celui qui se prenait en vidéo au comptoir du café Berti place des Capucines à Belsunce,
Son compte public s’est tout à coup fermé sur ses seuls abonné.e.s.
Perte de visibilité. De Followers. De renta.
Dur. On compatit.

60 coach en immobilier...
C’est tout ce que cette pauvre France compterait pour l’instant.
C’est Apolline qui le dit encore une fois.
C’est pas tant à suivre finalement.
60 personnes. Et combien de coaché.es ?
De communauté pour les soutenir sur Facebook, Whatsapp ou Insta ?
Et de dégâts ?

Le business a besoin de sérénité.
Pas si impuissant.es finalement devant les rentes locatives.
Sur nos logements.
Faire baisser. Des notes, des algorithmes.
Ça va vite finalement.

Faire cesser. Ou laisser proliférer.
Laisser proliférer, c’est exactement ce qui semble se profiler en municipalité.
Coupable, disait même une banderole écrite par une très très jeune participante
devant la Halle Delacroix désormais fermée à Noailles.

On communique fort, on dépêche vite.
Péril dans le Airbnb, on agit.
Et on dépolitise fort fort aussi.
Cachez ce « Procès Airbnb » !
Ce sont juste des propriétaires « un peu indélicats ».
On en prend deux, trois ou quatre sur 6 000 (de fraudeurs) [5].
On les envoie au civil. Du pénal, surtout pas. Que du commerce, de la moula.
Pour le reste, circulez, y a rien à voir.
C’est sous contrôle, on gère.
Et on le répète, fort fort encore, à longueur de micro :
« Cette ville n’est pas contre le business » et les propriétaires.
ON avait capté merci.
« Faites de la renta, c’est ok » mais « légalement please ».

Sauf qu’en fait...Non.
Ce procès est tout sauf une question de faire rentrer dans le rang quelques petits méchants,
Brebis galeuses du BB, erreur de compta, un ou deux zéros oubliés sur la fiche d’imposition,
Petits mensonges sur 14 couchages standardisés déclarés en résidence principale, dira ce 30 juin le manager de l’international Paul Cassarino, coincé, le pauvre, entre ses appart’ à Paris, Marseille et Mexico city.
Pas easy la vie.

Non, ce procès, c’est une guerre sociale en cours, une épuration sociale, raciale, sur fond de folklore de la misère et de la contre-culture marseillaises.
Une guerre de déplacement, d’épuisement, d’isolement. D’usure.
Evidente pour celles et ceux qui la subissent.

Entre une ville accessible, solidaire, pour/avec les pauvres, les exilé.es, les fatigué.es de tous bords, celles et ceux qui voudraient bien survivre à l’enfer climatique, raciste, de classe, qui est déjà là et qui s’annonce pire chaque jour qui passe.
Et une autre, pour toutes celles et ceux dont les logements, nos vies, nos déplacements ne sont plus que des placements, de la renta, un travail comme un autre, où on peut nous remplacer allègrement.
Nous tuer plus ou moins rapidement.

En nous jetant à la rue.
En nous laissant crever dans des bouilloires thermiques.
En nous laissant pourrir dans l’insalubrité.
En nous dégageant pour rénover.
En nous isolant par déménagements forcés.
En nous laissant seul.e.s au milieu d’immeubles plateformisés...
Des B&B, de nomades digitalisés, de baux mobilité.
Où ça défile au jour, à la semaine, au mois.

Guerre invisible mais bien réelle. Dans laquelle chacun.e a un rôle à jouer.
Observer, documenter, enquêter, alerter, afficher, balancer, visibiliser, débusquer, traquer, dégrader, la note, le boîtier, gluer, saboter.
Faire fermer.

Condamné.es à distance le plus souvent.
Numérisé.es.
Alors mort sociale ou mort tout court...
Tuons leurs (business) plans.

Victor Collet

Post scriptum : Ce mercredi 24 juin, une étrange soirée réunissant des dizaines de personnes ensardinées sous une chaleur accablante précisait l’équation : entre les jaccuzzi à 496 euros la nuit à Belsunce, où des habitant.es au bord de la crise de nerf jettent de la Harissa dans l’jaccuzzi pour rafraichir les slips de bain des touristes, aux appartements découpés à la pelleteuse pour y mettre plus de chambres Airbnb avant de finir en arrêté de péril et en taudis des Réformés à Noailles, la soirée de lutte du collectif « Marseille à vendre » s’est conclue par un judicieux appel à l’ouverture de la chasse de l’été... Premier acte : ce mercredi 1er juillet pour accueillir comme il se doit l’un de ses hérauts, Florent Richard, dès 8heures (avant les fortes chaleurs, i.els sont malin.es) devant le tribunal judiciaire de Marseille.

A bon.ne.s entendeu.reu.ses...

[1Jeudi 18 juin à 21h, l’opération de rénovation d’immeubles dans une des rares places encore publique et populaire du quartier de Noailles, par la Société publique d’aménagement d’intérêt national (SPLA-IN), conduit à l’effondrement non pas des seuls « planchers » mais aussi de la toiture et de tout un tas de matériaux conduisant à blesser plusieurs personnes alentours. Ravivant un certain nombre de trauma pour les habitant.es, ils continuent à demander des comptes sur le supposé changement « de méthode » et sur ces « rénovations » comme ce samedi 27 juin où de nombreuses banderoles ont été posées un peu partout autour de la place désormais fermée. Quand on sait que la SPLA-In a été officiellement créée pour redonner du « soin » aux opérations de réhabilitation après le scandale des effondrements du 5 novembre 2018 (et ses 8 morts), pour endormir un peu comme toujours les contestations en faisant « participer » ses habitant.es aux supposées choix de la rénovation, et surtout on voit depuis combien le quartier subit avant tout la gentrification – touristification effrénée avec la fermeture à cette période de tant de bâtiments depuis le 5 novembre, on est en droit de questionner l’avenir de ces Halles Delacroix après leur fermeture et un tel événement. Aussi.

[2Jean-Laurent Cassely, « Marseille, ville rêvée d’une jeunesse créative et fauchée », Le Monde, 30.06.2021

[3La rente locative ordinaire et ses espaces, « Espaces et sociétés », n°2026/197, et notamment Appoline Meyer, « Repousser le front de rentabilité. Le coaching immobilier, ou l’enrôlement des ménages dans la production capitaliste de l’espace », p. 20-40 : https://shs.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2026-1?lang=fr

[4Sur les liens sans précédent entre liberté sans frein, management et épuration raciale et sociale, on se permet de renvoyer à Johann Chapoutot, Libres d’obéir.
Le management du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020, 176 p.

[5A l’annonce des premiers procès intentés à des propriétaires de meublés touristiques par la municipalité, à l’été 2025, le journal La Marseillaise a révélé l’étonnant pourcentage de fraudes dans les Airbnb : un meublé sur deux ou presque (6 000 sur 12 700 annonces) se trouvaient alors dans l’illégalité.

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