« Le poème est un lancer qui dure »

À propos de deux recueils de Florence Pazzottu

paru dans lundimatin#521, le 25 mai 2026

Deux livres de Florence Pazzottu viennent de paraître. Ses poèmes opèrent des découpes dans le réel, dans l’actualité, où se donnent à voir les incises, les coups, les effets de déréalisation et ce qui leur résiste.

« Monsieur Belgherbi a été expulsé jeudi
22 février 2007 ».

Ainsi commence « treize ans pour empirer (et ce n’est pas fini) », première partie du recueil Qui. Sur base des informations des « chroniques de l’intolérable » du Réseau d’éducation sans frontières documentant des expulsions de personnes « sans-papiers », la poétesse et cinéaste, Florence Pazzottu, donne à voir et à éprouver « quelque chose du réel de ces vies singulières et des coups qui leur sont portés au nom du Droit ».

« Le 21 mai,
à 6 heures, les époux d’Aïouchev et leurs enfants
sont réveillés et emmenés jusqu’à Dôle où les
attend un avion tout spécialement affrété.
Cinq véhicules et dix-neuf gendarmes auront été
mobilisés pour cette opération de police ».
(...)
« À Bagnolet, Rakesh Patel, numéro d’étranger
7503504938
habitait depuis huit ans ».
(...)
« Pour son ‘voyage’
— comme le juge d’appel a nommé l’expulsion -
du 17 novembre 2009, Serguey a été
embarqué de force, bras et jambes menottés ».

La sécheresse de l’écriture tend à reproduire la froideur administrative – ce « Monsieur » singe-t-il la respectabilité vide de la bureaucratie ou réinvestit-il de quelque dignité des personnes renvoyées à un dossier, à un numéro ? – pour mieux la déjouer et faire entendre, sous la logique impersonnelle, la violence et l’injustice. Mais, parfois, rarement, ça grince, ça coince et ça s’interrompt (brièvement) :

« Le 18 septembre
2016 à Roisy, un embarquement forcé
échoue grâce à des passagers qui, le voyant être
frappé menotté, se sont levés, empêchant le
décollage. Emmanuel Kundela est expulsé
le 4 octobre, au matin du quarante cinquième jour
— sa rétention se serait achevée à 15 heures ».

Autant d’incises dures et salutaires en ce qu’elles permettent un retour sur la réalité de l’ici. Ainsi, à dénoncer (légitimement) les exactions volontairement spectaculaires d’ICE aux États-Unis, on en oublierait presque, qu’en France et en Europe, les expulsions continuent. Et continuent à tuer.

« Abdelhak Goradia est mort à l’aéroport
où on l’emmenait de force ».

Suivent deux autres textes, « les gens (storyboard d’un film non réalisé, qui a eu lieu tous les jours) » et le jouissif et ironique « le triangle mérite son sommet » (texte bilingue), qui n’est pas sans rappeler le mordant Frères numains (Discours aux classes intermédiaires) de 2016 :

« la solidarité se paye, chacun compte, c’est un luxe, qu’on se le dise, cotisons, cotisez, solidaires est un luxe, soyez solidaires du luxe ; le triangle mérite son sommet : quand le sommet vacille, la base doit porter, quand les sommités misent, la base participe, assume les pertes des élites,
(...)
on va tout bien vous expliquer, chacun sa tâche, et c’est bien fait, les agences de notation orientent, le peuple vote, un peu, c’est assez, et cotise aussi, mais trop peu, allez, encore un effort s’il vous plaît ».

Les contes d’ici (à lire n’importe où) sont publiées au même moment, également par les éditions Lanskine. Ils s’inspirent de contes japonais du Xe siècle (les Contes d’Ise). Souvent sur la toile de fond du Marseille d’aujourd’hui, ces courts récits commencent par un énoncé simple qui décline autant de variations de l’attente et du désir, de la rencontre amoureuse et de la séparation :

« Une femme avait perdu celui qu’elle aimait – son amour – lors d’un drame terrible »

« Un homme ne pouvait s’empêcher de penser à une femme »

« Une femme et un homme éprouvaient en présence l’un de l’autre un trouble plus ou moins intense, auquel ils ne cédaient pas, qu’ils ne cherchaient pas non plus à apaiser »

« Une femme avait cessé d’attendre »

Ces contes pivotent autour de poèmes-sms qui, en détournant l’outil trivial d’échanges fonctionnels, chargent les messages d’une toute autre valeur d’usage et destination :

Le temps est doux
et calme comme si
le monde
s’était accordé un répit,
ou, même,
s’était remis à espérer

*

Peut-être aimez-vous désirer
désirez-vous aimer
mais ne pouvez-vous à la fois
aimer et désirer ?
Avez-vous peur de brûler ?

*

Ne te donne pas la peine.
Je viens de voir passer
sous l’Ombrière
La raison de ton silence.
Elle portait la robe sirène
que tu lui avais offerte
quand tu espérais encore
qu’elle ne s’en irait pas.

S’il arrivait qu’on se revoie
ne compte pas alors sur moi
pour t’attacher au mât.

D’un livre à l’autre, d’un texte à l’autre, les sujets, les formes changent donc. Mais peut-être que ce que dit Florence Pazzottu de son écriture de « treize ans pour empirer (et ce n’est pas fini) » dans la conversation qui clôt Qui – « un certain travail de découpe dans le réel, dans l’actualité » est en réalité mis en œuvre, sous diverses modalités, dans l’ensemble de sa poésie ? La sécheresse, l’ironie, la citation, la reprise de contes opèrent sur un matériau brut du quotidien – ordres administratifs, phrases banales de tous les jours dans un bus, SMS, etc. – afin d’en repérer les effets immédiats – de réenchantement ou de déréalisation –, d’en reprendre ou d’en détourner la puissance (fut-elle potentielle ou négative), d’en redécouper les signes et les lignes de fuite. Sa poésie résiste ainsi, dans les mots et dans l’ordre du discours, aux logiques d’invisibilisation, de neutralisation et de négation, pour s’engager dans un processus de re-subjectivation. Et de relance.

Frédéric Thomas

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