La doctrine de guerre révolutionnaire popularisée. L’influence des romans de Jean Lartéguy en Argentine

Jérémy Rubenstein

paru dans lundimatin#124, le 27 novembre 2017

La redoutable influence qu’a eu la Doctrine de Guerre Révolutionnaire en Amérique du Sud est relativement bien connue. Cette stratégie militaire contre-insurrectionnelle, théorisée et appliquée par des officiers français quelque part entre les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, a très tôt intéressé leurs pairs sud-américains qui ont repris ces méthodes pour les adapter à leurs sanglantes dictatures. Ce qui est moins connu est paradoxalement plus évident : la diffusion de cette même doctrine à travers des produits culturels de masse. Le cas du romancier apologiste des “parachutistes”, Jean Lartéguy, illustre bien cette « conquête des cœurs et des esprits » par un produit culturel assimilable à une arme psychologique. Vendus à des centaines de milliers d’exemplaires à travers le monde, ses romans de gare ont justifié - a posteriori pour la Guerre d’Algérie et a priori pour les dictatures latino-américaines - les pires crimes des militaires. La réception de Jean Lartéguy en Argentine nous éclaire sur cet aspect méconnu de l’exportation des méthodes répressives made in France.

Ce texte est la traduction d’une communication de Jérémy Rubenstein en castillan à l’occasion d’un colloque intitulé « Pensar las derechas en América latina, siglo XX » qui se tenait à l’Université Sarmiento (Province de Buenos Aires) en juillet 2016.

La version originale est consultable ici :

Un temps oublié, le nom de Jean Lartéguy [1] a connu une nouvelle actualité à partir de la moitié des années 2000 du fait du général étatsunien David Petraeus. En effet, le commandant des forces d’occupation en Irak et en Afghanistan, ainsi que principal auteur du manuel COIN (pour couterinsurgency) de 2007 [2], a encouragé la réédition de la traduction anglaise de Les Centurions [3], dont il recommandait la lecture à ses soldats.

France’s best-seller !

Ce roman a été initialement publié en 1960 par la maison d’édition parisienne Les Presses de la Cité. Best-seller des années 1960, il est alors vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, puis adapté dans un film avec Anthony Quinn, Alain Delon et Claudia Cardinale en têtes d’affiche (Lost Command de Mark Robson, 1966). Jean Lartéguy en écrit des suites, Les prétoriens (1961) et Les mercenaires (1963) [4], formant une trilogie au succès considérable. Ces romans connaissent de multiples traductions, dont la première en langue castillane apparaît en 1965 en Espagne ; en Argentine, c’est la maison d’édition Emecé qui se charge en 1968 de publier Les centurions, dans sa collection “Grands Romanciers” au côté des plus célèbres écrivains du monde. Les nombreuses réimpressions jusqu’à la fin des années 1970 attestent d’un grand succès local (sans que je n’ai pu trouvé un chiffre exact du nombre d’exemplaires).

Le flim !

Les romans de Lartéguy qui nous intéressent, Les centurions et Les prétoriens, mettent en scène un groupe d’officiers français durant les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. Les personnages s’inspirent directement de militaires facilement reconnaissables dans la réalité, bien qu’un même personnage puisse parfois emprunter des traits à plusieurs officiers ou échanger des caractères avec d’autres [5]. On attribue généralement à Les centurions la paternité du tristement célèbre « scénario de la bombe à retardement » [6], principale justification rhétorique – et uniquement fictive - de la torture censée éviter l’explosion imminente d’une bombe. Ce scénario connaît des variations infinies que nous retrouvons aujourd’hui quotidiennement dans des produits culturels de masse, particulièrement dans des films et des séries télévisées.

Dans la littérature universitaire dédiée à la « Doctrine de Guerre Révolutionnaire » (DGR dorénavant), Lartéguy est presque systématiquement cité mais de manière assez marginale. Les analystes préfèrent centrer leur attention sur les théoriciens de cette doctrine (essentiellement Charles Lacheroy [7], Roger Trinquier [8] et David Galula [9]), les revues militaires spécialisées et la circulation des deux (missions de coopération, traductions d’articles, séminaires et congrès de spécialistes). Le peu d’intérêt qu’il suscite est peut-être dû au type de littérature que Lartéguy produit, appelé en France « roman de gare », c’est-à-dire de la littérature populaire habituellement ignorée par la critique. Néanmoins, ses romans exposent très clairement la DGR, de même que les débats qui animent ses principaux théoriciens et les officiers qui la mettent en pratique. De plus, précisément le caractère populaire de ces romans – leur diffusion massive - révèle un point aveugle de la recherche universitaire sur la DGR. En effet, celle-ci tend à la présenter comme une question de spécialistes, qui se diffuse dans des espaces réservés (par exemples, les conférences de Lacheroy à la Sorbonne et dans des écoles militaires, des rencontres dans le Cercle Militaire de Buenos Aires et des articles publiés dans des revues militaires spécialisées). Or l’exposition massive de Lartéguy suggère une tout autre relation avec cette doctrine qui, loin de rester confinée dans des cercles restreints, s’étend et, peut-être conquiert, un large public. Ainsi, en Argentine, avant une analyse plus minutieuse, nous pouvons établir deux temps de la diffusion de la DGR. L’un commence dans la seconde moitié des années 1950 avec son enseignement dans les cercles militaires (ce qui a été étudié dans le détail par des universitaires [10] et des journalistes [11]), l’autre à la fin des années 1960 à travers des produits culturels de masse, dont Les centurions est un exemple particulièrement illustratif.

Loin d’être un détail, cette question de la diffusion dans la population est centrale et totalement liée au contenu de la DGR. En effet, celle-ci se caractérise par la définition du lieu de la bataille : moins un territoire à occuper qu’une population à conquérir et/ou à conserver dans son giron. Aussi, les « actions psychologiques » et la « guerre psychologique » sont considérées par les tenants de la DGR comme primordiales. Ces « actions psychologiques » sont assimilables à des opérations de propagande, dans la mesure où leurs objectifs sont semblables : séduire les populations ou, comme dit l’adage français, « conquérir les cœurs et les esprits » [12]. Il convient donc de se demander si les romans de Lartéguy, en même temps qu’ils exposent la DGR, n’y participent pas en tant qu’« arme psychologique ». La réception des romans de Lartéguy en Argentine suscite différentes questions. Certaines ont déjà été traitées par d’autres travaux académiques sur la réception de la DGR. D’autres rénovent les problématiques à travers la question de leur diffusion massive.

Par ailleurs, il est important de rappeler, comme le fait Nicolas Hubert dans sa minutieuse thèse sur les éditeurs durant la guerre d’Algérie, que contrairement à l’image postérieure produite par l’effet grossissant des nombreuses études sur les quelques maisons d’édition qui luttèrent contre la guerre d’Algérie – et plus particulièrement dénoncèrent la torture -, la grande majorité de la littérature de l’époque était apologique [13]. Dans ce contexte, Lartéguy constitue l’un des auteurs les plus populaires d’une vision française dominante de l’époque.

D’autre part, je souhaiterais enquêter sur une autre influence des militaires français sur leurs pairs argentins, à savoir l’interprétation postérieure des évènements. En effet, officiers français et argentins, dans des contextes évidemment très différents, décrivent des évènements – la guerre d’Algérie pour les uns, la « guerre antisubversive » pour les autres - de manière étrangement similaire, comme « une guerre militairement gagnée mais politiquement perdue ». Je voudrais donc explorer cette similitude pour tâcher d’établir s’il existe une connexion intellectuelle qui amènerait les militaires argentins à interpréter les faits à travers une grille d’analyse empruntée à leurs collègues français. Autrement dit, dans quelle mesure des officiers français qui ont perdu trois guerres (la Seconde Guerre Mondiale, celles d’Indochine et d’Algérie) influencèrent leurs pairs argentins qui interprètent la condamnation sociale de la dernière dictature (1976-1983) – et la condamnation judiciaire de certains de leurs membres - durant les années 1980 comme une « guerre politiquement perdue » ?

Dans une première partie, j’exposerai la DGR et ses principaux théoriciens pour montrer comment ils sont romancés par Jean Lartéguy. Je démontrerai que l’abolition de la frontière entre le militaire et le politique qui caractérise cette doctrine militaire amène à considérer les produits culturels comme des armes dans un champ de bataille situé dans (les cerveaux) de la population. Dans une seconde partie, j’exposerai comment la DGR s’est diffusée en Argentine et je proposerai une esquisse des effets des romans de Lartéguy, en particulier sur ses lecteurs militaires. Enfin, je m’intéresserai aux années 1980 et je démontrerai l’impact de l’influence de ces mêmes romans sur un secteur très particulier de l’Armée argentine que sont les commandos, berceau du mouvement dit des « carapintadas » qui défie le régime démocratique à partir de 1987.

La DGR, principaux exposants dans la réalité et dans la version romancée de Lartéguy

Les romans de Lartéguy ont deux vertus didactiques sur la DGR. D’une part, ils présentent une généalogie – certes mythifiée - de la doctrine et la pluralité de ses interprétations. D’autre part, le contenu de cette doctrine oblige à s’interroger sur le rôle du roman en tant que produit culturel, c’est-à-dire comme possible outil ou arme militaire.

La formation d’une doctrine. Les camps de prisonniers d’Indochine, roman et réalité

Or, nous sommes un certain nombre qui sommes revenus de cette aventure et qui, nous penchant sur un passé encore récent, disons qu’aucune période de notre carrière militaire n’a été aussi formatrice parce qu’aucune d’elle ne nous a amenés à ce point à repenser les problèmes, à faire une croix sur les formules qu’on nous avait données, à découvrir chaque fois des idées et des solutions nouvelles.
Charles Lacheroy [14]

 
Toute la première partie de Les centurions se déroule dans des camps de prisonniers du Viet Minh, où sont retenus les principaux protagonistes du roman. C’est au contact quotidien durant une longue période des pratiques et de l’idéologie des communistes vietnamiens que le groupe d’officiers et sous-officiers développe une vision partagée de ses ennemis et de comment les combattre. Autrement dit, les personnages découvrent les principaux axes de leur doctrine de guerre à l’intérieur des camps de prisonniers. Dans le roman, ils observent que la population civile est massivement en faveur du Viet-Minh car, selon eux, elle a été « idéologisée » et ses membres ont perdu leurs individualités. C’est ce que Lacheroy désigne comme les « hiérarchies parallèles » : la société est encadrée par l’organisation révolutionnaire à combattre.

Dans la réalité, la matrice indochinoise de la DGR est avérée mais de manière bien moins homogène. Les officiers les plus identifiés à sa théorisation n’ont pas vécu dans les camps de prisonniers mais ont effectivement participé à la Guerre d’Indochine [15]. Roger Trinquier, alors capitaine, participe à la guerre comme parachutiste puis comme chef de bataillon du SDECE (service secret qui organise les troupes de guérillas à l’intérieur du territoire adverse, technique inspirée des commandos – ou « bérets verts » - britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale [16]). Quant à Charles Lacheroy, il est aussi envoyé quelques mois à la guerre avant de retrouver les sphères du haut-commandement (sa carrière se déroule plus comme conseiller de ministres que comme combattant de terrain). Les officiers qui sont réellement prisonniers – et qui inspirent directement le roman [17]– ne sont pas les mêmes que ceux qui développent la théorie. Néanmoins, d’une part, tous ceux qui participent à la guerre d’Indochine restent très marqués par elle, et particulièrement par l’expérience extrême des survivants des camps, de sorte que l’on peut parler d’une expérience collective de la génération identifiée à la DGR. D’autre part, s’il est vrai que les théoriciens ne sont pas prisonniers, beaucoup de ceux qui appliquent la théorie le sont. En fin de compte, nous pouvons supposer que les théoriciens se sont nourris à la fois de leurs propres observations et de celles de leurs camarades qui furent prisonniers. Dans tous les cas, la lecture des principaux théoriciens communistes asiatiques, Mao et Giap, est fondamentale : la DGR n’est rien d’autre que l’inversion de ces théories pour les contrer.

Lacheroy, Trinquier, Galula et le rôle de Bigeard

Les trois principaux théoriciens de la DGR, Charles Lacheroy, Roger Trinquier et David Galula sont plus ou moins de la même génération et disent aussi à peu près la même chose ; ce qui les distingue est moins le contenu de leurs discours que les lieux depuis lesquels ils les expriment. Lacheroy devient très tôt un conseiller du haut-commandement militaire ou de ministres à Paris ; Trinquier est bien plus proche des « terrains de bataille » (il forme le duo de la direction d’Intelligence avec Paul Aussaresse durant la Bataille d’Alger, de sorte qu’il peut être considéré directement comme un tortionnaire) ; quant à David Galula, plus jeune que ses camarades, il est alors peu connu en France, l’essentiel de sa courte carrière se déroule aux Etats-Unis où on lui reconnaît une notable influence dans les cercles militaires durant les années 1960 et de nouveau dans les 2000.

A la différence de ces premiers, Marcel Bigeard n’est pas considéré comme un théoricien mais il intéresse notre enquête par différents aspects. Dans la réalité, il compte parmi les officiers les plus identifiés à l’application de la DGR (son nom est indissociable de la Bataille d’Alger, première application à grande échelle de cette doctrine) ; il est le meilleur exemple du lien entre DGR et parachutistes (question que nous traiterons dans la troisième partie) ; il est le fondateur et le premier directeur de la première école dédiée à la diffusion de cette doctrine [18]. Enfin, dans la fiction de Lartéguy, son avatar romancé, Raspeguy, est le modèle de l’officier de la « nouvelle armée ». De plus, Bigeard a été très tôt fortement médiatisé. Dès la guerre d’Indochine il est remarqué par les journalistes et ne cesse par la suite d’occuper un espace important dans les journaux et les différents médias. Or cette médiatisation intéresse une problématique qui traverse l’ensemble de notre exposé, à savoir la campagne de « séduction » des populations par les militaires. Cette opération est, par ailleurs, totalement théorisée comme partie intégrante de la DGR. Il se trouve que Marcel Bigeard a le profil idéal pour ce rôle de figure médiatique de la « nouvelle armée » de la DGR. En effet, à la différence des théoriciens sortis des très élitistes écoles militaires, Bigeard provient de la classe ouvrière (son père était employé des chemins de fer) et il a commencé sa carrière comme un simple soldat. Sa première mission notable en tant qu’officier de l’Armée de Libération est de coordonner un maquis de résistants en 1944. Autrement dit, dès le début de sa carrière, il fait partie d’une armée pour laquelle les frontières entre le civil et le militaire sont particulièrement floues. Enfin, il manifeste un goût prononcé et évident à parler devant les journalistes. Cet ensemble en fait un « bon client » pour les médias. Nous pouvons certes comprendre la stratégie médiatique de Bigeard comme une autopromotion [19], mais il me semble plus intéressant de l’insérer dans une stratégie plus vaste qui concerne l’ensemble de la génération des militaires de la DGR. Les deux aspects ne se contredisent d’ailleurs pas, là où Bigeard souhaiterait gagner des galons en cherchant une légitimité dans les médias, les officiers de la DGR entendent occuper les mêmes médias afin de conquérir le public à leur cause.

Lartéguy et Bigeard

Le volet médiatique de la DGR n’échappe pas à Lartéguy. Dans ses romans, le seul nom de Raspeguy provoque un double effet psychologique dans le territoire qu’il investit, avec la réaffirmation de la cohésion des forces françaises et la propagation de la peur dans celles de l’adversaire. Dans ce sens, Raspeguy apparaît lui-même comme une arme psychologique. Le Bigeard de la réalité a probablement provoqué des effets similaires. Rappelons que les corps aux pieds lestés de ciment rencontrés sur les plages durant la bataille d’Alger étaient communément appelés les « crevettes Bigeard » [20]. La terreur fait intégralement partie de la DGR, et il n’existe pas de terreur sans diffusion ou communication. Les romans de Lartéguy offre plusieurs variations sur le même scénario : Raspeguy et son groupe de jeunes officiers de la DGR sont envoyés dans une zone particulièrement difficile pour les Français. L’administration locale et/ou l’Armée ont passé un pacte de connivence avec le FLN, dans lequel l’un garde le pouvoir formel diurne et l’autre exerce le vrai pouvoir nocturne. A chaque fois, Raspeguy rompt avec cet accord plus ou moins tacite, il provoque ainsi le conflit duquel il sort « gagnant ». Gagner veut ici dire que la population locale craint dorénavant plus son armée que celle du FLN, de sorte que celui-ci perd son soutien essentiel [21].

Raspeguy, dans le film.

La politisation du champ militaire, les populations comme principal champ de bataille (ou « la conquête des cœurs et des esprits »).

“Je suis parti de cette idée qu’à notre époque et dans des guerres comme celle-là il n’y a plus de problèmes militaires qui se présentent aux chefs sans incidence civile, sans un aspect psychologique soit de protection de nos amis, soit une dégradation du moral de l’adversaire […]” Lacheroy, conférence
“[…] il reste à appliquer les méthodes, à travailler, à apprendre, à utiliser tous les moyens possibles, c’est-à-dire les images, les bandes de magnétophone, la parole, les lectures, les journaux, les revues, les brochures, les tracts.” [Ibid.].

Lien entre les objectifs de la DGR et le roman

Les théoriciens de la DGR comme les personnages des romans de Lartéguy insistent sur l’importance inédite des actions psychologiques. Celles-ci occupent désormais un rôle clef dans la stratégie militaire générale, il suffit de rappeler que l’école de guerre fondée par Bigeard en Algérie est de « guerre psychologique » [22]. Aussi, cette doctrine place les romans qui nous intéressent dans une situation très ambiguë. En effet, dans le même temps qu’ils exposent la DGR, ces produits culturels peuvent parfaitement être aussi envisagés comme les armes d’une action psychologique.

Si l’on comprend par « action psychologique » une opération limitée dans le temps et circonscrite à un territoire déterminé (par exemple, une ère militaire en Algérie durant la guerre d’indépendance ou en Argentine durant la dernière dictature), alors un roman peut difficilement être considéré comme un outil militaire. Dans ce cas, des pamphlets, des porte-voix et/ou une campagne de terreur (à travers des disparitions de personnes plus ou moins sélectionnées et/ou la torture d’une partie assez conséquente de la population, c’est-à-dire des actions qui littéralement terrorisent) seraient les instruments adéquats, selon la DGR, pour convaincre une population. Néanmoins, les théoriciens de la DGR conçoivent la guerre comme une guerre totale et sans frontière, de sorte qu’il n’existe pas une séparation nette entre un « intérieur » et un « extérieur ». Par conséquent, il ne s’agit pas seulement de convaincre une population spécifique mais son ensemble ; en l’espèce, la population aussi bien de la France métropolitaine que celle de ses colonies. Dans ce contexte plus général, autrement dit en appliquant les mêmes méthodes à une autre échelle, un film ou un roman de grande diffusion peuvent parfaitement être conçus comme des outils d’action psychologique. La question est donc : Les centurions fait-il partie d’une action psychologique ? Autrement formulée, peut-on affirmer que Lartéguy n’a jamais tout à fait abandonné l’Armée française et, en tant qu’écrivain, a simplement été assigné au célèbre 5e Bureau (propagande et action psychologique de l’Armée) ?

Les éléments biographiques dont nous disposons ne permettent pas de conclure de manière tranchée sur un lien institutionnel entre Lartéguy et un groupe d’officiers, pas plus que sur un plan concerté pour la publication de son livre. Néanmoins, les liens affectifs de l’auteur avec ses sources d’inspiration ne sont pas un secret :

J’ai bien connu les centurions des guerres d’Indochine et d’Algérie. Un temps je fus des leurs, puis, journaliste, je devins leur témoin, parfois leur confident. […] Je dédie ce livre au souvenir de tous les centurions qui périrent pour que Rome survive. [23]

Pour ce qui est de la maison d’édition, Les Presses de la Cité, nous ne disposons pas non plus de preuve formelle d’un financement militaire qui aurait permis de publier le livre de Lartéguy et, surtout, d’en imprimer un nombre significatif d’exemplaires pour en assurer une distribution massive. Cependant, la ligne éditoriale des Presses de la Cité situe la maison clairement du côté des militaires favorables à une Algérie française. Pour ne prendre qu’un exemple significatif, elle publie en 1968 les mémoires de Maurice Challe, l’un des principaux généraux du putsch de 1961. Néanmoins, cette maison d’édition ne répond pas uniquement à une logique militante (comme par exemple Les Editions de la Table ronde [24]). Elle semble aussi suivre une logique commerciale, surtout dans les années 1960 durant lesquelles elle constitue un groupe éditorial avec l’acquisition de nombreuses maisons, sans nécessairement suivre une ligne éditoriale cohérente, bien qu’elle reste centrée sur la littérature populaire (par exemple, elle rachète ou fusionne avec Fleuve Noir en 1963).

A défaut de preuve irréfutable, nous pouvons seulement affirmer qu’il existe une convergence d’intérêts entre les objectifs de propagande de la DGR, les ambitions littéraires de Jean Lartéguy et les buts commerciaux des Presses de la Cité. Il est certain que chacun y trouve son compte : la vente de dizaines de milliers d’exemplaires et les multiples traductions de Les centurions offrent une excellente propagande pour les officiers de la DGR, une notoriété probablement inespérée pour son auteur et d’importants bénéfices économiques pour son éditeur. Ce succès explique sans doute la première édition en langue castillane dès 1965 en Espagne puis une autre en Argentine en 1968, dans la très respectée collection « Grands Romanciers » d’Emecé. Mais, de nouveaux, les motivations littéraires et/ou commerciales du monde éditorial rencontrent celle des militaires qui souhaitent, par différentes voies, diffuser la DGR.

En plus de cette convergence d’intérêts, les conditions d’édition du roman tendent à favoriser la thèse d’une intervention directe des services secrets de l’Armée française dans la publication et la diffusion massive du livre. En effet, Lartéguy est encore très peu connu en 1959 et son roman a été en partie (celle correspondant à la guerre d’Indochine) publié par Gallimard en 1954, sans rencontrer de succès commercial, avec 1500 exemplaires et aucune réimpression. Aussi, il apparaît surprenant que les Presses de la Cité lui octroie un million de francs (anciens, certes) d’avance [25]. La somme de cet à-valoir ne semble pas devoir être la règle générale dans la relation entre un auteur très peu connu et une maison d’édition qui le publie pour la première fois. En revanche, si la maison a reçu un financement qui lui permet de financer un grand tirage et une promotion commerciale conséquente, cette avance ne paraît en rien démesurée. L’implication de l’Armée reste cependant une simple hypothèse, en dépit des indices exposés qui la rendent vraisemblable. Il est probable que nous pourrons lever ce doute dans les archives de l’Armée, car le transfert monétaire que suppose l’opération aura sans doute laissé une trace.

Le fameux « devoir de réserve » constitue un autre élément qui suggère une opération conjointe entre les militaires de la DGR et Jean Lartéguy. En effet, ce devoir place l’auteur dans une situation idéale pour les tenants de la DGR, puisque non seulement il n’est pas astreint à ce silence mais son métier de journaliste en fait un diffuseur d’informations et d’opinions. Cet élément n’est cependant pas tout à fait probant non plus car les militaires violent couramment ce devoir. Par exemple, Marcel Bigeard expose sans cesse son opinion dans de multiples supports (livres, journaux, radio et télévision) sans que, à ma connaissance, il n’ait jamais reçu de sanction disciplinaire [26]. Quoiqu’il en soit, Lartéguy, avec ses liens dans le monde éditorial et journalistique et son passé militaire, apparaît comme un porte-parole idéal du groupe des officiers tenants de la DGR.

Quels que soient les objectifs et/ou les expectatives de l’auteur, de l’éditeur et des militaires, Les centurions rencontre un succès populaire immédiat et devient une référence dans certains secteurs radicalisés de la droite française. Par exemple, l’OAS publie en 1961 une revue destinée à ses cadres opportunément intitulée « Centurions » (n°1 du 31 juillet 1961) [27].

La diffusion en Argentine

Dans cette partie, je vais brièvement rappeler la littérature académique et journalistique qui s’est intéressée aux carrières postérieures à la guerre d’Algérie – dans la réalité - des officiers identifiés à la DGR – c’est-à-dire ceux qui sont romancés par Lartéguy. Ces travaux établissent l’influence de ces officiers en Amérique en général, et en Argentine en particulier, depuis la seconde moitié des années 1950. Ensuite, je me focaliserai sur une autre source de diffusion de cette influence, à travers des produits culturels, et plus précisément sur les romans de Lartéguy. Enfin, j’aborderai un secteur très particulier de l’Armée argentine : les commandos et leurs liens à la fois avec la DGR et l’œuvre de Lartéguy.

La diffusion dans les cercles militaires spécialisés

L’influence de la DGR en Argentine est bien connue grâce au travail pionnier de Ernesto López [28] durant les années 1980 et à l’excellente enquête et synthèse de Daniel Mazzei [29] au début des années 2000. Ces connaissances ont franchi les portes de l’université et de la littérature spécialisée grâce à la diffusion du documentaire de la journaliste française Marie-Monique Robin à partir de 2003 [30]. Le minutieux travail de Daniel Mazzei sur l’Ecole Supérieur de Guerre de Buenos Aires et la Revista de la Escuela Superior de Guerra permet d’établir que la DGR occupe une place centrale – avec et en concurrence aux théories de la guerre atomique de sources plutôt nord-américaines - dans la formation d’officiers argentins à partir de 1957 et s’étend jusqu’en 1962, influençant toute une génération. Evidemment, pour Daniel Mazzei, comme pour tous les enquêteurs sur la réception de la DGR en Argentine, la question implicite ou explicite est de savoir dans quelle mesure cette influence a été décisive dans les formes de répression mises en œuvre par les militaires au pouvoir durant la dernière et sanglante dictature (1976-1983). C’est pourquoi l’un des axes de focalisation de ces études est la torture systématique et, chez quelques auteurs, la disparition de personnes, en tant que méthodes prônées par la DGR. Ces méthodes sont nécessaires, selon les épigones de la DGR, pour rétablir l’autorité sur une population qui oscillerait entre deux autorités (la révolutionnaire et celle du statu quo).

Ces travaux établissent sans conteste l’influence française et ses conséquences sur la torture et la disparition de personnes en Argentine. Néanmoins, en se focalisant uniquement sur la doctrine militaire – et en délaissant des approches plus sensibles - une partie des crimes « de guerre » que présuppose la DGR échappe aux enquêtes. C’est l’une des raisons pour laquelle s’intéresser à des produits culturels moins spécialisés que les articles de revues de l’Ecole de Guerre s’avère d’un grand intérêt. En romançant la DGR, l’œuvre de Lartéguy permet d’aborder des relations plus sensibles et subjectives entre la doctrine et les officiers qui l’appliquent. Ces relations impliquent d’autres crimes qui ne sont pas nécessairement préconisés par la doctrine officielle.

Première enquête sur une popularisation de la DGR

A partir des minutieux travaux déjà cités, nous savons qu’il existe un haut degré de coopération entre les militaires français et argentins, en particulier autours de la DGR. Nous pouvons cependant remarquer que cette coopération concerne essentiellement des officiers appelés à occuper de hauts postes de l’Armée argentine. En effet, il s’agit d’élèves de l’Ecole Supérieure de Guerre et/ou des lecteurs de revues spécialisées. Aussi, la DGR se diffuse du haut vers le bas, soit depuis les nouvelles promotions d’officiers vers leurs futurs subordonnés, et seulement à l’intérieur du monde militaire. Pour ma part, je souhaite insister sur le fait que peu d’années après cette diffusion limitée, des produits culturels de masse popularisent la même doctrine, si bien que celle-ci se trouve à la portée d’un public bien plus large à partir de la seconde moitié des années 1960, et déjà populaire au début des années 1970.

Par ailleurs, les produits culturels qui présentent les tortionnaires comme des héros procurent aux lecteurs une justification a priori du crime, avec des effets sur leurs subjectivités difficiles de mesurer avec exactitude mais facilement imaginables. Par exemple, dans Les centurions, le commandant De Glatigny commet un viol car il « connut la fureur du désir […] La fille luttait, mais de plus en plus mollement. » [31]. Ce viol, jamais désigné comme tel dans le roman, a pour conséquence que sa victime, la jeune militante Aïcha, cède et affirme : « Je te dirai tout ce que je sais, tout, l’adresse de la cache des bombes et celle de Khadder la Vertèbre, qui les fabrique. » [32]

Ainsi, le roman évoque de manière plus que pudique la réalité des viols – très fréquents - des femmes algériennes par les troupes françaises [33] et, dans le même temps, leur offre un mode justification : ici la « passion » de l’officier et l’obtention d’informations (nécessaire, selon le roman, pour éviter l’explosion de bombes qui tueraient des innocents). Nous savons que le viol fut une pratique très répandue dans les camps de concentration clandestins argentins et que les autojustifications des militaires qui les commettaient étaient très similaires à celles exposées par Lartéguy [34]. Autrement dit, je considère que le roman a été un élément sur lequel les militaires les plus directement impliqués dans ce type de crime ont pu trouver justification et soutien moral. Il convient d’insister sur le fait que, dans le roman, le viol n’est pas seulement moralement excusé par la « fureur du désir » [35], il peut aussi être considéré comme une technique de recherche d’informations efficace, puisque la militante ennemie cède (« se quebra » – se casse- selon la terminologie utilisée par les militaires argentins).

  • Les commandos, héritiers argentins des parachutistes français

Comme nous l’avons évoqué dans la première partie, il existe un lien très fort entre la DGR et les parachutistes français. Mais, en Argentine, la DGR semble avoir influencé toute une génération d’officiers - spécialement ceux qui sont passés par l’Ecole Supérieure de Guerre - sans distinction de corps d’Armée. Il existe cependant un « corps » qui montre bien plus de similitudes que d’autres avec les parachutistes français : les commandos. En toute rigueur, au début, les commandos n’apparaissent pas en Argentine comme un corps d’Armée mais comme une formation indépendante (autrement dit, n’importe quel militaire pouvait décider de suivre cette éprouvante formation en marge de sa carrière et de son corps d’appartenance). Cette formation acquiert une certaine notoriété à partir de 1968, lorsqu’elle est transférée à la base militaire de Campo de Mayo (l’une des plus importante du pays, située dans la province de Buenos Aires) et que l’ultra-catholique Mohamed Alí Seineldín en prend la direction [36]. Avec le temps, la formation devient un signe distinctif interne à l’Armée, qui dépasse les hiérarchies et les corps formels, jusqu’à que les commandos se constituent en compagnies stables durant la Guerre des Malouines (compagnies de commandos 601 et 602) [37]. Ceux-ci sont particulièrement médiatisés durant la guerre, avec de nombreux reportages panégyriques, et par la suite, surtout grâce à l’ouvrage déjà cité de Isidoro Ruiz Moreno. Néanmoins, les commandos se font véritablement connaître du grand public seulement en 1987, ils apparaissent alors comme la source principale des militaires séditieux rapidement baptisés « carapintadas » [38].

Ces liens entre les parachutistes français et les héros des œuvres de Lartéguy, d’une part, et de ces derniers avec les commandos argentins, d’autre part, sont mis en évidence par un des chefs des carapintadas, Aldo Rico qui affirme :

Nous avons probablement quelques similitudes, en termes de savoir-faire dans le combat et de connaissances techniques et tactiques. Nous pouvons de plus avoir quelques ressemblances avec certains ou tous les membres du groupe de Lartéguy, que ce soit Esclavier, Boisfeuras, Marindelle ou Platigni. Peut-être que nous nous en rapprochons par notre effort pour comprendre profondément les racines de la guerre subversive que mène en Occident le marxisme soviétique, surtout d’un point de vue culturel et politique. Mais nos contextes sont différents. [39]

Outre ces similitudes qu’Aldo Rico reconnaît avec les personnages romancés de Lartéguy, les commandos remplissent des fonctions similaires de ceux des « paras » [40] et leurs entrainements sont semblables.

Un certain Paul Aussaresses.

Les lectures postérieures de la « guerre » perdue

L’influence des militaires français sur leurs pairs argentins a été bien étudiée sur les années 1950 et 1960, avec ses conséquences abjectes dans les années 1970. En revanche, autant que je sache, cette même influence n’a jamais été remarquée pour la décennie des années 1980. Ici, je souhaite mettre en évidence le parallèle entre les lectures de « guerres militairement gagnées mais politiquement perdues » dans les subjectivités de militaires français et argentins.

La guerre gagnée par les armes mais perdue politiquement

Les militaires français traumatisés

La génération des officiers de la DGR est témoin et actrice de plusieurs guerres perdues : l’invasion du territoire français durant la Seconde Guerre Mondiale, l’humiliation de perdre face à l’Armée révolutionnaire vietnamienne – considérée comme infiniment moins puissante que l’Armée française - et, enfin, la Guerre d’Algérie. Cette dernière est communément considérée comme « militairement gagnée » mais « politiquement perdue ». Cette série de défaites provoque de nombreux effets sur les militaires français – des crises qui dépassent de loin l’objet de cet exposé. Je veux en souligner seulement deux. D’une part, elles provoquent une propension à interpréter les guerres à travers des analyses dans lesquelles conspirations et complots jouent des rôles centraux. De sorte que les guerres ou les défaites sont souvent comprises comme des « trahisons » (d’un haut-commandement, de politiciens civils ou de communistes infiltrés, pour ne prendre que quelques exemples). D’autre part, nous remarquons une tendance de certains corps de l’Armée à se détacher de l’ensemble des Forces Armées afin de s’en distinguer. Ces deux traits, nous les retrouvons dans l’Armée argentine durant les années 1980, aussi bien pour expliquer les demandes sociales – et, parfois, politiques et/ou des procédures judiciaires - sur les crimes commis par les militaires durant la dictature que le désastre de la Guerre des Malouines.

Consensus interne aux Forces Armées argentines sur la dictature

A l’exception du très marginal CEMINDA [41] qui condamne sans ambiguïté la dictature et prône un soutien indéfectible au nouveau régime démocratique, il existe un consensus à l’intérieur des Forces Armées durant les années 1980, qui considère qu’elles ont remporté militairement la « guerre contre la subversion » mais que cette victoire leur a été politiquement arrachée. Ce bilan est partagé par des secteurs a priori – ou présentés comme tels - modérés (comme le chef de l’Etat-Major, Héctor Ríos Ereñú) et des secteurs ouvertement rebelles au nouveau pouvoir constitutionnel comme le sont les carapintadas [42]. Pour reprendre les mots de Ríos Ereñú, « il faut comprendre que la victoire contre la subversion ne s’est pas matérialisée sur le champs politique » [43]. Pour poursuivre notre analogie avec l’Armée française, ce bilan est très similaire à l’analyse faite de la Guerre d’Algérie : militairement gagnée mais politiquement perdue (perte généralement attribuée au président De Gaulle).

Les parachutistes et les commandos comme groupes distincts à l’intérieur d’armées discréditées

Lorsqu’un journaliste fait remarquer au général Bigeard que les guerres auxquelles il a participé ont été perdues, il répond ainsi : « moi, personnellement […] les combats, à ma petite échelle, je les ai pas perdu » [44]. Pour les parachutistes, si des guerres ont été perdues ce n’est pas leur faute, mais celle de la direction politique et/ou du haut-commandement. Sans surprise, dans les romans de Lartéguy, lorsqu’il y a une « défaite », la faute en revient toujours aux autres (des civils ou d’autres troupes), jamais aux parachutistes. Nous retrouvons un discours similaire, voire identique, chez les commandos argentins à propos de la Guerre des Malouines, bien illustré par le livre déjà cité de Isidoro Ruiz Moreno, Comandos en acción, qui propose, entre les lignes, une profonde réforme de l’Armée d’après-guerre qui aurait pour modèle les commandos.

Les carapintadas

Dans les rares textes produits par le secteur des carapintadas (avant et après le soulèvement militaire de Semana Santa du 15 avril 1987 que nous verrons par la suite), nous retrouvons tous les topiques avec lesquels les parachutistes romancés par Lartéguy se distinguent du reste de l’Armée. En effet, les romans présentent les parachutistes commandés par Raspeguy dans une dichotomie permanente avec le reste de l’Armée. Cette dernière y apparaît systématiquement comme molle, impotente du fait de sa bureaucratie et rongée par la corruption et le népotisme. En opposition, les héros (parachutistes) représentent un idéal de camaraderie viril et d’engagement, auquel les militaires argentins – de même que de très nombreux autres lecteurs - peuvent facilement adhérer. Le parallèle semble assez évident avec la manière avec laquelle les carapintadas se voient, ou cherchent à se montrer, et le type de critiques qu’ils émettent contre l’institution militaire et la société civile. Ainsi, Aldo Rico explique à ses supérieurs que :

D’autre part les sinuosités de la loi et de la “chicanerie” juridique ne sont pas le milieu naturel du soldat. Le soldat est formé pour “montrer les dents et mordre”, sa nature est celle du combat et son pouvoir repose sur le monopole de la violence [45]

Ainsi se distingue le militaire du civil, mais aussi du « généralat » tel qu’Aldo Rico le conçoit et critique. Le secteur par la suite identifié aux carapintadas distingue dès la Guerre des Malouines une « Armée de Bureau » d’une autre de « Terrain ».

Vous vous éloignez du changement de mentalité nécessaire lorsque :

- Vous manœuvrez votre carrière à travers des parrains et des amis… (de papa). […] Vous utilisez des soldats conscrits pour votre service personnel […] Vous vous sentez attirés par d’ampoulés bureaux, plein de téléphones et de grands classeurs aux lettres dorés “à signer”. […] Votre abdomen acquiert la même largeur que vos épaules [46]

Dans ces quelques phrases extraites d’un document de cinq pages, distribué dans les casernes quelques mois après le soulèvement de Semana Santa, sont résumées les critiques du secteur carapintada aux officiers. Ces critiques ressemblent, point par point, avec celle que l’on trouve dans les romans de Lartéguy, y compris le type d’humour qui se réfère aux traits physiques des officiers de « bureau » que dénoncent autant Lartéguy [47] que les carapintadas. Ces derniers, avec les parachutistes français, se présentent comme l’opposé, c’est-à-dire « l’Armée de terrain ».

Les soulèvements carapintadas, Semana Santa en clefs de Les prétoriens de Lartéguy

Le parallèle entre les parachutistes français romancés par Lartéguy et les commandos argentins atteint un impressionnant degré de similitude avec l’irruption des carapintadas sur la scène politico-militaire argentine, c’est-à-dire durant le soulèvement dit de “Semana Santa” (Pacques) qui se déroule entre le 15 et le 19 avril 1987. Rappelons les faits : le major Ernesto Barreiro est appelé à déclarer le mercredi 15 avril devant le tribunal fédéral de Cordoba, dans le cadre de l’enquête sur les crimes commis dans le camp de concentration clandestin « La Perla » durant la dictature. Mais, plutôt que se présenter, il se réfugie dans la caserne du Régiment 14 d’Infanterie dirigé par le lieutenant-colonel Luis Polo, qui le reçoit et interdit aux pouvoirs civils l’accès à la caserne. Le jour suivant, d’autres militaires séditieux dirigés par Aldo Rico occupent l’Ecole d’Infanterie de Campo de Mayo (province de Buenos Aires). La coordination de la sédition – qui se déroule simultanément dans plusieurs lieux - indique qu’il y a eu une concertation préalable. Autrement dit, il s’agit d’un complot, ce qui est confirmé par des journalistes qui reportent une rencontre, environ deux semaines auparavant, entre Ernesto Barreiro et Aldo Rico [48]. Complot et sédition des cadres de l’Armée motivés par des poursuites judiciaires de l’un des « leurs » : c’est exactement le scénario du roman Les Prétoriens.

Le roman décrit l’effet provoqué dans les casernes par l’appel à déclarer devant un tribunal du capitaine Boisfeuras (le personnage inspiré de Paul Aussaresses), Lartéguy évoque des dizaines de militaires de tous les rangs : « Partout on répétait cette phrase accompagnée d’un claquement de la main sur l’étui du révolver : “S’ils veulent Boisfeuras, qu’ils viennent le prendre” » [49]. Autrement dit, dans le roman, l’ensemble des militaires se solidarisent avec Julien Boisfeuras et sont disposés à user de leurs armes pour le défendre contre les pouvoirs civils. Les juges ont convoqué Boisfeuras à cause des multiples dénonciations qui pèsent sur lui, pour ses actes durant la dite Bataille d’Alger, c’est-à-dire pour l’usage de la torture dénoncé par des survivants. Cependant, les militaires ne défendent pas Boisfeuras uniquement par solidarité, mais aussi parce que « Boisfeuras n’est que le premier d’une longue liste dans laquelle se trouvent inscrits les noms d’une centaine d’officiers parachutistes. Cette liste a été établie par un officier supérieur de la justice militaire très lié avec les milieux progressistes de la capitale » [50]. D’une part, les militaires craignent que s’ils ne réagissent pas pour défendre Boisfeuras, la Justice appellera une centaine d’entre eux qui risqueraient la prison pour les tortures qu’ils ont infligées. D’autre part, ils considèrent que la Justice est instrumentalisée par leurs ennemis politiques, les « progressistes de la capitale ». Dans le reste de l’œuvre de Lartéguy, on comprend parfaitement que ces « progressistes » sont au mieux des idiots utiles ou, plus simplement, des traitres dans la guerre en cours contre le communisme.

Au-delà de la surprenante similitude factuelle entre le roman Les prétoriens et la crise militaire de Semana Santa en Argentine – avec la défense d’un militaire judiciairement impliqué dans des crimes de torture -, les carapintadas, comme groupe, se comportent d’une manière différenciée à l’intérieur de l’Armée, ce en quoi ils ressemblent aussi étrangement au groupe romancé par Lartéguy. Le peu de textes produits par les carapintadas rappelle de même ces personnages fictifs, aussi bien dans leurs critiques au reste de l’Armée que dans l’idéalisation (ou l’autopromotion) de leur secteur.

Complot d’officiers rebelles

Dans la littérature journalistique de la toute nouvelle Ve République (1958) et celle traitant de l’arrivée de De Gaulle au pouvoir, le thème des complots qui ont achevé le régime antérieur est récurrent [51]. Aussi, Jean Lartéguy dans Les prétoriens ne fait que reprendre un lieu commun de l’époque, en se focalisant plus spécifiquement sur le complot mené par ses héros romancés, c’est-à-dire les parachutistes adeptes de la DGR qui sont présentés comme les vainqueurs de la Bataille d’Alger. La guerre est « gagnée » dans le sens de la doctrine, dont la consigne est de conquérir « les cœurs et les esprits » de la population d’Alger, de sorte que celle-ci est présentée, dans le roman, comme massivement en faveur d’une Algérie française.

Ce qui m’intéresse ici est de souligner le recours au complot comme une forme d’action politique appliquée et justifiée par les héros de Lartéguy pour changer de régime politique et se gagner la ferveur de la population, bien qu’initialement conçue seulement pour se défendre du pouvoir judiciaire. En effet, nous observons durant Semana Santa de 1987 une action concertée d’officiers argentins afin de changer le cours de la politique. Dans ce cas, il n’existe très probablement pas d’intention de renverser le gouvernement et le nouveau régime démocratique [52], l’objectif étant essentiellement d’obtenir l’impunité. A nouveau, il me semble que nous pouvons voir un imaginaire politique diffusé par Lartéguy qui justifie ou auto-justifie a priori des officiers argentins qui l’ont comme référence (parmi bien d’autres, évidemment).

Les soviets de l’Armée

Alors ministre de la Défense, entre le soulèvement militaire d’avril 1987 et celui de janvier 1988 (Monte Caseros), Horacio Jaunarena estimait que les carapintadas faisaient peser un risque de « soviétisation de l’Armée ». Dans ses mémoires [53], il explicite dans quel sens il a utilisé cette curieuse expression : les militaires séditieux provoqueraient la constitution d’« une armée de généraux, une autre de lieutenant-colonels, une autre de sous-officiers, etc. ». Autrement dit, la provocante expression est employée pour se référer à une fragmentation de l’Armée – thème classique à l’intérieur de l’institution militaire, dans laquelle chaque secteur accuse les autres de créer des divisions, la cohésion étant une véritable obsession. L’expression est interprétée de manière différente par un intellectuel admirateur des carapintadas, Noberto Ceresole : « Ce qu’a dit Jaunarena sur la soviétisation est vrai. Cela fonctionne comme des soviets d’officiers et de sous-officiers, sauf qu’ils ont une idéologie non révolutionnaire. » [54]C’est-à-dire que l’intellectuel d’extrême-droite comprend la « soviétisation » comme un rapprochement entre des secteurs de l’Armée sociologiquement très différents (les officiers et les sous-officiers) qui prennent des décisions ensemble. Pour sa part, Aldo Rico ne parle pas (à ma connaissance) spécifiquement de « soviétisation », il invoque en revanche sans cesse une hiérarchie soutenue par « l’excellence » : « Nous, nous sommes les prophètes de la liberté d’action dans l’Armée. Ici, l’obéissance due n’existe pas, c’est un concept erroné. L’obéissance, comme la désobéissance, doit être profondément consciente. » [55]. Ce « système » (par ailleurs assez flou) d’obéissance s’articule avec la conception du carapintada de la « camaraderie » qui est systématiquement glorifiée par ce secteur de l’Armée.

Au-delà du caractère anecdotique de cet usage communicationnel de l’expression « soviétisation », dans notre perspective elle renvoie (probablement sans le vouloir) à l’histoire des parachutistes français auxquels les commandos argentins sont liés, et plus spécifiquement à la DGR, et plus précisément encore à la manière dont celle-ci a été mythifiée – mythification dont Lartéguy est l’un des plus importants auteurs.

En effet, dans la genèse de la DGR nous trouvons des officiers de l’Armée française prisonniers du Viet-minh dans les camps. Ils y souffrent, outre des conditions de survie particulièrement éprouvantes, ce qu’ils dénoncent comme une opération de « lavage de cerveau ». Dans une logique très classique du communisme, les camps de prisonniers sont conçus par leurs administrateurs – commissaires politiques - comme des lieux de « rééducation ». Supposément, selon eux, les prisonniers y pourraient se défaire des tares morales et politiques héritées du capitalisme. Concrètement, les prisonniers, et plus spécialement les officiers, devaient réaliser des sessions de « critique » et « autocritique », tels des militants maoïstes. Les survivants de ces camps ont dénoncé un lavage de cerveau auquel ils furent soumis durant tout le temps de leur détention. Mais très tôt les mêmes témoignages racontent la résistance qu’ils opposèrent à leurs matons communistes, en les mystifiant avec de fausses adhésions à leurs valeurs et rituels afin d’obtenir un traitement matériel nécessaire à la survie [56]. Ainsi, les officiers français prisonniers non seulement lisent les bibles du communisme asiatique, Mao et Giap, mais ils s’habituent aussi à se réunir presque tous les jours pour des séances de critique et autocritique qui ne respectent pas les hiérarchies militaires formelles. Ce sont des faits reportés par plusieurs témoignages de survivants, peut-être quelque peu « embellis » pour donner un caractère héroïque à un enfermement qui suggère quelques compromissions avec l’ennemi, dans un contexte où ils se considèrent ignorés par la société française et ses responsables politiques après la guerre d’Indochine. (Cette remarque ne remet évidemment pas en cause les conditions effroyables de détention qu’ils ont subies.)

Dans l’œuvre de Lartéguy (toute la première partie de Les centurions) l’épisode acquiert un caractère glorieux, qui montre l’intelligence et l’astuce d’officiers français, capables à la fois de survivre dans des conditions adverses et de se moquer des communistes. Mais Lartéguy présente aussi l’épisode comme fondateur du groupe d’officiers qui dorénavant prendront sans cesse leurs décisions en groupe, en dehors des hiérarchies officielles (et souvent contre les hiérarques de l’Armée). La forme communautaire à laquelle ils ont été contraints de se soumettre devient leur méthode de travail et le fondement de leur cohésion interne, distincte du reste de l’Armée.

Pour leur part, les carapintadas tendent – comme nous l’avons vu avec Aldo Rico et son système « d’obéissance consciente » - à se présenter comme un groupe horizontal. Ils reprennent ainsi l’idéal des commandos, formation dans laquelle les hiérarchies formelles disparaissent (de sorte qu’un sous-officier peut diriger un officier durant une mission donnée). Ils glorifient aussi la « camaraderie » du groupe qui est censé adhérer à tous les ordres reçus.

Conclusion

Aborder le thème de la diffusion de la doctrine française de contre-insurrection à travers des produits culturels de masse ouvre un champ d’investigation spécialement prometteur et en même temps pertinent, puisque cette doctrine considère la population comme le principal champ de bataille à conquérir. Cette communication a cherché à se centrer sur l’influence de romans en particulier qui traitent d’officiers spécifiques, mais la méthode et les sources suggèrent un champ d’enquête bien plus ample, à la mesure de l’objectif de la DGR, soit la population en général. C’est pourquoi, à travers le cas particulier des romans de Lartéguy et sa réception par les carapintadas apparaissent d’autres questions sur d’autres produits culturels de masse et leurs influences sur d’amples secteurs de la population qui seraient « travaillés » pour adhérer aux objectifs de militaires politisés. Dans l’attente de ces enquêtes, la communication a mis en relief le rôle de justification a priori des méthodes militaires, y compris les plus moralement condamnables, des romans de Lartéguy pour toute une génération de militaires argentins. A la différence de la diffusion des mêmes idées et méthodes par des canaux plus traditionnels (écoles de guerre et revues spécialisées), les romans populaires affectent tous les rangs des militaires, y compris – ou surtout - les plus bas, les préparant à agir selon les objectifs et les méthodes de la DGR. Dans ce sens, les romans de Lartéguy ont offert une justification morale à une génération de militaires qui ont appliqué avec beaucoup de rigueur la doctrine en question.

Jérémy Rubenstein

[1Jean Lartéguy (1920-2011) entre dans les forces de la France Libre en 1943 (commando d’Afrique), puis poursuit une carrière militaire jusqu’à être blessé durant la Guerre de Corée (dans les forces de la coalition dirigée par les Etats-Unis). Suite à cette lésion, il se reconvertit dans le journalisme de guerre avec un certain succès – prix Albert Londres en 1955 - et il écrit quelques romans. Il accède à la notoriété publique en 1960 avec Les centurions, après quoi il occupe une place privilégiée dans l’espace médiatique français, souvent appelé à commenter les conflits armés au moins jusqu’à la fin des années 1970.

[2Cobban, Helena, “Manuel du parfait soldat”, Le Monde Diplomatique, mars 2007, p. 10, et The US Army Marine Corps, Counterinsurgency Field Manual, préface de David H. Petraeus et James F. Amos, University of Chicago Press, Chicago, 2007.

[3Raday, Sophia, “David Petraeus Wants This French Novel Back in Print !”, Slate, 27 janvier 2011, [En ligne], consulté le 7 mai 2016. URL : http://www.slate.com/articles/arts/culturebox/2011/01/david_petraeus_wants_this_french_novel_back_in_print.html

[4Ce dernier est en fait un roman antérieur, Du sang sur les collines publié chez Gallimard (1954) et remanié pour bénéficier du succès de Les centurions.

[5Par exemple, le personnage inspiré de Paul Aussaresses, Julien Boisfeuras, meurt durant une charge dans le désert dans des conditions qui évoquent la mort du capitaine Claude Barrès, lui aussi officier du SDECE et par ailleurs petit-fils du célèbre écrivain nationaliste.

[6Voir, par exemple, la fiche Wikipedia dédiée au scénario de la bombe à retardement, https://fr.wikipedia.org/wiki/Sc%C3%A9nario_de_la_bombe_%C3%A0_retardement

[7Auteur d’une série de conférences dans les milieux universitaires et militaires, il est aussi à l’origine de la création des Centre d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG) en Algérie. Voir Rigouste, Mathieu, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, Ed. [électronique La Découverte, 2013.

[8Trinquier, Roger, La guerre moderne, París, Ed. La table ronde, 1961.

[9Dans les années 1960, David Galula était cependant plus connu dans les cercles militaires et diplomatiques étatsuniens qu’en France, voir Rigouste, Mathieu, op.cit..

[10Entre autres, López, Ernesto, Seguridad nacional y sedición militar, Buenos Aires, Ed. Legasa, 1987 et Mazzei, Daniel, “La misión militar francesa en la Escuela Superior de Guerra y los orígenes de la Guerra Sucia, 1957-1962.”, Revista de Ciencias Sociales, 2002, nº 13, p. 105-137.

[11Spécialement Robin, Marie-Monique, Escadrons de la mort, l’école française, Paris, Ed. La Découverte, 2004.

[12La paternité de cet adage est en réalité attribuée à Sir Gerard Templer, officier britannique en charge de la répression en Malaisie durant les années 1950. Voir Christian Olsson, « Guerre totale et/ou force minimale ? Histoire et paradoxes des « cœurs et des esprits » », Cultures & Conflits [En ligne], 67 | automne 2007, mis en ligne le 04 janvier 2010, consulté le 06 septembre 2017. URL : http://conflits.revues.org/3102  ; DOI : 10.4000/conflits.3102

[13Entre 1956 et 1962, il y a deux fois plus de publications qui traitent de la vie militaire que de la torture exercée par les militaires français. Voir Hubert, Nicolas, Editeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Ed. Bouchène, 2012, p. 236.

[14Charles Lacheroy, « La guerre révolutionnaire », conférence n° 1, « Leçons de l’action viet-min et communiste en Indochine », prononcé le 25 avril 1955. Pour la datation de ce texte remanié plusieurs fois, voir Marie-Catherine et Paul Villatoux, « Aux origines de la « guerre révolutionnaire » : le colonel Lacheroy parle », Revue historique des armées [En ligne], 268 | 2012, mis en ligne le 02 août 2012, consulté le 07 septembre 2017. URL : http://rha.revues.org/7512

[15A l’exception de David Galula qui a un parcours assez différent de ceux de ses collègues de la même génération. Néanmoins, Galula est durant la guerre d’Indochine en poste en Chine, où il entretient des contacts avec des officiers qui sont sur le terrain de guerre. Voir, Roou, David Pierre, “David Galula. De l’Afghanistan à l’histoire”, Journée du Cercle d’études de défense, 2011, [En línea], consulté le 20 de avril 2016. URL : http://defense.ac-montpellier.fr/pdf/cercle/galula-2801.pdf

[16Le béret vert, comme signe distinctif, provient originalement de Grande Bretagne, où il désignait aussi des commandos spéciaux chargés de s’infiltrer derrière les lignes ennemies durant la Seconde Guerre Mondiale (ses premières opérations ont lieu en France), voir I. RUIZ MORENO, op.cit., p. 32.


[17En particulier Jean-Jacques Beucler, prisonnier durant quatre ans et romancé par Lartéguy sous les traits de Marindelle. Ecouter archive INA [En ligne, consulté le 15 janvier 2016, URL : http://www.ina.fr/audio/PHD97006460/jean-jacques-beucler-audio.html

[18Centre d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG) de Philippeville inauguré en 1958.

[19C’est la thèse de Ruscio, Alain, “Deux ou trois choses que nous savons du général Bigeard”, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], consulté el 6 mai 2016. URL : http://chrhc.revues.org/2647

[20Cette méthodologie est décrite, entre autre, par Paul Teitgen, secrétaire général de la Police d’Alger entre août 1956 et septembre 1957, c’est-à-dire précisément durant la Bataille d’Alger. Voir archive INA [En ligne, consulté le 15 janvier 2016 URL : http://www.ina.fr/video/I00002426/temoignages-sur-la-bataille-d-alger-et-la-torture-video.html. Le fonctionnaire a poursuivi le registre des prisonniers, ce qui a permis d’établir les premières listes de disparus du fait des parachutistes. Lorsqu’il offre sa démission, il y a déjà 3024 disparus recensés (merci à Fabrice Riceputi pour la précision).

[21Voir par exemple la trame qui se déroule dans la ville de Z dans Lartéguy, Jean, Les prétoriens, op.cit.

[22En 1957, sous l’impulsion de Lacheroy et du ministre de la Défense Jacques Chaban-Delmas, sont créés les Centres d’Instruction de Pacification et de Contre-Guérilla (CIPCG). La première de ces écoles est fondée à Philippeville, dans le Constantinois algérois, et à pour directeur le général Marcel Bigeard. Voir Rigouste, Mathieu, op.cit., pp.35-36. Jean Lartéguy est présent à l’inauguration de ce centre, voir Robin, Marie-Monique, op.cit., p.133.

[23Dédicace de Jean Lartéguy, Les centurions, op.cit., p.4

[24Hubert, Nicolas, “La guerre des éditeurs”, en Bouchène, Abderrahmane, Payroulou, Jean-Pierre, Siari, Tengour, Thénault, Sylvie (Dirs.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale, Ed.[electrónica La Découverte, Paris, 2014, p. 683-690 y Branche, Raphaëlle, Bilan historiographique de la guerre d’Algérie. Des années 2000 à aujourd’hui, reporte entregado el 29 de marzo del 2011, [En línea, consultado el 30 de marzo del 2016. URL : http://raphaellebranche.fr/wp-content/uploads/2013/04/RAPPORT-29-mars-2011.pdf

[25 Hubert, Nicolas, Editeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Ed. Bouchène, 2012, p. 263-264.

[26Par exemple, Bigeard, Marcel et Flament, Marc, Piste sans fin, Edition de la Pensée Moderne, 1957. Le livre est édité sans autorisation préalable de sa hiérarchie. Mais, loin de la sanctionner, l’Armée fait savoir qu’elle est intéressée de voir l’ouvrage entrer dans le « commerce de livres ». Hubert, Nicolas, Editeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Ed. Bouchène, 2012, p. 221 (Nicolas Hubert cite un document de l’Armée). En 1959, Bigeard publie de nouveau, cette fois Contre-Guérilla, autoédité ou édité par son régiment selon les versions, qui fait l’apologie des parachutistes. Cette seconde publication confirme la thèse selon laquelle Marcel Bigeard réalise une opération d’autopromotion permanente, Voir Ruscio, Alain, “Deux ou trois choses que nous savons du général Bigeard”, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], consulté le 15 mars 2016. URL : http://chrhc.revues.org/2647

[27 Hubert, Nicolas, Op.cit., p. 375.

[28López, Ernesto, Op.cit.

[29Mazzei, Daniel, Op.cit.. On peut aussi consulter les travaux de Mario Ranalletti, qui a réalisé sa thèse de doctorat sur la DGR (intitulée Du Mékong au Río de la Plata : la doctrine de la guerre révolutionnaire, “La Cité catholique” et leurs influences en Argentine, 1954-1976”, défendue en 2006).

[30Robin, Marie-Monique, Escadrons de la mort. L’école française, película documental, primera difusión Canal+, Francia, 2003.

[31Les centurions, op.cit., p. 397.

[32Ibid, p.398. Cette scène du retournement de la militante suite au viol donne des idées à un autre officier qui, quelques pages plus loin, systématise la méthode :

« Comment réveiller les femmes musulmanes, comment les amener à sentir que leur émancipation pourrait venir de nous ? Certainement pas en leur faisant des conférences féministes… Le capitaine eut alors cette idée que la plupart de ses camarades trouvèrent bizarre, déplaisante même. Il fit rafler le lendemain matin dans la Kasbah un certain nombre de femmes et de jeunes filles musulmanes ; il en remplit trois camions et les conduisit à un lavoir. Là, il les obligea à laver les tricots de corps imprégnés de sueur, les slips et les caleçons des parachutistes. Ces femmes avaient été enlevées sans que les hommes de leur race n’interviennent. Ils perdirent ainsi leur prestige de guerriers, ce qui soudain rendit vaine la soumission ancestrale de leurs épouses et de leurs filles. Courbées pendant toute une matinée sur ce linge, elles avaient l’impression d’être soumises au viol infiniment répété des soldats dont elles purifiaient les vêtements. 

Lorsqu’elles revinrent à la Kasbah sans avoir été molestées, quand ces hommes jeunes et forts les eurent aidées à descendre des camions avec une politesse qu’ils avaient tendance à exagérer (alors que souvent leurs fiancés ou leurs maris étaient vieux, débiles et grossiers) quelques-unes d’entre elles pensèrent à quitter le voile et d’autres qu’elles pourraient avoir des amants qui ne seraient pas des musulmans. », ibid, p.408.

[33Branche, Raphaëlle, « Des viols pendant la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, juillet-septembre 2002, n°75, pp.123-132. L’auteure ne conclut pas à un programme systématique de viol mais montre qu’il s’agit d’une pratique très répandue, sans que l’on puisse connaître son échelle exacte du fait d’un évident problème de sources qui est permanent – que ce soit en temps de paix ou de guerre. L’historienne n’a cependant trouvé aucun document officiel qui justifie le viol mais une impunité presque totale, puisque les viols sont rarement dénoncés devant des instances judiciaires militaires. Elle ne conclut cependant pas à une politique systématique.

[34Voir, entre autres, Débora d’Antonio, « Mujeres, complicidad y Estado terrorista »Cuaderno de trabajo, n° 33, Ediciones del Instituto movilizador de fondos cooperativos, 2003. Nous pouvons aussi recommander le film très troublant de Marcos Bechis, Garage Olimpo (1999), dont j’ai proposé par ailleurs une lecture : Jérémy Rubenstein, « Garage Olimpo de Marco Bechis. Une représentation synthétique des camps de concentration clandestins de la dernière dictature argentine », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, vol. 25, n° 1, 2007, p. 131-142.

[35Les prétoriens, p.397

[36Ruiz Moreno, Isidoro, Comandos en acción. El Ejército en Malvinas, Ed. Claridad, 2011[électronique, (1984), p. 30.

[37Ibid.

[38Les « carapintadas » (« visages-peints », ainsi appelés du fait qu’ils apparaissent grimés du maquillage de camouflage) sont des militaires qui entrent en rébellion à plusieurs reprises entre 1987 et 1990. Leurs principaux leaders sont le lieutenant-colonel Aldo Rico et le colonel Mohamed Alí Seineldín. Par la suite, une partie d’entre eux ont formé un parti politique d’extrême-droite qui a connu quelques succès au début des années 1990.

[39Hernández, Pablo José, Conversaciones con el teniente Aldo Rico, Ed. Fortaleza, 1989, p. 61.

[40 Le terme « parachutiste » désigne différentes forces spéciales françaises. Celles qui nous intéressent plus directement sont des troupes de choc qui répondent aux services secrets, le « Service Action » du SDECE, c’est-à-dire le bras armé des services, connu comme le « 11e Choc » (pour 11e bataillon parachutiste de choc) que dirige à partir de 1947 et durant les guerres d’Indochine et d’Algérie Paul Aussaresses, qui apparaît romancé sous le nom de Boisfeuras dans l’œuvre de Lartéguy. Précisément, le parcours d’Aussaresses permet d’entrevoir le lien entre « paras » et « commandos » : il commence sa carrière militaire durant la Seconde Guerre Mondiale comme commando des forces britanniques envoyé dans la France occupée ; après sa participation dans les guerres coloniales françaises – où il occupe la place probablement la plus directement impliquée dans la torture et les opérations terroristes proprement dites -, il est instructeur à l’étranger, d’abord à Fort Bragg (siège des special forces, les bérets verts étatsuniennes) en 1963, puis au Brésil (1973). Ce sont précisément des membres de ces forces spéciales étatsuniennes qui sont envoyés comme instructeurs des commandos en Amérique latine. Dans La torture dans la République, Pierre Vidal-Naquet désigne Aussaresses comme le chef « de ce qu’il faut bien appeler une équipe de tueurs professionnels », voir Beaugé, Florence, “Les aveux du général Aussaresses : ‘Je me suis résolu à la torture’”, Le Monde, 4 décembre 2013, [En ligne, consulté le 25 mars 2016, URL : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2013/12/04/les-aveux-du-general-aussaresses-je-me-suis-resolu-a-la-torture_3524992_3382.html. Dans ces mémoires, Paul Aussaresses n’a pas les prévenances du titre de l’entretien publié par Le Monde, il y revendique clairement la torture et les opérations « non conventionnelles ». Voir Aussaresses, Paul, Services Spéciaux. Algérie 1955-1957, Ed. Perrin, 2001. Sur les assesseurs étatsuniens en Amérique latine voir, par exemple, Bailby, Edouard, “Les forces armées latino-américaines comptent 850.000 hommes solidement encadrés”, Le Monde Diplomatique, novembre 1968.

[41Le Centre de Militaires pour la Démocratie Argentine (CEMINDA) est fondé en 1984 et réuni des officiers en retraite. Bien qu’il produise de fines analyses en vue d’une profonde réforme de l’Armée dont la presse s’est parfois fait l’écho dans les années 1980, il reste totalement marginal à l’intérieur de l’institution militaire (et n’a d’ailleurs jamais reçu le moindre soutien politique de poids).

[42Voir par exemple ma thèse de doctorat, Rubenstein, Jérémy, La sédition militaire de Semana Santa de 1987. Le peuple au secours du régime démocratique argentin, Annick Lempérière (Dir.), Université Paris 1, 2014.

[43Cité dans Verbitsky, Horacio, Civiles y militares. Memoria secreta de la transición, Ed. Página 12/Sudamericana, 2006 [1987, p. 293-296.

[44Emission télévisée « Zoom », 12 septembre 1967, Archive INA, [En ligne, http://www.ina.fr/video/CPF07011925/bigeard-le-para-video.html

[45Lettre du lieutenant-colonel Aldo Rico au commandant de la Brigade XII, datée du 18 février 1987, reproduite dans Grecco, Jorge y Gonzalez, Gustavo, ¡Felices Pascuas ! Los hechos inéditos de la rebelión militar, Ed. Sudamericana, 1988, p. 259.

[46“Contribución para el cambio de mentalidad” reproducido en Ceresole, Norberto, 1988 Crisis Militar Argentina, Ed. Instituto Latinoamericano de Cooperación Tecnológica y Relaciones Internacionales, 1988, p. 176-185.

[47Par exemple, toute la seconde partie de Les centurions se déroule à Paris, où sont décrits – ou caricaturés - les officiers du haut-commandement de l’Armée.

[48Grecco, Jorge y González, Gustavo, Op. cit., p. 13-16.

[49Lartéguy, Jean, Les Prétoriens, Op. cit., p. 117-118.

[50Ibid., p. 118.

[51Ce thème devient un lieu commun de la littérature journalistique suite au succès de librairie de Les Treize complots du 13 maide Serge Bromberger, Ed. Fayard, publicado en enero de 1959, ver Hubert, Nicolas, Op. cit., p. 231.

[52Sur ce point, voir ma thèse, op.cit.

[53Jaunarena, Horacio, La casa está en orden. Memoria de la transición, Ed. Tadea, Buenos Aires, 2011, p. 236.

[54Chumbita, Hugo, Op. cit., p. 180.

[55Hernández, Pablo, Op. cit., p. 27. L’« obéissance due » fait référence à la loi dite de « obediencia debida » (juin 1987) que promeut le président Raúl Alfonsín et qui prévoit que la très grande majorité des militaires n’ont pas à répondre de leurs actes durant la dictature car ils obéissaient à des ordres. Plus fondamentalement, la position d’Aldo Rico implique une revendication pleine et entière de l’ensemble du massacre politique commis durant la « guerre contre la subversion ».

[56Voir, par exemple, le témoignage de Jean Jacques Beucler, Radioscopie, 28 septembre 1977, [En ligne. URL : http://www.ina.fr/audio/PHD97006460/jean-jacques-beucler-audio.html

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