Le monde ou rien

(note sur la propagation et la sélection)
Natacha Samuel

paru dans lundimatin#538, le 21 octobre 2026

Il semble que la vie est en train de reprendre ses droits. D’une seule voix, puissante, nuancée, foisonnante, joyeuse et hilarante. L’humour qui la traverse de part en part est sans doute le signe le plus clair de sa maturité et de sa juste distance

Depuis 2016 on s’égosille à appeler à la convergence des luttes et à la massification-nous-sommes-le-nombre. Qui demeure vœu pieux à force de se penser pensable et fabricable à coup d’ag interminables comme les manifs qui finissent le bec dans l’eau (de boudin)

Le mouvement actuel, parti des lycées des quartiers populaires, s’est d’emblée manifesté comme une puissance transversale/traversante court-circuitant classes, genres et toutes autres formes de séparations

Voilà les enfants du 93 qui ne s’embrasent pas d’abord contre la violence policière ou contre la relégation qu’ils subissent en propre mais pour le droit à étudier qui se veut commun. S’emparant du signifiant lycéen qui est commun comme peu (désignant une condition par quoi tous on veut passer) ils ont donné naissance à un champ de lutte vaste comme la jeunesse et capable de viser droit au cœur pourri du monde

Les enfants à privilèges ont très vite suivi jusqu’à Assas ou aux scouts cathos. C’est une génération entière qui fait sécession contre le monde d’avant, chacun voulant dire d’abord son appartenance à ses pairs horizontaux - à leur commune condition

La catastrophe qui leur est promise en place de futur par ceux qui ne seront plus là pour en éprouver le tragique : fait tomber comme peaux mortes les vieilles places et assignations. Qu’importe de posséder choses ou pouvoir qu’importe la fonction quand il va faire 50° six mois de l’année et que les vieilles demeures risquent l’incendie ou le déluge ? A l’aune de la catastrophe en cours la structuration sociale ancienne (héritage direct de l’ancien régime) semble dérisoire et grotesque

La massification n’est pas leur enjeu c’est leur point de départ et il jubile de se crier. Vingt ans qu’on leur promet le RN mais la jeunesse emmerde le front national et la comédie monstrueuse a assez duré. Comme Spiderman qui vient rattraper dans ses tendres bras la belle ou le beau juste avant qu’elle s’écrase au sol : ils viennent sauver le monde in extremis, parce que c’est toujours in extremis qu’on (se) sauve

Ils ont su faire de la catastrophe écocidaire prise au fascisme qui lui est consubstantiel l’élan décisif pour une mue révolutionnaire à même de reprendre le monde en mains. C’est que leur art de retourner le pharmakon dans le sens du possible est sans fin, comme leur lucidité. Dupes de rien, et ensemble

On a craint les écrans où on les voyait vissés. On n’a pas vu que leurs écrans étaient des trouées. Les uns vers les autres comme des détenus par les murs et fenêtres de cellule en cellule : ils ont appris à se parler à parler la même langue, à s’ajuster les uns aux autres contre la bêtise méchante du vieux monde et la prison des assignations. Leurs pratiques sont déjà prêtes à fusionner depuis longtemps. Ils ne jouaient pas aux jeux vidéos ils apprenaient la même langue. Ils ne scotchaient pas devant Star Wars et ne s’abrutissaient à relire One Piece : ils se créaient un cadre de référence commun. Longtemps qu’ils ont appris à chanter les mêmes morceaux et à se mettre en bouche les mêmes mots - d’arabe souvent, malgré ou contre la forclusion de cette langue la deuxième du pays (moins d’une dizaine de lycées sur tout le territoire où on peut « prendre arabe au bac »)

La propagation est leur forme géniale. A une vitesse qui défie l’idée même de temps. Voir comment la battle d’aura en deux semaines a gagné tous les mondes. Et la battle ils la plient facile parce qu’ils n’ont pas peur du ridicule : ils ont peur de la fin du monde

On dit qu’ils métabolisent synthétisent toutes les luttes anciennes récentes ou moins et en effet on dirait qu’ils vont savoir puiser jusqu’à la Commune. On oublie là-dedans de parler des luttes féministes. Qui par leur conscience de la transversalité intersectionnelle et par leur invention de l’inclusivité inconditionnelle – mon corps mon choix – ont réinventé les corps et les modes de se relier. Haute tolérance hospitalière à l’autre comme à soi, en vue du commun

Des garçons montent sur un camion pour réclamer des serviettes hygiéniques, des filles des beaux quartiers appellent à l’égalité et promettent la fin de la ségrégation

Le mouvement n’est pas frontalement antiraciste il n’en a pas besoin : il incarne l’antiracisme par sa forme même. Il rend le racisme caduque en proclamant : maintenant on fait corps

Non à la sélection : ils le crient en vain depuis 2018 et l’instauration de parcoursup qui marque la fin du droit à l’enseignement dit supérieur pour tous conquis après la seconde guerre mondiale et en réponse à elle - la fin d’une société appelant au moins en théorie chacun à se gorger de savoir et à s’aguerrir à penser

Non à la sélection parce qu’ils veulent à l’avenir continuer à faire corps - que l’avancée de l’un ne s’arrache pas sur la route barrée devant l’autre. Le fantasme sélectionneur ils connaissent bien ils ont déjà vu une grande part des leurs contraints de bifurquer dès la fin du collège, qu’ils le désirent ou non

Non à la sélection - comme s’ils s’adressaient encore au cauchemar d’Auschwitz. Celui qu’ont décrit comme marque au fer tous les survivants. Dès l’arrivée du train les corps dénudés défilant sous l’œil sadique du médecin DRH qui tranche dans la foule des vivants ceux qu’on peut encore user au travail de ceux qu’on envoie direct au gaz : valides aptes à l’emploi d’un côté, et de l’autre les vulnérables décrétés improductifs - vieux, trop jeunes, malades, enceintes. Selektion encore au hasard des jours dans le camp, arrivées et place à faire - un matin après l’appel les plus faibles du bloc : envoyés au gaz. Tout faire, alors, pour se tenir aussi en forme que possible, ne pas laisser son corps donner prise au sélectionneur

Selektion : c’était le signifiant maitre nazi, qui se justifiait de Darwin pour fantasmer la nouvelle consistance anthropologique du sujet. Ne devoir sa vie qu’à la mise à mort de l’autre, se hisser de la mort de l’autre, qui sera toujours en trop. C’est toujours le signifiant maître aujourd’hui. Forme nodale, à l’os de l’organisation sociale. Pour étudier pour travailler pour habiter pour créer pour participer pour « avoir une place » : il me faut en passer par un processus de sélection. Par la terreur de ne pas. La honte de. Ou la joie mauvaise. C’est que la sélection nous configure à l’intime et joue de nos structures les plus archaïques. Instillant en chacun la hantise du surnuméraire et la terreur de la mise à mort au moins symbolique elle rend nos psychismes instables et nos corps précaires. Les dispose ainsi à la compétition, son corollaire. A la mise au pas – soulagé d’avoir une place (sauvé, et pas toi) qui songerait à protester ?

C’est contre ce régime de mort que ceux qui arrivent pour porter le monde à leur tour sont en train de se lever, plus dupes. La sélection voulait briser l’idée de solidarité, dévier nos affects pour les retourner contre le corps social. Les enfants lui répondent que la solidarité est leur mécanique et qu’elle est increvable : ils sont des corps solidaires. S’en prendre à l’un c’est s’en prendre à l’autre. D’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un genre à l’autre

Des années que les mouvements sociaux ici et là appellent la jonction des quartiers et des centres villes. En partant des lycées du 93 le mouvement a pulvérisé ce qui faisait frontière. Et le feu a pris, transversal, visant le cœur pourri du monde. Il s’embrase contre le racisme, les privilèges hérités, les assignations et inégalités. Sans avoir besoin de le clamer, juste de le performer. Ils habitent la même terre et ils savent ce que ça veut dire. Ils ont retourné leur angoisse commune en élan décisif capable de nous jeter tous dans la bataille, sans plus rien à perdre que ce qui nous touche tous

C’est le sens lui-même qu’ils veulent se (et nous) rendre. En rappelant ça : la vie n’a pas à être indexée parmi les choses sur le marché des valeurs par nature relatives. Sinon elle se rebelle toute entière. Et de toutes les manières qui lui sied, en fonction des coordonnées (initiales ou construites) de chacun. La rage de l’un – qui vit depuis toujours en état d’oppression – n’a pas le temps des mots et s’engouffre d’abord dans l’action directe la plus immédiate. Elle vient appuyer de son urgence la position savante de l’autre qui n’a pas appris à mettre son corps en jeu. Que l’un et l’autre se rappellent seulement qu’ensemble ils font force, et que l’histoire a déposé à leur disposition de quoi prêter forme agile à leur commun désir de recommencement, pour qu’il l’emporte

Natacha Samuel
Photo : Bernard Chevalier

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