Je suis né vivant alors pourquoi maintenant je dois vivre mort ? J’ai une blessure au dos, la peau est arrachée. Ma sœur est touchée à la tête et ma maman s’est déchiré les muscles de la main et a un trou dans la jambe [1] –
– Andriy joue avec ses trois bonhommes en plastique, il leur a coupé la jambe gauche à chacun, et maintenant les bonhommes sont augmentés par ce pouvoir spécial, ils bondissent en catapulte sur leur jambe, ils sont devenus imbattables. Le père d’Andriy, cul-de-jatte depuis une semaine, a été amputé à la scie sans anesthésie. Il reste silencieux, assis dans la pénombre de la cathédrale. Andriy joue à côté de lui. Les bonhommes bondissent, Andriy court derrière dans les douilles et les bandes de gaze éparpillées au sol, jusqu’aux pieds d’Olia –
– Mihail et Olia sont inséparables. La vingtaine, toujours la main dans la main, collés comme des campagnols des prairies. Dimitriy les regarde. Il a le même âge qu’eux. Il patrouille avec les soldats pendant que les deux campagnols se pelotent l’un contre l’autre dans un bunker de la ville souterraine. Il fume nerveusement. Ils se font des bisous vanille quand les bombardements reprennent plus fort, ça fait des smacks au milieu des explosions assourdies. Dimitriy les regarde s’embrasser. Braoum, smack –
– Daniel regarde Dimitriy. Lui aussi a la vingtaine. Étudiant (en droit), il n’a jamais eu une arme dans les mains. Alors quand il croise le regard de Dimitriy, il a honte. D’habitude, en temps de paix, Dimitriy fait partie des méprisés que Daniel peut ignorer, mais la guerre inverse tout ça : c’est tout à coup Daniel qui ne sait rien faire et qui ne sert à rien. Il voudrait faire quelque chose, mais il se met souvent à trembler avec les murs et les plafonds et à vaciller avec les lampes, il doit compter pour sa survie sur ceux comme Dimitriy qui sortent affronter l’ennemi. Alors il fait des trucs de femmes. Il prête main-forte à Maria –
– les soldats ce sont partout les mêmes, dit Maria, ukrainiens ou russes ou américains, peu importe, ce sont tous les mêmes. La seule fraternité universelle c’est celle-là, la fraternité des soldats, par-delà les camps. C’est l’histoire de Lili Marleen, je te l’ai déjà racontée ? Maria commence à siffloter entre ses dents, Ils disent qu’ils nous protègent, mais ils nous retiennent ici en otages, en boucliers humains, ce sont des soldats, pas des frères. Et les médicaments ? Et le lait pour nos enfants ? Pourquoi ne pouvons-nous pas sortir ? Daniel ne dit rien parce qu’il sait qu’il ne pourra plus sortir –
– ne plus sortir, si seulement ça pouvait être vrai. Ou alors qu’on nous relâche comme deux chevaux de Przewalski dans la zone d’exclusion de Tchernobyl. Personne ne voit Yana et Angelina. Elles sont toujours au milieu de tout le monde dans la fourmilière humaine de Notre-Dame d’acier, mais bizarrement personne ne les voit. Elles étaient attirées l’une par l’autre au lycée avant l’offensive, sans se l’être jamais dit mais elles se regardaient, se regardaient, c’était secret, télépathique, intense, rien qu’à la manière dont elles se regardaient mais c’était tout, elles n’auraient jamais eu le courage de franchir le pas et maintenant elles sont toujours ensemble et ne pensent que l’une à l’autre. La première fois c’était tellement doux, comme un miracle, c’était au petit matin sous la couverture, leurs pieds se sont frottés, leurs gestes ne se dessinaient encore qu’en pointillés, ni rejetés ni approuvés, c’était une zone grise au petit matin, des caresses par-dessus les vêtements, comme des oisillons aux paupières encore collées… sortant avec prudence du néant où elles pouvaient à tout instant retomber… Et maintenant elles peuvent se toucher et se glisser l’une dans l’autre sous les draps, toute la journée chacune a les flueurs de l’autre dans la bouche, la cathédrale bénit leurs caresses et toute la journée elles n’ont que ça à faire, personne n’y fait attention. La guerre est tendre avec elles –
– je ressens physiquement l’invasion comme la présence d’un corps étranger sur le territoire de mon pays, dit Olga, dans ses entrailles qui sont les miennes, entre ses petites lèvres qui sont les miennes, au plus intérieur, plus intime en moi que moi-même. C’est physique. J’ai envie de pousser, de cracher, d’expulser, par spasmes de rejet. C’est viscéral, plus profond que le cerveau humain –
– les gens ne se conduisaient pas humainement, raconte Vika, nous étions douze dans la cave de l’immeuble et d’abord ils n’ont pas voulu de nous malgré les bombes qui pleuvaient, c’était des voisins et des gens que je connaissais de mon quartier, mais papa a forcé le passage et on s’est mis dans un coin tous les quatre, les gens nous ont laissé faire en nous fusillant des yeux. Au début maman ne voulait pas descendre dans l’abri, elle avait peur que l’immeuble lui tombe dessus dans le bombardement… Elle avait des images en tête d’avalanches et de tremblements de terre, de pauvres gens ensevelis et coincés sous les décombres… Là, il y en avait qui gardaient à manger dans leurs poches, leur chaussures, leurs chaussettes, un peu partout dans leurs vêtements, des biscuits et du cake, une tranche de pain de mie, du lard, ils mangeaient recroquevillés sur eux pour qu’on ne les voie pas. On les entendait mâcher dans l’abri. Quand on est sortis, on a retenu notre souffle pour traverser la ville, ça tirait pas loin, et la cathédrale nous a ouvert les bras, on a eu un petit bunker pour nous et une autre famille, maintenant on prie ensemble et on partage tout ce qu’on trouve, même si c’est peu –
– au bout du nième jour, je ne sais plus combien, ils ont arrêté d’éteindre les incendies. Les immeubles brûlaient. Ils brûlaient toute la nuit. J’entendais les chiens piégés dans les appartements, les vieux qui agonisaient, les bébés seuls dans leurs petits lits à barreaux, leurs mères mortes au pied des lits… Depuis ma chambre aux fenêtres scotchées, au milieu des immeubles en feu, il me semblait entendre toutes ces voix inhumaines comme des sirènes dans la nuit du naufragé… Tout ce qui était encore vivant hurlait et brûlait. C’était un grand concert de morts, toutes ensemble en contrepoints, ces voix que je n’arrivais plus à distinguer et à discerner, hululant, piaulant, mugissant, ces voix qui n’étaient ni humaines ni animales. Dans la mort j’ai entendu ainsi qu’on atteint à une fraternité viscérale du vivant –
– Anton et Artem ne s’aiment pas, ils n’ont pas vraiment vécu ensemble, ils ne sont qu’à moitié frères de toute façon, mais maintenant leur père est mort dans l’explosion du Théâtre de Marioupol, et les mères on ne les trouve plus, mortes aussi sans doute, enfin c’est surtout Artem qui ne peut pas supporter ce petit qui le colle et le suit partout et ne dit rien et le regarde avec ses grands yeux. Il va sûrement devoir s’en occuper maintenant, s’en occuper pour longtemps, très longtemps, et pourtant tout le monde s’appelle frères, tout le monde dit, Mon frère, et Artem, lui, doit se coller ce petit –
– le petit a des yeux de canari, le monde s’imprime et se reflète dans ses yeux. Dans l’abri il y a des gens qui ont peur. Dans l’abri il y a des gens qui grelottent. Des gens qui suent. Il y a quelqu’un qui fait semblant de lire un livre. Il y a des gens qui expliquent comment ça va être le bombardement. Il y a des gens qui disent on est fait comme des rats. Il y a un homme avec un chien et qui parle au chien et le chien lui obéit au doigt et à l’œil. Il y a un homme qui dit que chez lui il a dû tuer son chien au fusil parce que le chien avait peur de la sirène d’alerte et hurlait sans s’arrêter. Il y a une femme qui allaite sans arrêt un bébé qui ne pleure jamais et qui semble mort on dirait une poupée. Il y a une femme qui se blottit entre deux soldats et qui se laisse toucher par les deux soldats ensemble. Il y a une blonde qui est descendue dans l’abri en nuisette transparente. Il y a un soldat qui a trois doigts et un autre qui lui dit parfait pour le bowling. Il y a un soldat avec un gros pansement sur l’œil et qui fait des clins d’œil avec l’autre œil. Il y a un soldat avec un seul bras et qui joue aux échecs en échangeant les deux pièces entre les doigts de sa main hyper vite, comme un coup de magie –
– les édoigtés et les mutilés, les hommes-samovars, les hommes-balalaïkas regardent leurs frères soldats, jaloux de leur force, ils les regardent comme un mari impuissant dans son fauteuil roulant regarde sa femme insatiable baiser avec tout le régiment, religieusement, ils les regardent sortir de la cathédrale et revenir comme les bateaux au port avec la marée du soir, ce sont des vieillards précoces de vingt ans, vingt-cinq ans, assis sur leur banc toute la journée, qu’on pose sur les chiottes une demi-heure, parfois on les oublie, une heure, qu’on retrouve en boule dans les chiottes ayant basculé du trône et qu’on repose sur leur banc, comme ça toute la journée –
– toute la journée Armen soutient les soldats et participe tant à leur émotion qu’il a le sentiment de faire partie du bataillon et d’être avec eux au combat, sur le terrain, à découvert. Il a été mobilisé par la loi martiale comme tous les hommes ukrainiens mais il a cinquante-six ans, vite essoufflé, il ne fait rien, ne peut rien faire, et il parle comme s’il était avec eux, comme s’il était l’un d’entre eux, il jubile en disant « nous », par exemple : « nous avons surpris trois de ces chiens », « nous leur avons tiré dans les genoux un à un », « ils jappaient comme des chiens », etc. Les soldats sortent et il répète, il répète les phrases tout seul, des morceaux de phrases, « ces chiens », en attendant le retour des soldats comme un chien dans l’appartement, allant et venant dans les coursives, le visage radieux –
(Personne ne voit Yana et Angelina.)
– Pavel est soldat, il n’est pas comme Dimitriy et tous les autres petits hommes noirs et comme tous ces apprentis miliciens qui jouent au gendarme dans les rues d’Ukraine depuis huit ans, ce n’est pas un volontaire enrégimenté mais un vrai soldat de l’armée ukrainienne, formé et discipliné, il ne joue pas, la guerre ce n’est pas un Luna Park. Mais il est minoritaire, la cathédrale est majoritairement occupée par ces guerriers amateurs, ces hooligans qu’il faut maintenant considérer comme des égaux. Il a beau donner des directives, dehors c’est devenu un vrai paintball, ils tirent aux pigeons, ils arrosent, pissent des balles, au tromblon. Il est arrivé qu’ils se tirent dessus, ces cons. Les uns sur les autres, tu parles de frères. Zoltan a eu la jambe plombée par un des siens, déchiquetée. On lui a coupée. On dit que c’est un héros –
– Héroïam slava ! Les femmes ont toutes des héros pour maris ou frères ou fils. Chez nous les femmes sont habituées depuis toujours à tout ça, elles en ont vu, dit Maroussia, ça ne leur fait pas peur, elles vont sur le champ de bataille et ramassent leurs blessés comme si elles se promenaient dans un jardin en y cueillant des coquelicots. Il n’y a pas de fantôme de Kyiv, cet ange-gardien aviateur, mon cul !, pas de Hollandais volant dans le ciel pour nous sauver des bombes, non : les seules forces surnaturelles ce sont celles de nos femmes –
– pendant la Grande Guerre Patriotique, les soldats libéraient en Ukraine des villages sans hommes, où il ne restait que des femmes. Bientôt ce sera le contraire pour nous, à la vitesse de l’exil des femmes vers l’Ouest… l’Ukraine sera dépeuplée de ses femmes et il ne restera qu’un peuple d’hommes –
– Tetyana se pose la main sur l’épaule, là où tout à l’heure encore elle avait le FGM-148 Javelin bien calé, le lance-missile antichar. Quand elle envoie le missile elle gueule, Va te faire foutre !, comme sur l’île Zmiïnyï, l’île des Serpents, à chaque fois : Va te faire foutre. Elle l’a toute la journée avec elle quand elle sort, alors elle le sent encore le soir et toute la nuit, comme s’il faisait partie d’elle, se caresse l’épaule toute la nuit comme à la place d’un membre fantôme dont on viendrait de l’amputer. Elle se sent plus sûre et plus ancrée, elle comprend ce que c’est que d’être un homme et de pouvoir sortir de soi à volonté, de pouvoir tirer et de pouvoir souiller et de pouvoir transformer le monde à sa guise. Elle baise des chars. On dit que la guerre c’est une affaire d’hommes mais ce qu’on ne dit pas en revanche c’est que tout le monde peut le devenir, homme, rien de plus facile. C’est prothétique, l’homme. Prête-moi ta queue que je t’encule. L’anatomie c’est fini, maintenant ça nous pousse aux épaules et ça nous pousse dans les doigts, partout. Les États-Unis nous livrent de la testostérone en tubes de métal. Tetyana vibre encore des tirs de Javelin, les os de sa cage thoracique ont résonné et vibrent encore des tirs qui ont enflammé la plaine de Marioupol. Elle va leur brûler les yeux, aux orques russes –
– les orques russes, on les fout dehors et puis après on s’occupera du reste, ne vous inquiétez pas pour ça, rumine Oleg, tous les roms, toutes les lopes, les travs, les trans, les teups, on va tout bien nettoyer. Et le petit juif soi-disant chef de guerre, le saltimbanque qui nous parle en orque, lui aussi, vous inquiétez pas, la petite lope on lui réserve son heure de gloire et par contre graissez bien le cul de la Zelenska avant qu’on arrive… Oleg grince des dents, il mime avec le goulot de la bouteille de samogon presque vide les mouvements de va-et-vient qu’il fera dans la Zelenska. Il a besoin d’elle chaque soir, le culte d’Azovstal vénère les Icônes : Oleg a besoin de cette image en tailleur blanc pour se vider de la journée. La Vierge est là, dans sa tête et sur papier glacé, elle veille sur lui et le nourrit. Parfois on nourrit avec de la viande et du lait, parfois c’est en prenant la haine qu’on nourrit. Elle peut recevoir tout ça. Jamais les crachats et les pleurs et le foutre n’atteignent une Icône, jamais, car les Images sont hors du temporel –
(Personne ne voit Yana et Angelina.)
– ça c’est le petit Jésus qui déménage, ma chérie, dit Natalka à Lilia sa petite fille. Les explosions. Il bouge ses meubles tout en haut, à l’étage du dessus, tout-là-haut-là-haut. Natalka disait déjà cela autrefois à son fils quand il y avait de l’orage, ça le rassurait. Lilia est petite mais il faut dire qu’elle sait ce que c’est que les déménagements. Ils en ont fait tellement depuis cinq ans, son papa doit tout le temps changer de travail. Les déménagements ça fait du bruit, c’est normal, des fois on fait tomber des meubles sans faire exprès, ça dégringole les escaliers, badaboum, mais là le petit Jésus il doit avoir beaucoup de meubles, il n’arrête pas de déménager tous les jours –
– une fois j’ai baisé pendant un gros orage en plein jour, c’était un été de chaleur écrasante, l’orage avait éclaté au-dessus de nous tout d’un coup, il ne pleuvait pas encore mais il faisait sombre et lourd. Les éclairs étaient suivis de roulements de tonnerre de plus en plus rapprochés, terribles, ils faisaient vibrer les murs et on les sentait en nous à l’intérieur, dans la cage thoracique. Entre les coups de tonnerre, le silence était énorme et écrasant, encore plus terrifiant que le tonnerre. La femme avec qui je baisais, – elle s’appelait Julia, – avait peur de l’orage, et moi aussi je dois dire que j’étais impressionné, mais on avait continué sans même rien se dire et c’était vraiment quelque chose de fantastique, nos ébats avaient changé avec le temps, ils étaient devenus plus graves et expressionnistes : la foudre électrise la peau de Julia, lui dresse les poils, on vibre par sympathie avec les roulements, on adopte leur rythme brisé, on épouse les déflagrations dans nos reins, et au bout de quelque temps on a l’impression qu’on les déclenche en baisant, j’ai le sentiment d’être l’empereur de la foudre, c’est moi qui fais rouler le tonnerre avec mes reins, et je vois dans les yeux de Julia qu’elle veut ça, profondément, elle prend et elle accueille mes coups en elle comme la terre reçoit la foudre et toute la colère du ciel dans un mariage sacré. Et en elle le tonnerre est entré –
– Petro est entré dans le petit dortoir au moment où Oxana faisait sa toilette avec une bassine en plastique bleu à ses pieds, elle était nue mais ça ne l’a pas dérangée elle lui a souri, elle a dit Pryvit ! avec douceur, et elle a simplement continué sa toilette. On étouffe dans les bunkers, alors la nudité c’est comme dans les mines à charbon, on ne la voit pas, mais là Petro a été malgré lui saisi par la beauté morale d’Oxana, couverte d’ecchymoses et de griffures, l’éponge qui passe entre ses seins comme dans un tableau de Degas qu’il avait vu autrefois, sa peau marbrée. C’était aussi comme la « petite Véra » dans ce film de la fin des années 80 qui se passe à Marioupol, les seins nus de beauté prolétarienne désenchantée, montrés sur fond de bocaux à cornichons… Petro revient du désert lunaire de Marioupol, il avait oublié la possibilité même du don, la vertu surabondante à sa source, la vertu naissante comme la naissance des seins d’Oxana, si pudique dans l’impudeur et dans la saleté, si simple dans le plus difficile, comme dans ce film, souviens-toi, Sue perdue dans un parc de Manhattan, est-ce que c’est Central Park ?, seule sur un banc, un dimanche matin, relève son pull pour offrir à voir furtivement ses seins à un vieil homme noir, dans un échange plus vrai et plus humain que toutes les mascarades sociales, et à la fin Sue meurt seule sur le même banc. Petro sourit, contemple la beauté révélée en Oxana, puis il va sortir se faire hacher par les balles et cracher sa cervelle –
– Ivan crache le sang chaque matin, dans les draps, dans son mouchoir. Il se cache pour cracher. Au milieu des soldats traumatisés, des soldats cassés et béquillards, il ne va quand même pas se la ramener et se plaindre avec juste ses poumons qui crèvent, au milieu des soldats estropiés, de toute façon qu’est-ce que ça changerait, on ne va pas l’évacuer, lui qui n’est rien, et même s’il était quelqu’un les ponts et les corridors sont coupés, et si c’est pour être amené en Russie, bon sang plutôt cracher et crever là ! Alors Ivan crache, il crache et il se tait : se taire, devenir insignifiant, se réduire à zéro, rien du tout, devenir invisible à force de négation de soi et s’évaporer enfin dans la chaleur infernale de la cathédrale de feu, voilà sa grandeur, la sienne, unique, la seule dont il soit proprement capable –
– la seule chose dont Egor est capable, c’est de prier. Mais comment prier ? –
– Kristina ferme les yeux et dit qu’elle ressent les bombes, qu’elle ressent chaque bombe. Tu te souviens au début du siège, avant qu’on arrive ici dans la ville souterraine ? La nuit dans l’immeuble on s’allongeait et le spectacle commençait, les tirs de roquettes et les canons, la défense anti-aérienne, ça n’arrêtait pas. On entendait les avions venir et on se disait, Ça va, c’est encore loin, puis le moteur de l’avion nous survolait, on retenait notre souffle, sans savoir où il allait lâcher sa bombe, et au boum on se disait, Ce n’est pas nous, c’est plus loin. Au début on sortait pour trouver de l’eau, faire du troc, l’argent ne servait plus à rien. Et puis c’est devenu invivable, tout autour de vous, vous entendez des tirs, partout, comme si vous bouilliez dans un chaudron. Nous sommes passés au Théâtre de Marioupol un jour avant qu’il ne soit bombardé. Il était si plein qu’on ne pouvait même pas y mettre un pied. Vous ne pouvez pas imaginer la quantité d’enfants qu’il y avait, c’était comme lors d’une fête foraine. Tout le monde des quartiers détruits y avait emmené leurs enfants. Maintenant quand je ferme les yeux dans le noir pendant les bombes, je ne vois plus les éclairs et les zébrures, mais je revois les enfants –
– les enfants c’est vraiment l’enfer, dit Valentina, n’en ayez jamais ! Sitôt que vous en avez, c’est fini pour vous. Vous sentez aussitôt que ce sera plus jamais pareil : maintenant vous vous saignerez aux quatre veines, c’en est fini de votre force, on vous tient à la gorge et on va vous faire ramper, on vous tient par l’Enfant et vous voilà pire que chienne… Chienne, oui, je revois ma chienne, je l’adorais… je la revois la nuit où elle a mis bas. Les petits sortaient, les uns après les autres, je ne sais plus combien. J’étais gosse. On l’a encouragée, avec ma mère. On tirait sur les chiots, entre le pouce et l’index, avec une délicatesse infinie... Sages-femmes de chienne ! Je l’ai vue lécher un petit mort-né. Je l’ai vue, le lécher obstinément pour lui donner vie. Mon père a dit, On ne peut pas les garder. Il faut les piquer. Elle ne les a eus que quelques heures. Elle arpentait le jardin, rasant les haies, elle les cherchait. Une hyène affamée. Elle les cherchait, partout. Je revois ma chienne blottie dans le carton trop étroit pour elle où, quelques heures plus tôt, on avait mis les petits aveugles sur une couverture, qui piaulaient. Je l’entends encore hurler à la lune, pendant des heures. Dans la maison, on se taisait. Je suis passée la voir, et elle avait les mêmes yeux en nous regardant, ses yeux doux. Elle m’a léché la main. On lui avait pris ses petits pour les tuer. Faites-en si vous voulez, autant que vous voulez, mais n’en ayez pas ! –
– Eugene n’a pas d’enfant, pas encore, il ne faut pas en avoir avant d’avoir réglé certaines choses, enfin c’est mieux, ce n’est pas à votre enfant de les régler pour vous et de vous servir de baume et de médicament et de vengeance contre votre propre enfance, et qui veut léguer la guerre en héritage à ses enfants ? Eugene n’a pas d’enfant mais il a une demi-sœur russe, Alevtina. Il a voulu l’appeler l’autre jour avant de s’enterrer ici et au téléphone on lui a dit qu’il n’y avait personne qui le connaissait dans cette maison, c’était la voix de sa belle-mère, et ça a raccroché. Il lui a écrit et la lettre lui est revenue avec « Inconnue à cette adresse », le nom rayé, leur nom ukrainien, le nom de leur père, rayé. Il voudrait seulement savoir si Alevtina pense pareil ou si elle est retenue malgré elle dans les idées de sa famille russe, dans les idées du pouvoir et de la télévision russes. Quand ils étaient mômes elle était toujours la plus rebelle, la plus délurée, une vraie tête, elle désobéissait dès qu’elle se sentait forcée, c’est elle qui lui a montré la noblesse et la joie de souffrir pour sa fierté et maintenant elle se plierait et se ferait mettre par tous ces zombies en disant merci ? Il faudrait qu’il la voie, rien qu’une minute, il saurait, rien qu’en la voyant, c’est quelque chose qui se voit tout de suite –
– ça se voit tout de suite sur la gueule de Nikita. Il a la marque, la marque invisible de l’Afghanistan, même s’il en est revenu en un seul morceau, alors que tant d’autres sont revenus sans bras, sans jambes, équeutés. L’Ukraine est le nouvel Afghanistan, je vous le dis : un terrain pour un affrontement indirect entre la Russie et l’Occident, une guerre à distance… Je ne veux plus être leur otage. Nikita porte régulièrement la main à la plaque militaire soviétique qui pend encore à son cou. Entre Afgantsy, on se reconnaît tout de suite. On est liés par l’enfer. Mais j’ai des vieux frères d’Afghanistan qui aujourd’hui ont choisi le côté russe. Ils restent fidèles à la « grande armée », et maintenant on est ennemis. Je vais peut-être devoir tuer Youri ou un autre. Je n’hésiterai pas. Je le tuerai. Ils n’arrivent pas à sortir de leur vieil idéal soviétique, auquel ils ont tout donné, pour lequel ils se sont humiliés, dit Nikita en caressant encore sa plaque, ils n’en sortent pas, c’est trop dur pour eux, mais moi j’en suis sorti et je les aiderai à en sortir, en les tuant, ce sera le dernier acte de notre fraternité mortelle –
(Personne ne voit Yana et Angelina.)
– Valeriy va sortir, mais ce ne sont pas les bombes qui le font trembler, c’est Elena. Elena qui lui a dit qu’elle l’honorerait ce soir spécialement pour sa bravoure. Il tremble non parce qu’il doit affronter la mort chaque jour mais parce que, vivant, il doit affronter Elena ce soir. Tout le monde lui a dit qu’Elena c’est le summum, il vaut mieux assurer avec elle, on en rit avec les camarades, elle fait office de ciment entre eux, en passant de l’un à l’autre. On dit qu’elle baise comme un mec, qu’elle jouit au lance-roquettes (c’est-à-dire : plusieurs fois, en rafales, explosivement), et lui il ne sait pas faire ça, il manie mieux le fusil que les femmes. Les envahisseurs qui pénètrent au char dans les villages, les nazis défoncés à la meth pour la Blitzkrieg, les soldats américains en Irak défoncés aux stéroïdes et à la cocaïne, bandaient, bandaient à mort et dégommaient à vue comme à Doom. Canons-dildos, bites télescopiques. Valeriy tremble parce qu’il ne bande pas pour les femmes alors que tout le monde dans son unité bande pour Elena. Les autres l’ont regardé d’un air entendu, genre, Veinard, On te laissera la petite pièce calfeutrée tout en bas, on ne l’entendra pas hurler à la mort au sixième sous-sol, mais Valeriy a l’impression qu’on parle du sixième cercle des enfers, le cercle des Hérésies. Personne ne le sait encore, mais Valeriy est un Hérétique, ça ne se voit pas –
– est-ce que ça se voit, est-ce que ça se voit ?, Remilia n’arrête pas de se sentir regardée et étudie chacun de ses gestes. Elle a entendu parler d’une queer d’Odessa qui a dû fuir à pieds à travers les fougères et les roseaux et la boue pour gagner la Moldavie. Remilia doit se dissimuler parce qu’elle est considérée comme un homme par la loi et doit donc être réquisitionnée pour la guerre : sur ses papiers, elle est Roman, parce qu’à la naissance on en a décidé ainsi. Elle n’était pas là à sa naissance, ce n’était pas elle qui était là. On a décidé pour elle et maintenant ça continue, les hommes décident et veulent lui imposer leur guerre d’hommes et d’hormones, alors maintenant elle doit se cacher, elle ne sort pas de son bunker, la cathédrale est comme le ventre de sa deuxième mère. Elle doit souffrir pour renaître et quand ce sera fini elle pourra enfin sortir la tête et vivre au grand jour en tant que femme, la guerre est sa gestation –
– j’ai la nausée, dit Kateryna, la nausée de femme enceinte. Jour et nuit, la nausée ne me quitte pas. Je suis enceinte de la guerre, engrossée par les bombes. L’enfant qui naîtra ne sera pas normal. Ce ne sera pas un enfant avec des bras potelés et un rictus normal, ce sera un enfant adulte et sombre, comme si je devais accoucher de moi-même, d’une version mutilée et pervertie de moi-même, mélangée avec les autres, avec l’ennemi lui-même, avec la mort –
– je prends du sarrasin, dit Natacha, du bœuf en gelée, j’ajoute un peu de farine, du bicarbonate et ça fait des boulettes –
– est-ce que tu crois que je survivrais rien qu’en avalant ton sperme ? Combien de temps je tiendrais sans rien d’autre ? Et Zoia se laisse caresser la tête par Yarik pendant qu’elle replonge. Elle ne veut plus qu’il jouisse dans son ventre, elle ne veut pas d’un enfant de la guerre. Vagin maudit. Dans le noir, elle déglutit rapidement, trois ou quatre fois de suite, à contretemps des saccades, et ils sentent leurs muscles se conjuguer en un swing de spasmes. Bebop de prostate et de gosier ! Jazz pur jus ! Peu à peu ça l’infuse, ça lui passe dans le sang comme du jus de cheval. Elle sent qu’elle métabolise la testostérone. Elle mute. Elle se bricole en Frankenstein avec ses propres boyaux. Branche le circuit reproductif sur le circuit digestif ; plop, court-circuite ; crac, détourne les fonctions l’une dans l’autre. Cyborg de l’orgasme. La nouvelle femme ! Bientôt ses forces grandissent. Elle va plus vite, pam pam pam. Les idées fusent. Elle pue un peu plus. Elle a envie de mettre des doigts. Son bassin a des pulsions, putain ça va cogner. Une placide ménagère à qui l’on grefferait l’œil d’un tueur sanguinaire, ne serait-elle pas aussi prise de visions criminelles fulgurantes ? Et son œil ne commanderait-il pas impérieusement sa main ? La femme du soldat ne participe-t-elle pas fémininement à sa force vitale, ne lui vole-t-elle pas son jus comme une sorcière clandestine sur l’oreiller ? Diasparagmos ! Zoia irradie de raisons séminales, jusqu’aux ongles et à la pointe de ses cheveux. Elle brille dans la nuit d’Azovstal –
– et la balle a fait gicler sa cervelle russe, je l’ai vu dans la lunette de mon fusil au soleil du soir, dit Yuriy L. : il courait la main sur la tête, se tenait la tête comme pour colmater la fuite et empêcher sa cervelle de se répandre hors de son crâne, courait comme un canard sans tête, au hasard, courait après sa cervelle qui fuyait entre ses doigts. Je l’ai laissé comme ça et je l’ai regardé courir. J’aurais pu tirer une deuxième balle, il serait tombé net, mais non : j’ai regardé, de loin, à travers la lunette de mon fusil comme dans un kaléidoscope –
– et la balle a été arrêtée par un iPhone 11 logé dans la poche de mon gilet pare-balle, là sur mon cœur, j’te jure ! Sain et sauf ! Sauvé de Poutine par Steve Jobs. C’est un signe clair, tu ne crois pas ? Cela veut dire que nous ne sommes pas russes. Nous sommes les vampires slaves d’Amérique, connectés aux ondes qui fusent dans le ciel du fond de nos cercueils d’acier –
– Vlad dormait le jour et sortait la nuit, il se souvient des fêtes sur les toits de Marioupol, la vue sur les étoiles et sur la mer pendant que les tirs retentissaient au loin, il se souvient de Diana Berg comme d’un ange irréel et du concert de Hammerman Destroys Viruses, et maintenant ils sont descendus des toits dans les sous-sols et les bunkers, maintenant on est vraiment underground, plaisante Vlad. Et Diana Berg a fui loin de Marioupol. Vlad repense aux nuits étoilées des années passées pendant qu’une ado aux dents baguées chante sur une vidéo de Jerry Heil et Kalush un hymne à Angelina Jolie qui est venue en visite à Kyiv : ô Angelina, Déesse de la Guerre, change les Ukrainiens en Immortels ! –
– et je me souviens des étés sur la plage de Marioupol, avec les grues et les cheminées de l’usine qui nous entouraient de loin comme des anges protecteurs, aux ailes lasses mais puissantes et bienveillantes. – Je ne me souviens pas. – On entrait dans la mer d’Azov et on avait pied pendant plusieurs centaines de mètres, c’était comme si on marchait sur l’eau. – Je ne me souviens pas. – Le grain des peaux, les sueurs, le sable rocheux… On s’allongeait après le travail à l’usine, on flottait dans les eaux iodées et polluées, on se baptisait aux hydrocarbures et aux nitrates sur les rives des anciens Cimmériens –
– et Anastasia chante une berceuse pour l’ennemi, J’ai pitié de toi, mon ennemi, Dors, dors, dors… Dors dans ce sol glacé comme un bébé dans mes entrailles, Tu es mon captif pour toujours. Tu voulais cette terre, alors maintenant mélange-toi avec elle [2]* –
– le Mélange… la Dissemblance… la Caresse… Ce sont les nouveaux superpouvoirs, qui remplaceront bientôt ceux de Sviatogor ou de Colossus ou de Magik. Les gamins joueront bientôt avec des figurines au crâne rasé à l’effigie de Stasik et des gueules cassées de Marioupol. On fera plier un ennemi en le Mélangeant, on le vaincra par des attaques de Dissemblance... X-men ! Les nouveaux mutants de la guerre ! On se fait une idée fausse de la force. La force ne fait pas que frapper et écraser. Elle séduit, persuade, incite, triche, ment, trompe, tourne, détourne, caresse. Il y en a plusieurs, des espèces de forces. Il y en a partout autour de nous qu’on ne voit même pas parce qu’on nous écrase le nez dans les couilles et les biceps. De nouvelles forces se lèvent. La force des cristaux. La patience. La transformation. Le déguisement. La force des fougères et des invertébrés, de l’Hippocampe Pygmée des Gorgones et de la Chouette Lapone. La force des agenouillés… Craignez les pierreuses ! –
– on balance des pierres sur des blindés, peu importe, l’important est ailleurs ; les orques ont perdu d’avance, je vais te dire pourquoi : l’agressé est toujours dans la position la plus favorable à sa force spirituelle. Un peuple ne peut naître que par l’oppression, comme un gaz qu’on comprime jusqu’à condensation solide. Les russes ne sont pas un peuple. La Russie est un corps sans vie, un colosse qui subsiste par la tête, mais dont les membres, également privés de force, languissent. C’est un peuple de muets ; un magicien a changé cent-quarante-cinq millions d’hommes en automates qui attendent la baguette d’un autre enchanteur pour renaître et pour vivre [3]**… Pour une Pussy Riot, combien de centaines de milliers de paysans serviles éparpillés dans les steppes et de citoyens débiles ! Ce qui leur manque, c’est d’être agressés. Ils ont oublié les rats humains de Stalingrad. Ils ont oublié Tchouïkov. Le pouvoir russe nie l’unité de notre peuple, mais par sa violence il cristallise cette unité ! Quelle ironie fatale. Plus Poutine veut nous dissoudre, plus il nous fédère. Les peuples qui n’ont que leur passé sont des morts-vivants. Mais nous, notre peuple est jeune, c’est un peuple en action, qui se constitue par l’affrontement. Le gouvernement russe nous a décrit comme une horde nazie, mais c’est l’armée russe en réalité qui est la plus corrompue, impure, sans âme, faite de mercenaires, maraudeurs, pilleurs, violeurs de fillettes, tortionnaires sauvages, qui tuent les villageois pour leur voler leurs téléphones et les envoyer chez eux en Russie dans leurs familles. Un gars, ils lui ont coupé l’oreille… Ils décapitent. Ils ne savent pas ce qu’ils font. De vraies canailles embourgeoisées. Des orques. Ils ont oublié leur passé, ils ont tout oublié. La Russie, le Léthé, Loreleï [4]***. Nous, notre combat a un sens. Quand on en attrape un, tout seul, coupé de son groupe, il s’effondre, il crie maman. Les nôtres crient gloire à l’Ukraine ! Se battre par appât du gain ou se battre par amour, choisissez –
– c’est Alexievitch qui écrit que l’amour est le seul événement personnel que l’on connaisse à la guerre ; tout le reste est collectif, même la mort. Mais l’amour lui aussi est porteur d’un sens collectif, à mon avis. Je t’aime. Je t’aime et pouvoir t’aimer et te le dire aujourd’hui est aussi un acte politique, car à travers mon amour pour toi c’est la possibilité de notre rencontre ici même que je défends, et à travers toi c’est autre chose de plus grand, à travers toi c’est forcément l’Ukraine que j’aime. Cet amour-là est l’amour de Marioupol, le nouvel amour platonique, le plus fort qui soit. Ils ne sortent pas de leur caverne. Dimitriy les regarde –
– les Occidentaux nous regardent, comme des singes humains au zoo, dans les cages des écrans de télévision… Ils se sentent encore protégés par les vitres. Ils nous trouvent mignons comme des pandas roux, des bestioles en voie d’extinction. S’attendrissent à nos larmes. Les Allemands, les Français, tout ça. On peut déjà s’estimer heureux qu’ils nous regardent, il y a tant de guerres qu’ils n’ont pas même vues, qu’ils n’ont pas daigné voir… Ils accueillent nos femmes… Ils vont les baiser. Elles ont raison d’y aller. Elles les baisent aussi. Nos femmes ne sont pas comme les autres, ce sont des outre-femmes. De vraies petites Adriana Chechik : elles se plient au désir de l’autre, hypercorrectes, et c’est là leur ruse… Elles ont tellement plus de jus et de force vitale que le pauvre petit mâle occidental qui les prend en pitié dans son lit… Nos femmes, ce sont nos body snatchers ! Elles ensemencent l’Europe, l’enslavent par la queue, la dressent. Le jour où ils prendront conscience de leur dépendance et de leur faiblesse, on les aura déjà tournés, on leur aura grignoté le cœur. Les Occidentaux, il leur faut des dangers nucléaires pour se sentir vraiment liés à l’Est. Il leur faut Tchernobyl ou bientôt Zaporijia. Il leur faut des grosses explosions –
– les explosions sont maintenant devenues notre silence. C’est pareil dans les villes, à Kyiv et ailleurs, les sirènes retentissent et personne ne bouge. Les sirènes appellent tout le monde aux abris, mais les gens sont au café, dans les rues, et ne bougent pas : ils continuent de parler et de marcher, comme si rien n’était. Les missiles hypersoniques Zircon, indétectables par la défense anti-aérienne, lancés dans la région de Vinnytsia… 500 kilos d’explosifs te tombent dessus et tu ne bouges pas. Tu es soufflé, carbonisé, désintégré sur place. Même si les gens étaient prévenus par une sirène, ça ne changerait rien… 500 kilos d’explosifs te tombent dessus et tu ne bouges pas parce que tu t’en fous, parce que tu as la guerre dans le sang et que tu es fatigué. La guerre est ton silence, fait de battements cardiaques et d’explosions. Tu entends de l’intérieur ton cœur qui sursaute. Ceux qui ont fui l’Ukraine aux premiers boums ne peuvent pas comprendre cela, dit Anzhela, les autorités nous exhortent à évacuer Donestk et le Donbass, mais la fatigue fait vivre, la fatigue nous redonne le courage de vivre –
– aujourd’hui Mykola est sorti au front, il a tout juste dix-huit ans et il donne sa vie alors Mila veut lui donner ce qu’elle a et elle n’a rien, elle n’a qu’elle-même à donner. Ils ne l’ont jamais fait et maintenant ils sentent qu’ils doivent le faire car le destin peut les enlever brusquement l’un à l’autre. Avec la guerre c’est le temps qui passe autrement, le temps c’est du sang. Ce qui était normal est devenu grave comme un ciel qui aurait tourné à l’orage, Mykola était si doux il y a peu, si doux et patient et il a tourné aujourd’hui. Il a tiré, il a tué. S’il ne donne pas encore sa vie il doit prendre celle d’un autre. Prendre. Il la fait se retourner car il lui est impossible de voir son visage en faisant ça, il a honte de ce qu’il sent en lui, ce désir impatient, ce droit impérieux, elle trouve la position et il la prend elle aussi, la prend par derrière, la transperce en deux ou trois coups sans pouvoir faire autrement, il ne sait pas faire et n’a pas le temps. Mila l’imaginait plutôt comme un cylindre tout lisse, comme un tube, une éprouvette qui se serait logée en elle comme dans un moule, parfaitement comme par une harmonie préétablie des organes, elle n’imaginait pas la morsure. Mykola la tient par la taille et concentre toute sa force dans ses mains, toute sa peur et sa rage de victoire, dans ses mains, et Mila le soutient de ses quatre membres enfoncés dans les deux matelas superposés au sol, ne demande rien, s’oublie, se donne, ô Mykola je t’aime, tu es fort tu ne peux pas mourir, et elle saigne avec l’ennemi que Mykola demain va abattre encore –
– il a dû abattre un chien qui était coincé dans l’appartement à côté, à moitié déchiqueté, Alekseï a pris une barre de métal et il a frappé une dizaine de coups comme un fou, sans regarder, de peur de le rater et de le faire souffrir… Un bâtard à moitié noir, qui lui aurait même léché la main malgré la douleur mortelle… Il ferme les yeux et il lui semble que du fond de son trou il entend le chœur de tous les chiens et chats abandonnés lui parvenir depuis les immeubles calcinés de la ville, des milliers de hululements et de miaulements des chiens et des chats que les gens ont laissés derrière eux en fuyant comme on laisse tout derrière soi, des chats coincés derrière les tuyaux de chaudière, des chiens piégés dans les enchevêtrements de béton armé –
Le rayon vert de la cathédrale tombe sur leur baiser et personne ne voit Yana et Angelina. À travers leur baiser on voit battre le cœur surnaturel de Notre-Dame d’Azovstal.
Frédéric Bisson
(Extrait de Notre-Dame d’Azovstal, Chapitre 7)
Illustration : Marioupol, usine Azovstal, 16 mai 2022






