Le grand éclat de rire du philosophe

Contre l’Université
Par Ivan Segré

paru dans lundimatin#255, le 21 septembre 2020

« Et il ne servirait de rien de compter les suffrages pour suivre l’opinion garantie par le plus d’auteurs, car, s’il s’agit d’une question difficile, il est plus croyable que la vérité en a été découverte par un petit nombre plutôt que par beaucoup. »
René Descartes, Règles pour la direction de l’esprit

« Et - oui –
les baudruches des poètes proscripteurs
vipèrent, vespèrent et vitupèrent, grenouillent,
épistolent. »
Paul Celan, La Rose de personne (trad. Martine Broda)

Dans Le Monde du 30 mars 2020 est paru un texte d’Emmanuel Faye à propos de l’épidémie de coronavirus : « Critiquant l’analyse la plus noire de l’évolution politique de nos sociétés, le philosophe Emmanuel Faye répond, dans une tribune au Monde, à Giorgio Agamben, soulignant que ‘‘le nihilisme apocalyptique n’est jamais une fatalité’’ ». Je souscris pleinement à l’affirmation d’Emmanuel Faye : en effet, le nihilisme apocalyptique n’est jamais une fatalité. Enfin, presque jamais...

L’histoire que je vais vous raconter est vraie. Les documents dont je fais état sont tous publics, qu’ils se trouvent dans le commerce ou en bibliothèque. L’écrire est un acte.

* * *

Nous sommes à la fin du XXe siècle, à Paris. Je suis surveillant, plus exactement « tuteur pédagogique » dans un lycée confessionnel juif sous contrat, l’ENIO, situé Métro Vincennes. J’occupe une place stratégique, au quatrième étage, l’étage des Terminales, j’ai une chaise et une table dans le couloir, je surveille. Autrement dit je lis et j’écris, assis à ma table de travail, et lorsque des élèves font trop de bruit dans le couloir, et me dérangent, je leur enjoins de regagner leur classe. Et s’ils refusent, de faire moins de bruit. J’ai vingt-six ans, la vie est belle.

J’ai renoncé à rater de nouveau l’agrégation de philosophie. J’ai décidé de m’inscrire en DEA de littérature comparée. Mon sujet de recherche : le poème de Paul Celan. Je travaille sur la première section du recueil De Seuil en seuil. Je m’entends bien avec ma directrice de recherche. Elle me laisse tranquille. Pour obtenir le DEA, je dois passer en outre une UV (unité de valeur) d’ancien français, et une autre de mon choix. Je repère un intitulé qui m’intéresse : « Physique et métaphysique de l’amour ». Cela mêle littérature, philosophie et sciences humaines. Au terme de l’année universitaire, je remets mon mémoire sur Celan et soutiens ; cela se passe très bien, et j’envisage de faire une thèse de doctorat avec la professeure qui me laisse tranquille. Je me suis mis à l’allemand. J’ai même traduit une section entière d’un recueil de Celan encore inédit en français. J’ai bénéficié de l’aide d’un professeur d’allemand du lycée de l’ENIO. Un homme vraiment gentil, un peu égaré dans ce lycée juif massivement sépharade, dont environ 0,1% des élèves étudient l’allemand. (Ils font quasiment tous de l’hébreu et de l’anglais. Seuls ceux qui ont une troisième langue, et n’ont pas choisi l’espagnol, apprennent l’allemand). Alors quand je lui ai dit que j’étais passionné d’allemand, mais que je ne l’avais jamais appris, un lien s’est noué. Une fois par semaine, nous nous retrouvions dans la cafétéria de la piscine municipale, à 100 mètres du Lycée, pour traduire ensemble des poèmes de Celan. C’était la belle vie. Mais à la fin de l’année, la direction m’a fait savoir qu’on ne me reprenait pas. Cela m’a rendu triste. J’aimais bien ce métier : « tuteur pédagogique ». Mais il paraît que je manquais d’autorité sur les élèves.

Je reviens à mon DEA. Outre le mémoire et l’UV d’ancien français, il y avait donc cette autre UV : « Physique et métaphysique de l’amour ». J’étais alors ébloui par Tolstoï, Guerre et paix surtout. J’écris une étude sur le roman : « Une soirée à l’opéra : un événement de la vie amoureuse de Natacha Rostov à l’épreuve de la psychanalyse ». C’est une étude littéraire et psychanalytique de la trahison de Natacha, lorsqu’elle quitte le Prince André, son fiancé, pour un autre, une espèce de beau gosse phallique sans consistance, qu’elle crût aimer, un instant. Cela se passe durant une soirée à l’opéra. Natacha est dans une loge avec Hélène, l’aristocrate vicieuse, dont le décolleté obsède singulièrement. Sur scène, un bouffon français, Duport, déchaîne les rires du public durant un intermède. Le serpent de la Genèse rôde. J’analyse l’amour trahi, la chute, l’abîme, la mort du prince André, puis le second amour de Natacha, avec « l’russe Bezukof », l’anti-Napoléon. Je me sers de Lacan comme référence théorique. J’adresse le devoir au professeur. Je ne le connais pas. Travaillant dans un lycée, je l’ai prévenu que je ne pouvais pas assister aux cours.

Je reçois un coup de téléphone. C’est le professeur. Il a lu mon devoir. Il est surpris. Il n’a pas l’habitude de lire des devoirs de cette qualité, m’explique-t-il, ni d’avoir des étudiants qui connaissent si bien la psychanalyse. Il dit qu’il pourrait me noter aussi bien 20/20, mais qu’il veut d’abord me voir. Nous prenons rendez-vous. Je suis ravi : « Il comprend Tolstoï, lui, c’est sûr. Et la psychanalyse. On va bien s’entendre. Peut-être que je ferais aussi bien de me mettre au russe et de faire une thèse sur Tolstoï avec lui ? » J’arrive à l’université, il me fait entrer dans son bureau, ou une salle, je ne me souviens plus, mais nous ne sommes que tous les deux, ça je m’en souviens. Il me fait assoir, s’assoit ; il sourit, je souris. Il m’observe. Quelques mots d’échange introductifs : « Où avez-vous étudié la psychanalyse ? Quels livres avez-vous lu ? ». Je ne sais pas trop quoi répondre. Ce n’est pas clair dans mon esprit. Je sens qu’il commence à s’énerver. Je me dis que m’inscrire en thèse sous sa direction n’est peut-être pas une si bonne idée. A l’évidence, il me soupçonne de n’être pas l’auteur de ce devoir, du moins il s’interroge. Il me dit : « Définissez-moi l’hystérie ». Je ne sais pas répondre. Je commence à douter moi-même : « Suis-je bien l’auteur de ce devoir ? » Puis je reprends mes esprits, car j’ai beau tourner les choses de tous les côtés, je dois m’y résoudre : j’en suis l’auteur. Donc s’il croit me prendre en faute, le problème est chez lui, pas chez moi. Je le regarde, et l’inspiration me vient : « Soit, je ne sais pas définir l’hystérie. Donc voici ce que je vous propose : je vous retourne la question, vous avancez une définition de l’hystérie, et à partir de celle-ci nous discutons ». Et c’est alors qu’il me dit : « Ici c’est moi qui pose les questions ». Aussitôt, j’ai su que mon projet de thèse, ma carrière universitaire, tout allait s’arrêter là. Je croyais être à l’université, je me réveillai dans un commissariat, sinon un tribunal d’inquisition. Bref, j’étais soumis à la « question ». Et en effet, tout s’est arrêté là. Un an plus tard, je partais étudier le Talmud en Israël. Nous sommes à l’été 2001.

* * *

Après avoir étudié deux ans le Talmud en Israël, je suis rentré en France, pour y étudier le Talmud. Mais un beau jour, printemps 2004, le rabbi dit à quelques-uns d’entre nous, qui avions un profil « intellectuel » : je vais vous envoyer à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, passer une sorte d’oral, vous allez dire que vous étudiez le judaïsme, la culture juive, etc., et ainsi on devrait pouvoir bénéficier d’un petit soutien financier ». Le rabbi en question m’offrait un gîte dans un appartement que je partageais avec d’autres camarades talmudistes. C’était la moindre des choses de lui renvoyer l’ascenseur. Lors de l’oral, qui consistait en un entretien avec deux dames, elles m’expliquèrent qu’avec un tel profil, c’était dommage de ne pas faire une thèse, d’autant que la Fondation finançait des thèses, à hauteur de 1000 euros par mois sur trois ans. En 2004, 1000 euros par mois sur trois ans, c’est beaucoup d’argent. Je saisis la balle au bond : « Et sur quel sujet souhaiteriez-vous que je fasse une thèse ? » « C’est à vous de voir, un sujet qui a trait au judaïsme ». Cette bourse de thèse, c’était une aubaine. Je décide de mettre toutes les chances de mon côté : je me renseigne sur les professeurs qui dirigent les thèses des boursiers de la Fondation, et je vois rapidement émerger le nom de C.C., une philosophe qui travaille notamment sur Levinas. Ce sera ma directrice de thèse. Quant au sujet, ce n’est pas compliqué : cela portera sur les discours philosophiques qui ont pris Auschwitz pour objet. Mais auparavant, je dois passer un DEA de philosophie (ce qu’on appelle aujourd’hui un Master), m’explique la Fondation, et suivant la note obtenue au DEA, et le projet de thèse soumis, une commission pourra décider, ou non, de m’attribuer une bourse de thèse. Dit autrement, le deal est le suivant : il me faut obtenir 16/20 et le soutien de ma directrice de DEA, qui sera donc C.C.

Je m’entends bien avec C.C. Elle me laisse tranquille. Je me plonge d’abord dans les livres qui ont été consacrés à Heidegger dans les années 1980 : Derrida, Lacoue-Labarthe, Nancy, Lyotard. Mon choix s’arrête sur Lacoue-Labarthe : La Fiction du politique. Mais je lis aussi beaucoup d’autres choses, notamment sur le nazisme, les camps, les débats historiographiques, et aussi Jean-Claude Milner. Et par ailleurs je découvre Badiou. Et je lis Arendt, bien sûr. Et peu à peu, émerge un fil directeur, qui formera l’ossature de mon mémoire et comporte trois temps : 1. Que penser de la fameuse phrase de Heidegger relative à « la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz », laquelle « fabrication » serait « la même chose, quant à son essence », qu’une agriculture industrialisée, le blocus et la réduction de peuples à la famine, enfin la fabrication de l’arme atomique ? Est-elle scandaleuse et si oui où réside le scandale ? La thèse de Lacoue-Labarthe est que le scandale ne réside pas dans la mise au jour d’une essence en quelque sorte génocidaire de la technique, mais dans le silence de Heidegger sur l’extermination des juifs. 2. Les analyses d’Arendt dans Eichmann à Jérusalem y objectent, puisqu’elles prolongent et vérifient le bien-fondé du silence de Heidegger sur l’extermination des juifs. Ce que je mets au jour, en effet, c’est que sa critique du procès d’Eichmann consiste à donner une profondeur philosophique à l’argument de Servatius, l’avocat d’Eichmann, et que cette profondeur, elle la trouve dans la pensée de Heidegger sur le Ge-Stell, le dispositif technique, avec pour conséquence l’effacement de l’antisémitisme, devenu précisément anecdotique, et non essentiel, dans cette histoire. 3. Retour à la thèse de Lacoue-Labarthe qui, s’il pense également que l’abîme des camps touche au cœur de la question de la technique, se distingue toutefois de Arendt sur ce point crucial : il affirme le rôle essentiel, physique et métaphysique, de l’antisémitisme dans cette histoire, et il s’efforce donc de penser la relation d’Auschwitz avec la technique sans reconduire la forclusion heideggérienne du signifiant « juif ». Telle est la trame d’un mémoire de DEA qui s’intitule : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?

C. C. en découvre les ébauches successives. Cela se passe très bien. Elle me laisse tranquille. Nous sommes en avril 2005. Je suis en train d’achever la rédaction de mon mémoire. J’entre dans la librairie Colbot, rue Richer. Et j’aperçois un gros livre bleu : Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie. Zut ! Voilà un livre de recherche sans doute important qui touche directement à mon sujet, et je vais en prendre connaissance alors que mon travail est quasiment achevé. Je dois soutenir en juin. Il me reste moins de deux mois. C’est toutefois suffisant pour lire ce gros ouvrage sur Heidegger et introduire l’apport qu’il est susceptible de représenter. Combien coûte la bête ? 25 euros. Bon, je vais tout de même feuilleter le livre avant de l’acheter. Je le feuillète. Puis je le repose. Manifestement, le type qui a écrit ce bouquin aurait mieux fait de ne pas l’écrire. Il se tourne en ridicule, tant ça saute aux yeux, rien qu’à parcourir quelques pages au hasard, qu’il ne comprend rien à Heidegger ; par endroit, ça en devient même embarrassant. Je salue le libraire, un ami, et je sors. Le ciel est bleu. La vie est belle.

Fin mai. La soutenance approche. C. C. me téléphone. Elle m’annonce que c’est Emmanuel Faye qui composera avec elle le jury de mon DEA. Emmanuel Faye, ce nom me dit quelque chose… Mais oui, c’est l’auteur du livre bleu ! Catastrophe ! Je retourne chez Colbot, j’achète le livre, le lis de bout en bout : une véritable épreuve. Je rappelle C. C. : « Chère Madame, avez-vous lu son livre sur Heidegger ? – Non. - Eh bien je vous en prie lisez-le d’urgence, parce que nous allons dans le mur ! - Bon, je le lis et vous rappelle ». Je suis rassuré : elle va lire et comprendre qu’il vaut mieux éviter cet énergumène, du moins si nous voulons avoir une discussion intéressante le jour de la soutenance. Quelques jours plus tard, elle me rappelle : « Non, je ne vois pas pourquoi vous vous inquiétez, votre approche et la sienne n’ont rien à voir, vous traitez des problèmes différents ». Elle ne veut rien entendre. En fait, elle n’entend rien. Je sens l’ombre de la malédiction universitaire s’abattre de nouveau sur moi. La date de la soutenance est fixée. J’adresse mon mémoire à Emmanuel Faye. Et je demande à un ami d’être présent le jour de la soutenance. Une soutenance de DEA est un examen public. Et je veux qu’il y ait un témoin. Il ne m’a pas échappé, en effet, à la lecture de son livre, qu’Emmanuel Faye n’est pas seulement un imbécile, c’est aussi un méchant homme. Et C. C., à l’évidence, n’est pas fiable.

* * *

Le jour de la soutenance arrive. Mon camarade est au rendez-vous, dans le bâtiment L de l’université Paris-X Nanterre. C. C. apparaît. Elle nous fait entrer dans la salle. Elle s’assoit à sa place, moi à la mienne, mon camarade à la sienne. Nous attendons Emmanuel Faye. Du moins c’est ce que nous croyons. Mais C. C., sans attendre, prend la parole, d’un ton à la fois très solennel et singulièrement pincé : « Emmanuel Faye ne viendra pas à votre soutenance, et il me charge de vous dire que s’il était venu, vous n’auriez pas eu votre DEA ». Je suis interloqué : est-ce une bonne ou mauvaise nouvelle pour moi ? J’observe C. C. Elle est décidément pincée. Je choisis de faire comme si de rien n’était. Que Faye dise ce qu’il veut, ou plutôt qu’il fasse dire ce qu’il veut, C. C. sait depuis le début de notre histoire que j’ai besoin d’obtenir 16/20 pour bénéficier d’une bourse de thèse. Donc jouons le jeu. Sur mon travail, elle n’a rien à dire. Elle est pincée, c’est tout. La soutenance se passe. Le couperet tombe : « Je vous note 14/20 ». Elle m’a laissé choir pour cette espèce de beau gosse phallique sans consistance. Mais il n’y aura pas, pour elle, de second amour.

* * *

C. C. avait donc été chargée de me porter un coup de matraque sur la tête, tout en me faisant savoir que je devais m’estimer heureux, prendre mon os et disparaître, car Faye n’était pas loin, et il était susceptible de taper beaucoup plus fort. Le point faible de ce dispositif était toutefois le suivant : ils projetaient sur moi le type d’humanité dans lequel ils évoluaient. Appréciation malencontreuse. Comprenant que cette note, et le retournement de C. C., ruinaient tout espoir d’obtenir une bourse de thèse, je me rendis au secrétariat de philosophie, où je prétextai une exigence d’une institution quelconque pour obtenir l’échelle des notes du DEA de philosophie : j’ai la plus mauvaise note du DEA de philosophie de Nanterre, et je dispose maintenant d’un document officiel qui l’atteste. (En effet, c’est très conventionnel : 16/20, vous êtes un étudiant accepté en Thèse, 14/20, on vous suggère d’aller voir ailleurs). Ce document en poche, j’écris une lettre à la directrice du département de philosophie de Nanterre, Martine de Gaudemar. Et bien sûr, comme je ne suis pas naïf, ou plus, je l’adresse en copie conforme à Lacoue-Labarthe, Milner et Badiou. Je ne les connais pas, donc j’adresse la lettre à leurs universités respectives, Collège International de Philosophie, ENS, Université de Strasbourg. L’essentiel, c’est que soit inscrit sur la lettre que j’envoie à Gaudemar : « copie conforme à Lacoue-Labarthe, Badiou et Milner », et aussi, bien entendu, à C. C. et à Faye.

C’est une lettre de près de vingt pages, dans laquelle j’expose les tenants et les aboutissants de mon travail de recherche et bien sûr les conditions dans lesquelles il a été évalué [1]. Et à ce sujet je fais remarquer notamment trois choses : la première, c’est qu’un jury de DEA étant composé de deux membres, l’absence d’Emmanuel Faye a compromis le bon déroulement de cette soutenance, puisque mon droit de disposer, comme les autres étudiants, d’un jury, a ainsi été bafoué, ce qui, à l’évidence, constituait un vice de forme ; la seconde, c’est que C. C. ayant estimé que mon mémoire méritait 14/20, la présence d’Emmanuel Faye ne pouvait compromettre l’obtention du DEA, sauf à conclure qu’il avait estimé, pour sa part, que ce mémoire méritait moins de 6/20, auquel cas un tel écart d’appréciation justifiait d’autant plus l’intervention d’un troisième homme, ou femme, qui puisse composer un jury avec C. C. ; la troisième chose que je faisais remarquer, enfin, c’est que je craignais de devoir interpréter encore autrement : affirmant que sa présence à ma soutenance signifiait, comme par définition, que le DEA m’eût été refusé, fallait-il en conclure que madame C. C., si Emmanuel Faye avait été présent, n’eût pas voix au chapitre, sinon à titre d’exécutant ? (Et de fait, elle avait exécuté les ordres de Faye, explicites ou implicites, dans un style très eichmannien : administratif, pincé, avec une pointe de fierté morale, comme lorsqu’on a mis hors d’état de nuire un individu réputé dangereux).

Martine de Gaudemar m’a donné rendez-vous. Elle était manifestement très embarrassée par la copie conforme à Lacoue-Labarthe, Badiou et Milner. C’était la fin de l’année, il y avait une réunion des professeurs, l’un d’entre eux entrait toutes les cinq minutes dans le bureau : « Heu … Martine, on t’attend ». Le type me regardait : il se demandait ce qu’elle pouvait bien trouver de si important à me dire pour rester avec moi dans ce bureau alors qu’on l’attendait ailleurs. Les trois mousquetaires, de fait, n’avaient pas réagi. Peut-être n’avaient-ils pas même eu connaissance de ma lettre. Mais elle l’ignorait. Et c’est ce qu’elle cherchait à savoir. Je suis donc resté muet comme une carpe. Je compris vite qu’il n’était pas question de m’accorder une nouvelle soutenance. Il fallait seulement s’assurer que l’affaire ne fasse pas de bruit. Emmanuel Faye avait obtenu un franc succès médiatique avec son livre bleu. C’était le cheval gagnant de Paris 10, un peu comme le royaume du Portugal, au XVe siècle, était le cheval gagnant du Vatican, avec cette différence, toutefois, que les cruels navigateurs portugais faisaient preuve d’audace, franchissant les caps, tandis que Faye, lui, ne se risquait pas même à la soutenance de DEA d’un étudiant : il envoyait un subordonné. Dans cette configuration, ma seule arme était le silence. Je me sentais pousser des ailes. Celles d’une carpe, que je présageais farcie. Il n’y eut pas d’autre soutenance. Pas de réponse de Badiou, Milner ou Lacoue-Labarthe (ce dernier étant malade, appris-je plus tard). Pas de bourse de thèse non plus. Mais il y eut en revanche une thèse.

* * *

Je décidai en effet d’écrire une thèse de doctorat avant de retourner vivre en Israël : La Réaction philosémite à l’épreuve de l’histoire juive. Daniel Bensaïd fut mon directeur de recherche. J’ai erré un temps, puis je me suis adressé à lui : je lui ai écrit un mail dans lequel j’expliquais que je n’étais pas d’accord avec lui (Bensaïd était antisioniste, moi sioniste), mais que je cherchais quelqu’un qui me juge sur la rigueur de mon travail et non sur des critères purement idéologiques. Il a répondu qu’il était d’accord de me rencontrer. Je l’ai retrouvé à la terrasse d’un café, Métro Parmentier. Il m’a regardé d’abord avec défiance. J’étais intimidé. J’ai baissé la tête, j’ai regardé ma tasse de café et je me suis concentré : je lui ai résumé mon parcours, mon travail de DEA, mon conflit avec Paris 10 et mon projet de thèse. J’ai relevé la tête. Il était complètement détendu. Nous sommes devenus amis.

La soutenance a eu lieu le 18 juin 2008 à l’ENS. Etaient membres du jury Daniel Bensaïd, mon directeur de thèse, Charles Alunni, Michaël Löwy et René Lévy, qui m’avait fait l’amitié de se joindre à nous. Alain Badiou présidait le jury. Il y avait dans la salle, entre autres, Eric Hazan, Michel Surya, Claude Birman, Jérôme Benarroch, et aussi le rabbi qui était à l’origine de toute cette histoire. C’était le plus à l’aise d’entre nous tous. Comme un poisson dans l’eau [2]. Ce fut un grand moment. J’obtins les Félicitations du jury, et Löwy précisa même, avec un sourire : « à l’unanimité ». Badiou avait omis de le dire. Et Löwy tenait à le préciser, car durant l’échange, il avait paru contesté le bien-fondé d’un chapitre crucial, celui concernant Arendt, intitulé : « Une disciple de Heidegger ». Löwy avait manifesté un certain scepticisme : « Votre analyse est très contestable ». Mais Badiou, intervenant en dernier, l’a indirectement recadré, en disant tout le bien qu’il pensait de ce chapitre. Et il a aussi fait un vibrant éloge du travail introductif sur Tolstoï. Parce qu’en effet, le prologue de ma thèse, c’est l’histoire du devoir sur Tolstoï que je n’ai pas écrit, accompagné du devoir lui-même dont je n’étais pas l’auteur. Bref, on a pu vérifier le mot de Lacan ce jour-là : « les choses sont faites de drôlerie ». Surya emporta un exemplaire de la thèse. Et je suis retourné en Israël, où je vivais depuis 2007.

Mais après l’été, Daniel Bensaïd me contacta ; il y avait un problème : l’université de Paris 8 refusait de valider la soutenance. Il y avait eu un vice de forme. En effet, l’université n’avait pas accordé l’autorisation de soutenir. Or c’est la procédure : avant une soutenance, on adresse à l’université les deux pré-rapports qui attestent la valeur scientifique du travail, et alors l’université valide, et la soutenance peut avoir lieu. C’est en règle générale une simple formalité administrative. Aussi, ne recevant pas ce papier, Bensaïd avait pensé que c’était dû à la poste, (le facteur avait peut-être été retenu sur une barricade). Mais non, c’était un acte délibéré de l’université : il s’agissait d’empêcher cette soutenance. Conséquence : rien n’avait eu lieu le 18 juin 2008, du moins rien qui ait une valeur légale. Bensaïd était remonté : il n’avait pas l’intention d’avaler le morceau. Il se mit en ordre de bataille. L’université craignait que cette thèse produise quelques vagues, eh bien, il leur promettait un tsunami si elle n’était pas validée. Des tractations eurent lieu, une négociation en bonne et due forme, et Bensaïd ne céda sur rien. J’étais en Israël, il m’appela au téléphone : « J’ai évidemment refusé qu’on retire la partie qui concerne ton DEA à Paris 10, mais ils sont prêts à valider la thèse sous cette condition : on fait basculer la partie ‘‘scandaleuse’’ dans une Annexe, et on refait une soutenance fictive, à laquelle tu n’auras pas besoin d’assister. Qu’en penses-tu ? – C’est parfait. - Alors on fait comme ça, salut. – Daniel ! – Oui ? – Merci. ». Hélas, Daniel fut hospitalisé, et cette fois il n’en revint pas. J’appelais à l’aide. Mais Badiou avait regagné l’Aventin. La tête au-dessus des nuages, il observait les étoiles. Ma thèse n’était pas validée par l’université. Mon directeur de recherche n’était plus de ce monde. J’étais seul. Je songeai partir au front, défaire les armées napoléoniennes, une guematria en poche…

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Ne dramatisons pas. Stéphane Douailler de Paris 8 pris le relai, et Badiou coopéra de son mieux. Le 18 mars 2011 un accord était scellé avec l’université. Il ne me restait plus qu’à réunir un certain nombre de documents, comme le rapport du jury, et il y eut quelques méandres administratifs dont je n’ai plus souvenir. Toujours est-il qu’en septembre 2013 je pus retirer mon diplôme de doctorat. Entre-temps, heureusement, en mai 2009, ma thèse était parue aux éditions Lignes en deux livres : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?, préfacé par Alain Badiou, et La Réaction philosémite. Michel Surya, en effet, n’a jamais demandé à personne l’autorisation de publier un livre. Certains le lui ont reproché plus tard, mais c’est une autre histoire, dans laquelle je n’entrerai pas ici.

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Depuis 2013, j’ai écrit d’autres livres, sept exactement, et beaucoup d’articles : sur le judaïsme biblique, talmudique, médiéval, sur Spinoza, sur la philosophie contemporaine, sur le sionisme, sur l’esclavage, et sur bien d’autres choses encore ; j’ai participé à des colloques universitaires à Paris, Nantes, Barcelone, Berlin, Venise, Bruxelles, Jérusalem. Mais je n’obtiens pas la qualification, sans laquelle vous ne pouvez pas candidater à un poste universitaire, excepté celui d’Ater, le plus souvent réservé aux doctorants, quand ce n’est pas à la petite copine de tel professeur, sinon à sa cousine germaine. De fait, je n’ai jamais été chargé du moindre cours à l’université. Je n’ai pas la formation philosophique requise, m’explique-t-on, ni suffisamment de publications académiques. Les portes de l’université me sont donc fermées, ne s’ouvrant que ponctuellement, pour intervenir dans un séminaire ou un colloque, à titre personnel en quelque sorte, et gracieux. C’est ainsi que je suis intervenu par exemple dans le séminaire de philosophie d’Alain Badiou. Pendant ce temps, Emmanuel Faye, le cheval gagnant, a poursuivi son ascension académique. Il est aujourd’hui Professeur à l’université de Rouen. Il a publié trois livres : un premier sur l’humanisme depuis la Renaissance jusqu’à Descartes (1998), où son propos consiste à situer la philosophie ailleurs que dans la métaphysique, à laquelle, en effet, il ne comprend rien ; puis son livre bleu de 2005, où il explore avec une souveraine inconscience le sens des mots « j’peux pas comprendre » (en allemand « Kannitverstan ») ; enfin un troisième livre paru en 2016 : Arendt et Heidegger. Tiens, ça me rappelle quelque chose…

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Sur la page Wikipedia consacré à Emmanuel Faye, je lis : « En 2016, il a publié une étude sur Arendt et Heidegger, dans laquelle il soutient que Hannah Arendt ‘‘développe une vision heideggérienne de la modernité’’ ». Et la fiche Wikipedia signale d’emblée le succès médiatique de ce troisième opus : « Pour les présentations et discussions de l’ouvrage, on peut se reporter aux articles de Roger-Pol Droit dans Le Point, de Nicolas Weill dans Le Monde et de Olivier Mialet dans Les Inrockuptibles ». Ces journalistes se sont donc intéressés à ce qu’Emmanuel Faye pouvait écrire au sujet de l’influence de Heidegger sur Arendt. Mais donnons plutôt la parole à Emmanuel Faye. Il a publié un article dans la Revue d’histoire de la Shoah, « Arendt, Heidegger et le ‘‘déluge’’ d’Auschwitz [3] », dans lequel il résume les thèses de son livre ; il y écrit notamment : « Nous avons en effet entrepris d’analyser en quels termes proches de Heidegger Arendt décrit l’action exterminatrice des nationaux-socialistes tout à la fois comme un révélateur de la modernité et un processus fonctionnel et technique sans intentionnalité génocidaire, susceptible à ce titre de se reproduire à tout moment ». C’est un peu ce que j’ai expliqué dans mon mémoire, à ceci près que Faye est décidément un mauvais élève, à moins que ce ne soit délibéré : tandis que je démontre que l’enjeu d’Eichmann à Jérusalem est de renvoyer l’antisémitisme dans l’anecdote, lui n’a cure de cette question, sa critique portant sur la réduction d’Auschwitz à « un processus fonctionnel et technique sans intentionnalité génocidaire ». Or, en ces matières, il importe d’être rigoureux et précis : analysant « l’action exterminatrice des nationaux-socialistes », Arendt ne conteste pas la dimension « génocidaire », elle conteste que la politique nazie d’extermination ait visé les Juifs plutôt que les malades mentaux, ou même les Allemands en général. Et c’est précisément en cela qu’elle prolonge Heidegger, lequel, dans sa fameuse phrase, où il risque une analogie entre chambres à gaz et agriculture industrialisée, ne conteste pas la dimension « génocidaire », puisqu’il évoque également l’arme atomique et le blocus réduisant des peuples à la famine, il conteste que cette dimension « génocidaire », effet selon lui de l’arraisonnement de l’être par la technique, ait visé principalement les juifs, d’où son omission constante, déterminée, entêtée du signifiant « juif » ; et d’où l’importance cruciale, aux yeux de certains, de la rencontre entre Celan et Heidegger et de la phrase écrite par le poète sur le livre des hôtes du philosophe ex-nazi : « Dans le livre de la cabane, avec un regard sur l’étoile du puits, avec, dans le cœur, l’espoir d’un mot à venir. Le 25 juillet 1967. Paul Celan » ; et d’où, enfin, l’intérêt à mes yeux de « la thèse » de Lacoue-Labarthe, qui consiste précisément à formuler ce qu’aurait pu être « le mot à venir » que Heidegger n’a pas eu la grandeur de prononcer. Et à cette lumière, celle qui a orienté ma propre réflexion, l’intervention de Faye n’a donc consisté en rien d’autre que ceci : obscurcir le « regard sur l’étoile du puits » ; pire : l’anéantir. Je mets la chose en évidence pages 70-71 de Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? :

Une fois posé qu’est irrecevable l’identité d’essence entre une agriculture industrialisée et la réduction de peuples à la famine, reste à relever, dans le propos de Heidegger, son déni de la singularité, ou de l’« irréductible spécificité » de l’extermination d’êtres humains dans les chambres à gaz, laquelle extermination est en effet incommensurable à la réduction de pays à la famine ou à l’usage de l’arme nucléaire, aussi meurtrière soient ces politiques, et ce pour la simple raison que les chambres à gaz n’étaient ni un moyen de pression politique, ni une arme, mais une pure et simple « fabrication de cadavres » au moyen de laquelle, pour l’essentiel, il s’agissait d’exterminer les juifs, et que cela, Heidegger ne le mentionne pas, pas plus qu’Emmanuel Faye ne mentionne, dans son commentaire des deux occurrences des camps d’anéantissement dans le texte de Heidegger, que Heidegger ne le mentionne pas. Est-ce à dire que l’omission de Heidegger se perpétue dans le commentaire d’Emmanuel Faye ? Emmanuel Faye. L’introduction de la farce dans la tragédie.

C’est donc la raison pour laquelle Bensaïd, antisioniste, et moi-même, sioniste, avons noué une alliance ; et c’est donc pourquoi il n’était pas question pour lui de céder à l’injonction de supprimer « la partie sur le DEA à Paris 10 » ; autrement dit, il n’était pas question pour lui de prolonger sur le mode bouffon le tragique silence de Heidegger. C’était pour lui une question d’honneur, en hébreu : כבוד. Que certains méditent…

Quant à l’absence d’ « intentionnalité », s’il s’agit d’en faire un argument spécifiquement heideggérien, alors c’est toute l’école fonctionnaliste qui basculerait, à suivre Faye, dans le « nazisme ». Et de fait, c’est bien le déplacement qu’il s’est évertué à opérer, quitte à passer sur le corps de quiconque entraverait sa route : la faute de Heidegger n’a pas consisté, comme le soutenait Lacoue-Labarthe, a passé sous silence l’extermination des juifs, elle a consisté à analyser le génocide en termes de « fonctionnalité » plutôt que d’ « intentionnalité ». C’est que Faye, apparemment, ignore que dès les années 1960 les expériences de Stanley Milgram ont montré que pour faire un criminel, comme pour adopter une posture phallique, « l’intentionnalité » n’est pas nécessaire, la « fonctionnalité » suffit. Illustrons la chose par un exemple : il y a un registre intentionnel, lorsque Faye fait savoir à C. C. qu’il convient de se débarrasser de cet étudiant, et il y a un registre fonctionnel, lorsque C. C. envoie la décharge électrique. (Et quant à départager les responsabilités de l’un et l’autre dans une telle configuration, c’est notamment l’objet d’un extraordinaire développement talmudique au traité Kidoushin pages 42b-43a. Mais de fait, pour ce que j’en sais, tous les développements talmudiques sont extraordinaires). Bref, il n’est pas une phrase d’Emmanuel Faye, dans n’importe lequel de ses livres ou articles, qui, analysée minimalement, ne mette au jour sa nullité essentielle et, pire, sa profonde ambiguïté. C’est pourtant Faye qui écrit dans la Revue d’histoire de la Shoah, et non moi. Pour le comprendre, lisez La Réaction philosémite (Lignes, 2009).

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Mais après tout, Emmanuel Faye a le droit d’être nul et ambigu, et la rédaction de la Revue d’histoire de la Shoah, comme les journalistes du Monde, du Point ou des Inrockuptibles ont le droit de ne pas être au courant. Les questions dont j’ai traité dans ce mémoire de DEA, en effet, ne sont pas à la portée de tout le monde. Ce qui est beaucoup moins acceptable, en revanche, c’est qu’en 2005, confronté à un DEA qui met au jour ce que l’analyse d’Arendt dans Eichmann à Jérusalem doit à Heidegger, Faye décide sciemment de ruiner le travail d’un étudiant pour, plus de dix ans après, en 2016, entreprendre « d’analyser en quels termes proches de Heidegger Arendt décrit l’action exterminatrice des nationaux-socialistes ». Et il a pressé le citron. En 2019, il co-dirige un ouvrage collectif : Hanna Arendt, la Révolution et les Droits de l’Homme (Kimé). Sur le site Nonfiction. Le quotidien des livres et des idées, Olivier Fressard en propose une recension : « Cet ouvrage collectif, emmené par le philosophe Emmanuel Faye […] prolonge et complète l’ouvrage que le même auteur a déjà consacré à la dette d’Arendt à l’égard de Heidegger, qui faisait de la première une disciple zélée du maître, préoccupée d’en promouvoir la pensée de manière voilée ». Alors bien sûr, il n’y a rien de comparable entre mon analyse et celle de Faye, puisque je poursuis le fil d’une pensée dont il n’a pas la moindre idée, et que je m’en tiens à Eichmann à Jérusalem, tandis que la critique de Faye finit par embrasser les œuvres complètes d’Arendt. Et j’ajoute que je suis très heureux de ne pas apparaître dans les notes de bas de pages de ses livres, d’autant plus que les rares personnes qui mentionnent mon livre sur Auschwitz en note de bas de page le font de telle manière que je m’en passerais bien. Ainsi Elisabeth Roudinesco, dans le 5e chapitre de son livre Retour sur la question juive (Seuil, 2016), évoquant la singularité antisémite d’Auschwitz, croit utile de préciser en note (note n°9) : « À cet égard je ne partage pas les analyses d’Ivan Segré, qui nie cette singularité, laquelle relèverait, selon lui, d’une conception dite ‘‘juive’’ de l’histoire de la destruction des Juifs. Cf. Ivan Segré, Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?, Paris, Lignes ». Petit exercice pour psychanalyste : veuillez dépêtrer, dans cette phrase, ce qui relève plutôt de la vicieuse diffamation, par différence avec ce qui relève plutôt de l’imbécilité heureuse. Je reviens à Faye : l’ascension académique et médiatique de cet énergumène est révélatrice d’un marasme généralisé, au regard duquel l’épidémie de coronavirus pourrait s’avérer très anecdotique.

En 2005, alors que j’ignorais tout de son livre à paraître sur Heidegger, mon mémoire constituait de fait, pour lui, une redoutable objection, à savoir qu’à le suivre, Arendt également était coupable d’avoir introduit le nazisme dans la philosophie. Et en 2009, lorsque mon mémoire parut aux éditions Lignes, je mettais donc les points sur les « i » dans une sorte d’intermezzo bouffon, assignant à Faye le rôle de Duport dans le roman de Tolstoï. J’y écrivais notamment ceci :

Selon Emmanuel Faye, il est « insensé » de rapporter les chambres à gaz, de les « associer à l’une des manifestations les plus banalisées de la technicisation de l’existence, à savoir la transformation de l’agriculture en industrie d’alimentation motorisée ». Mais surtout, le « caractère insensé de cette affirmation » prend sa véritable dimension du fait que Heidegger « assimile le meurtre programmé de millions d’êtres humains à une industrie destinée à fabriquer des cadavres, comme si les SS avaient eu l’intention de produire mécaniquement des cadavres comme on fabrique du sucre » ; d’où il conclut au nazisme avéré du philosophe qui perpétue, dans sa phrase, « la déshumanisation par le nazisme des victimes ». Donc ou bien Emmanuel Faye ignore qu’Arendt « assimile le meurtre programmé de millions d’êtres humains à une industrie destinée à fabriquer des cadavres », ou bien il juge qu’Arendt, à l’instar de Heidegger, s’est exclue elle-même de la philosophie. Le lecteur est dans l’expectative. (Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?, op. cit., p. 66).

Après dix ans de réflexion, Emmanuel Faye s’est donc lancé : oui, répond-il, Arendt, disciple de Heidegger, s’est exclue elle-même de la philosophie, non seulement en écrivant Eichmann à Jérusalem, mais du fait de ses œuvres complètes… Autrement dit, après avoir réduit Descartes à une sorte d’intentionnalité libérale et parlementaire, de sorte que sa philosophie lui devienne accessible, puis avoir écrit Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie, livre qui confirme la nullité de l’auteur et signale en outre une détestation profonde, inquisitrice, goebbelsienne, dirais-je, de toute métaphysique, intervient le troisième tome d’une entreprise décidément singulière : Arendt. L’introduction du nazisme dans la philosophie. Je n’ose imaginer l’état de délabrement physique et métaphysique des étudiants de l’université de Rouen qui auront eu le malheur de suivre ses cours. Car, qu’il touche à Descartes, à Heidegger ou à Arendt, le résultat est irréversiblement le même, si bien que dans son cas, il faut s’y résoudre : le nihilisme apocalyptique est une fatalité.

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Je voudrais pour conclure cette histoire, nonobstant le différend qui nous oppose aujourd’hui, exprimer ma profonde gratitude à Alain Badiou, non pour avoir présidé ma vraie-fausse soutenance de thèse, non plus que pour m’avoir invité à prendre la parole dans le plus prestigieux séminaire de philosophie en France, ni même pour avoir préfacé mon premier livre, tiré du fameux mémoire, non, pour autre chose, qui nous lie plus intimement, plus essentiellement encore : son grand éclat de rire, le jour de la soutenance, lorsque j’ai prononcé le nom d’Emmanuel Faye. Dans ce grand éclat de rire se niche en effet ce qui, notamment depuis Kierkegaard, s’appelle : le sérieux.

[1Pour ceux que cela intéresse, la lettre figure dans ma thèse de doctorat, consultable à la bibliothèque de Paris 8, dans la version remaniée par Daniel Bensaïd (voir infra) : la lettre devrait donc se trouver en Annexe.

[2A tel point que plusieurs années après, lorsqu’Eric Hazan se remémore cette soutenance, il situe le rabbi non pas dans la salle, mais dans le jury ! Voir son intervention sur cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=fV5MQHldBLQ&t=160s

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