Le dôme de fer

ou le mot qui lui brûlait la bouche

Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

paru dans lundimatin#516, le 13 avril 2026

Les films sont chaque fois aussi l’histoire de leurs financements. À quelques jours de l’examen de la loi Yadan, les cinéastes Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, racontent ici leur audition devant la commission du Fond d’Aide à l’Innovation Documentaire. Le film qu’ils étaient venus défendre doit s’intituler Ardent espoir, dédié aux enfants de Godard, de la Palestine… et à l’avenir. À partir de 120 heures de bandes son captées par Jean-Luc Godard il y a 55 ans dans les camps de réfugiés palestiniens, ils partent à la recherche des images manquantes et disparues. Récit kafkaïen qui éclaire le pouvoir obtus des professionnel.les qui restent sourd.es aux voix qui montent en France et partout ailleurs contre le génocide à Gaza.
Et aveugles au cinéma qui leur échappe.
Nous publions un extrait de ce film à venir dans cette même édition.

Vous en êtes là.
Après 3 ans.

Une grande table, très longue
Dans une pièce toute blanche
Au CNC.

Une dizaine de personnes vous attendent.
Elles vous jettent un coup d’oeil.
Quelques demi-sourires polis
Pour signifier qu’elles ils sont là.
Ils elles se présentent rapidement.
Parmi eux, cinq « expert.es »
Producteur, productrice, responsable de chaîne
Plasticienne artiste vidéaste, réalisateur.
Une presque parité femmes-hommes.
Nommé.es par l’administration
Pour soutenir ou pas
Une vingtaine de projets documentaires dits « innovants ».
Pourquoi lui ? pourquoi elle ?
Pourquoi pas ?
L’opacité de la routine.
De belles paroles affichées sur le site.
Des paroles auxquelles vous pourriez presque croire
Mais qui ne se confrontent plus au réel.
Tout un monde professionnel un peu éteint
Par les formatages, les renoncements et le manque d’enjeux en-commun.
Un grand cimetière pour les images à venir
Où même la beauté du geste a été enterré.
C’est ce que vous ressentez.
Vous n’êtes pas assis du même côté de la table
Vos images et vos sons, non plus.

Ça sera un échange de 20 minutes.
Ils demandent poliment où vous en êtes
Vous racontez, mais ils savent déjà.
Vos paroles ne comptent pas vraiment.
C’est ce que vous ressentez.
Vous ne comptez pas.
Vous écrivez, vous travaillez, vous préparez, vous filmez,
Vous écrivez à nouveau, vous montez, vous filmez à nouveau.
Pendant 3 années.
Le cinéma est votre vie depuis toujours.
Une cinquantaine de films
Fictions, documentaires, films expérimentaux.
Avec ou sans financements.
Tournés à 80, à 10, ou juste à 2 ou 3.
La belle affaire, vous ne comptez pas.
La seule certitude que vous avez acquise
Grâce à votre travail et la vie qui va avec
C’est que dans le marasme existentiel
Où se débat (ou pas) le cinéma français
Vous avez décidé que chaque film que vous ferez
Voudra dire pour vous
Recommencer le cinéma.

Vous vouliez prendre un peu au sérieux
Le nom de cette commission :
Fond d’Aide à l’Innovation Documentaire
Développement Renforcé.

En présentant votre projet
Un peu comme un montage.
Pour donner à lire, à voir et à écouter
Quelque chose du film à venir.
Donner réellement à lire, à voir et à écouter.
C’est-à-dire à penser… puisque c’est le propre du cinéma.
Penser avec des images et des sons
Pas juste exposer un contenu commode
Et son traitement
IA cool compatible.
Vous avez travaillé avec des paroles enregistrées, des images filmées
Des musiques, des sons enregistrés.
Vous travaillez avec la vie
Dans la vie.
À la vie / le’haïm

Pour les autrices, les auteurs et leurs producteurs
L’immense intérêt de cette commission dite « d’innovation documentaire »
Est que vous pouvez vous présenter sans une chaîne de télévision
(… bien que les chaînes y soient très bien représentées).
Mais c’est quoi au juste l’innovation documentaire
Au-delà d’un élément de langage ?

Quelques semaines après la disparition de Jean-Luc Godard.
Elias Sanbar, son grand ami et camarade palestinien
Vous avait parlé d’une boite contenant
Une centaine d’heures d’enregistrements sonores
Confiées à lui par Jean-Luc Godard, il y a 40 ans.
Les bandes son 6,25 d’un tournage du Groupe Dziga Vertov
Dans les camps palestiniens de Jordanie et au Liban.
Ce film qui devait s’appeler Jusqu’à la Victoire en 1970
Est devenu en 1975 Ici et Ailleurs.
— Seriez-vous partant pour réaliser un film à partir des ces 120 heures de sons ?
En sachant que l’ensemble des rushs images n’a pas encore été retrouvé.
Vous demandent Elias et Nicole Brenez
Chercheuse et camarade de Godard.
Bien sûr.
Quel honneur intimidant.

Imaginer et réaliser un film « à la recherche de ses images »
À partir de ces 70 bandes sons inédites
Enregistrées la plupart du temps par Godard lui-même.
En vous demandant quelles images, ces sons enregistrés il y a 55 ans
Pourraient produire, révéler, convoquer, aujourd’hui ?
Images disparues, archives filmiques,
Archives du cinéma palestinien
Documents, enregistrements, textes de Godard
Images filmées par les habitant.es de Gaza
Sur leur téléphones portables.
Boucles WhatsApp.
Des nouvelles images filmées par vous
Dans la Vallée du Jourdain.
Où ces sons avaient été enregistrés en 1970.
Tout un monde aujourd’hui disparu
Mais qui hante encore les paysages de la Vallée du Jourdain
Et traverse peut-être d’une façon ou d’une autre
La mémoire des enfants, des familles, des paysans
Des réfugie.es palestinien.nes que vous allez rencontrer
Dans le Camp de Baqa
Au nord d’Amman.

Une fresque documentaire réalisée en temps de guerre.
Une grande table de travail cinématographique
Qui commencera par le départ du premier train
De la gare de Jérusalem vers la ville de Haifa en 1896
Filmé par un opérateur des Frères Lumière et qui
Se poursuivra jusqu’à nos jours et demain.

Deux compagnons vous rejoignent
La Cinémathèque Française
La Fondation Jean-Luc Godard.

Très vite, surviennent les massacres du 7 octobre.
Puis le génocide à Gaza.

Génocide.

Vous faites très attention à comment
Ce mot pourrait être « interprété »
Par les membres d’une commission
Dont vous ne connaissez rien
Et qui a valu récemment à Francesca Albanese
La rapporteuse spéciale des Nations-Unies
Sur les territoires palestiniens
D’être traitée publiquement d’antisémite
Par le Ministre des Affaires Etrangères français.

De nombreux chercheurs parlent même
D’un génocide algorithmique.
Qu’ils décrivent comme
Un processus de destruction qui accélère et transforme
La violence en procédure technique.

D’où surgissent d’autres mots
Depuis l’explosion des 80 000 tonnes de bombes
Lâchées en quelques mois sur Gaza.
L’équivalent de 6 bombes d’Hiroshima.

Des mots comme :
Infanticide, féminicide, futuricide, fratricide
Urbanicide, écocide, mémoricide, culturicide.

Dont les effets dévastateurs sur
Les survivant.es et
Leurs descendant.es
Comme sur l’avenir de l’humanité
Sont encore inimaginables.

Vous êtes juive et juif vous-mêmes.
Vous étouffez devant la puissance létale
Et la démence froide d’une machine d’anéantissement
Qui n’a plus rien à voir avec le « droit légitime d’Israël à se défendre ».
Ciblant les Palestiniennes et les Palestiniens
Les aîné.es, les familles, les adolescents, les enfants,
Les nouveaux-né.es, jusqu’aux foetus
Les ventres des femmes.

Israéliens et Israéliennes
Quittent leur pays pour s’exiler ailleurs
Voyant dans cette folie de massacres
Le suicide collectif d’un Etat exclusivement Juif
Qui a choisi la guerre perpétuelle comme hymne national.

Comme dans un film d’horreur de Jacques Tourneur
Vous voyez surgir ici, en France
L’ombre portée de la loi dite Yadan
Qui prévoit d’assimiler toute critique de l’Etat d’Israël
À de l’antisémitisme et
Implicitement à du terrorisme.

Comme dans un film d’horreur de Jacques Tourneur
Vous voyez cette ombre toxique
Retourner tous les mots
En leur contraire
Empoisonner le réel
Détruire le langage
Arracher les yeux
Cracher les anathèmes
Pour un mot dit
Un mot écrit (même il y a 20 ans)
Un mot pas prononcé et qui aurait dû l’être.
La Tour de Babel en temps réel.
Une minute de silence
Transforme la mort d’un jeune néo-nazi
Salement antisémite, raciste, ultra-violent
Abruti par les professionnels de la haine
En super-héros-victime à l’Assemblée Nationale.

Vous faites partie des cinéastes
Qui pensent que depuis Gaza
Le cinéma ne pourra plus être ce qu’il était.
La vision-diffusion-planétaire du génocide à Gaza
Filmé directement par celles et ceux qui vivent cet enfer
A bouleversé votre rapport aux images et au langage.
80 ans après Auschwitz.

Votre grand-père avait fait la Première Guerre Mondiale
En tant que jeune alsacien allemand.
La Seconde Guerre Mondiale
En tant que Juif alsacien français
Déporté à Auschwitz.
Il était médecin.
A la fin de la guerre
Il est reparti à pied avec les Russes
Pour rester avec les déporté.es malades.
Deux ans pour rentrer chez lui
Où il s’est enfermé dans le silence
Pendant les dix années qui lui restaient à vivre.
Un silence assourdissant comme si
Sa parole lui avait été arrachée.
Lorsque vous tourniez Paria,
La Blessure, La question humaine, Low Life,
Vous aviez compris que le cinéma
Serait pour vous une manière de briser ce silence.
De libérer la parole, les paroles,
Soufflées par les violences de l’Histoire.

Grâce à une aide à l’écriture
Accordée il y a deux ans
Par cette même commission
Mais composée d’autres membres
Vous avez tourné une journée
Avec Elias Sanbar et l’historien du cinéma David Faroult
Eclairés par Caroline Champetier
Directrice de la photographie de Jean-Luc Godard et de Claude Lanzmann.

C’était le 5 novembre 2024.
A Gaza, déjà 40 000 femmes et enfants assassiné.es,
La parole d’Elias est très directe, sans illusions.
Pleine d’émotion et de combativité.
Il est question de la guerre, de la terre plurielle palestinienne
Du tournage de Jusqu’à la Victoire
De ce qu’il y a dans ces bandes sonores
Trésor magnétique sauvegardé
Légué par Godard à l’avenir.

Vous venez de terminer votre présentation.
Vous avez consacré l’essentiel de vos paroles
À décrire le contenu de ces bandes sons
D’une richesse documentaire inouïe.
L’âge d’or d’une révolution
Internationaliste, féministe et laïque
Pleine d’espoir et d’avenir.
Vous avez parlé aussi de votre désir de travailler
Avec le jeune poète de Gaza
Mosab Abu Toha
Réfugié aux Etats-Unis et menacé de mort.
Dont des fragments de son livre
« Ce que vous trouverez caché dans mon oreille »
Rythment comme des cartons de cinéma muet
Le montage d’une vingtaine de minutes
Qui accompagne votre dossier.
En invitant sa génération
À prendre la parole dans le film.
Silence.

Le Président s’adresse à une productrice
Assise de l’autre côté de la table.
— « Tu as une question à leur poser ».
Elle se précipite sur sa question
Sur un ton enjouée.

— « Dans votre dossier, Elias Sanbar parle d’Israël. Il dit que ce pays fasciste bénéficie d’une impunité générale à Gaza. Tout comme Jean-Luc Godard n’écoutait pas les Palestiniens lorsqu’il tournait « Jusqu’à la Victoire », ne pensez-vous pas qu’Elias Sanbar n’écoute pas les Israéliens ? »
Personne ne moufte.

Vous ne comprenez pas la question.
Ce n’est pas une question.

Ce mot de « fasciste »
Glissé par elle, dans la bouche d’Elias Sanbar
Produit un trou blanc dans vos oreilles.

A-t-elle la moindre idée de qui est Elias Sanbar ?
A-t-elle vraiment lu votre dossier ?

Vous répondez qu’Elias n’a pas prononcé ce mot.
Elle regarde votre dossier dans son ordinateur
Après quelques secondes, finit par en convenir avec un léger sourire.
Vous vous demandez pourquoi a-t-elle eu besoin de mentir.

Et puis vous comprenez que
Derrière ce mot
Elle avait caché un autre mot
Qui lui brûlait les lèvres…

— Antisémite.

Le terrible silence des quatre autres membres de la commission vous trouble.
Ignorance, indifférence, malveillance, petite lâcheté collective ?
Vous avez le sentiment d’être traduit en justice
Sur un plateau de CNews.

Vous vous entendez leur dire que vous êtes Juif vous-même…
La situation est ridicule.
Dégradante.
Tellement dans l’air du temps.

Vous lui rappelez, ou lui apprenez, que Elias Sanbar
Est une des grandes voix de la Palestine
Qui parle depuis toujours avec tout le monde.
Intellectuels Israéliens, juifs, chrétiens, arabes,
Spécialistes de la Shoah, médecins, journalistes,
Cinéastes, artistes, plasticiens, poètes, philosophes.
Internationaliste et laïc.
Négociateur des accords d’Oslo
Engagée depuis des décennies pour la paix
Et qui sans doute à cause de cela
A suffisamment écouté les Israéliens
Pour ne plus se faire d’illusions.

Mais quoi que vous direz
Le mal est fait.
La première couche du Dôme de Fer a intercepté
L’avenir de vos images et de vos sons.

Ecouter Benjamin Netanyahu ?

L’écouter expliquer les raisons pour lesquelles il massacre le peuple palestinien ?
L’écouter transformer la langue hébraïque en une arme de destruction massive ?
L’écouter continuer le carnage ?
L’écouter bombarder Gaza - La Guerre de la Genèse ?
L’écouter bombarder l’Iran - Opération Lion Rugissant ?
L’écouter bombarder le Liban - Ténèbres Éternelles ?
350 morts à Beyrouth hier en 10 minutes.
L’écouter vanter ses boucheries
« Le doigt sur la gâchette »
Qui sont autant de crimes contre l’humanité.
Que contre le judaïsme lui-même.

60 000, 80 000 enfants explosé.es
Morts, blessés, amputés, orphelins
Dans la bande de Gaza, en Iran, au Liban
En deux ans et demi.

Au nom de quoi ?
De la Bible ?
De la démocratie occidentale ?
De la démence-messianique-identitaire qu’il veut léguer au peuple Israélien
Après sa mort ?

Vous revient en mémoire
Une phrase de Golda Meier
Première Ministre d’Israël
1969 :

« Nous pourrons peut-être un jour
pardonner aux Arabes d’avoir tué nos fils
mais il nous sera plus difficile de leur
pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs fils ».

Quelle tragédie !
L’équation
Netanyahu = Trump
Trump = Netanyahu
Plane sur les ruines
Et sur toutes les ruines à venir.
Détruire un peuple en 80 ans
Détruire une civilisation en 4 heures.

Sont-ils chatouillés
Par l’idée d’utiliser l’arme nucléaire ?

Quant à sa pauvre tentative de détournement
De l’auto-critique radicale développée
Par Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville
Dans Ici et Ailleurs - chef d’œuvre du cinéma
Cela relève tellement de la bêtise
Que vous préférez en rester à rappeler
Comment la fraternité de destin
Qui lie les deux peuples
Juif et Palestinien
Traverse toute l’oeuvre de Godard
Depuis Jusqu’à la Victoire / Ici et Ailleurs
Histoire(s) du cinéma, Notre Musique,
Prière pour Réfuzniks 1 et 2
Sang Titre
- remake de Dans le Noir du Temps
Réalisé pour les spectateurs de Ramallah et de la Bande de Gaza en 2020,
Jusqu’à ses derniers films.

Visiblement ignorante et indifférente (au mieux)
À l’œuvre de Godard
La « plasticienne artiste vidéaste » pérore
Qu’elle trouve que votre projet est cryptique.
Et alors ?…
N’est-ce pas le propre des énigmes et des mystères ?
Elle vous demande de vous expliquer
Sur comment vous comptez faire
Avec toutes ces voix qui traverseront le film.
Celles d’Elias, de Godard, des Palestiniens,
Les vôtres, les archives sonores,
Les poèmes de Mahmoud Darwich, de Mosab Abu Toha.
Vous répondez que vous allez construire le film
Comme une polyphonie de sons, de voix,
De langues, d’époques, de récits, de natures d’images.
Une polyphonie qui supprime les hiérarchies habituelles
Entre les sons et les images.
Une découverte que vous avez fait
Dans vos films récents comme dans
L’Héroïque Lande (la frontière brûle)
Tourné dans la Jungle de Calais
Où circulait une dizaine de langues
De nationalités, de régimes de la parole.
Paroles parlées, paroles écrites, paroles chantées.
Vous dites que ça s’appelle le montage.
Peut-être même quelque chose comme
Une forme de démocratie cinématographique.

Mais vous sentez que la plasticienne artiste vidéaste
A déjà lâché l’affaire.
Ne sait pas décrypter.
Est sans doute trop ceci ou trop cela
Pour s’intéresser à autre chose qu’à ses obsessions à la mode.

Le seul triste et morne retour
Que l’administration transmet à votre producteur
Pour justifier l’avis défavorable est :
« La commission n’a pas obtenu de réponses à leurs questions ».

Après quatre mois d’attente épuisantes
Pour savoir si votre projet monte ou pas
En commission plénière
Des nuits et des nuits de cauchemars
Vous êtes convoqué à un oral
Qui n’est pas vraiment un oral.
Où l’on vous a posé deux « questions » qui n’étaient pas vraiment des questions.

Juste une manière pour cette commission de vous rendre responsables,
Vous, Elias Sanbar et Jean-Luc Godard
De leur manque de courage, de solidarité et d’empathie
Face à une des plus grandes tragédies de notre temps.

Ah oui.
Le titre de votre film est :
Ardent Espoir
aux enfants de Godard, de la Palestine et à l’avenir.

Il se termine sur ces mots de Mahmoud Darwich, chantés en arabe par un chœur d’enfants, réfugié.es Palestinien.nes, que vous voulez tourner dans la Vallée du Jourdain.
Les derniers mots, si prophétiques, de son poème Le Discours de l’Homme Rouge (1992).

« Ô maître des Blancs, où emportes-tu mon peuple et le tien ? Vers quel gouffre ce robot hérissé d’avions et de porte-avions entraîne-t-il la terre ? Vers quel gouffre, béant montez-vous ? Et tout ce que vous désirez, vous échoit. La nouvelle Rome, la Sparte de la technologie et l’idéologie de la folie. Et nous, nous fuirons un temps pour lequel nous n’avons pas encore apprêté notre obsession. Nous nous en irons vers la patrie de l’oiseau, volée d’humains avant-coureurs. Des gravats de notre terre, nous verrons notre terre ; des troués dans les nuages, nous verrons notre terre ; de la parole des étoiles, nous verrons notre terre ; et de l’air des lacs, du duvet du maïs fragile, de la fleur des tombes, des feuilles du peuplier, de tout ce qui vous encercle, ô Blanc, morts qui trépassent, morts vivants, morts qui ressuscitent, morts qui divulguent le secret.

Laissez donc un sursis à la terre. Qu’elle dise la vérité, toute la vérité. Quant à vous, quant à nous. Quant à nous, quant à vous.

Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. »

Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

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