Le bruit du vide - Par Jacques Fradin

« Car la fameuse recomposition politique est une exhibition dont le bruit, le barnum, sert à masquer la conservation, l’identité conservée de ce qui organise véritablement le monde : l’économie. »

Jacques Fradin - paru dans lundimatin#105, le 23 mai 2017

Le jour même de la nouvelle grande grève, en Grèce, est présenté, en France, le fameux nouveau gouvernement de la recomposition politique.
Recomposition, autour de laquelle un battage assourdissant est soutenu.
Faire d’autant plus de bruit qu’il ne se passe rien.
Déferlement incroyable de la propagande.
Pour visser les regards là où il n’y a rien à voir.
Et pour détourner la vue de ce qu’il faudrait admirer.
Admirer ?
Admirer le camouflage, l’art militaire de la politique.
Car la fameuse recomposition politique est une exhibition dont le bruit, le barnum, sert à masquer la conservation, l’identité conservée de ce qui organise véritablement le monde : l’économie.
Changement politique qui, sans changement de l’ordre économique, n’est qu’une mascarade.
L’ordre économique dominant, l’infrastructure de la politique : un monde d’entreprises en concurrence, un monde entreprise poussé par la plus furieuse compétition, un président d’université n’est-il pas un chef d’entreprise ? dans un monde d’universités en concurrence, avec des enseignants prolétaires et des étudiants endettés, le monde de la guerre économique, avec sa discipline, ses surveillants, sa méritocratie, tant vantée en France, un technocrate n’est-il pas nécessairement un méritocrate ? Qu’est-ce que le gouvernement des inspecteurs des finances, des consultants, des auditeurs ?

Il y a maintenant bien longtemps, depuis l’ère Mitterrand, pour la France, que les changements dans le personnel politique n’étaient plus que des mouvements sans conséquence, n’étaient plus qu’une écume au-dessus d’un ordre économique déterminant.
Il y a maintenant bien longtemps que la (dite) politique n’est plus le moyen possible de modifier l’ordre économique.
Tout le personnel politique communiant dans l’idée que tout doit se réduire à être ou devenir une entreprise en compétition internationale, encore une fois comme les universités avec leurs clients endettés et, ainsi, canalisés.
Passer de droite à gauche ou de gauche à droite ne changeait rien et n’avait aucun sens.
Quand Hollande, soi-disant “socialiste” ou “de gauche”, pouvait concurrencer Sarkozy, soi-disant “libéral” ou “de droite”, le concurrencer sur la même politique déflationniste, austéritaire, créatrice de chômage et de misère. Du reste le pauvre Sarkozy avait reculé devant les recommandations de la commission Attali (Attali l’ex-conseiller de Mitterrand) quand Hollande avait embauché le meilleur élève de l’éminence Attali, le meilleur élève formé dans cette commission (prônant un big bang thatchérien), un méritocrate financier. Mais atteint d’un TOC : débloquer, supprimer les obstacles à la flexibilité, faire de chacun un atome concurrentiel, avide, cupide (devenez milliardaires !), fluide, insaisissable, un macron quoi !

Alors, recomposition politique ?
Une nouvelle sorte de gouvernement d’union nationale (ou « bleu horizon » – non pas « bleu marine ») pour exiger l’obéissance et la participation, dans cette guerre concurrentielle totale où tout, lois, règles, systèmes, personnes, régions, vient à être menacé.
Et un gouvernement d’union qui arrête le jeu factice de la droite contre la gauche ou vice versa.
Qui arrête le spectacle politique ancien pour tenter d’en produire un nouveau, « plus adapté », l’adaptation étant un maître mot de l’économie d’entreprises concurrentielles.
Certes les intermittents de l’ancien spectacle trépignent de colère en tentent de bloquer (encore un blocage !) la nouvelle représentation. Mais même s’ils réussissaient à envahir la scène, rien, dans les coulisses ne changerait.

Dans le régime du despotisme économique, ce qui est nommé « politique » n’a qu’une seule fonction : maintenir l’infrastructure économique en état de fonctionnement.
Et lorsque l’ordre économique est menacé, par la crise financière, la crise politique comme en Grèce ou au Royaume Uni, ou par des « blocages » à la française, l’union renforcée autour de l’oligarchie devient vitale.
Tel est le sens de la recomposition : la menace, baptisée « populiste », devenait trop proche.
Une grande coalition à l’Allemande s’impose.
Qu’est-ce donc que le gouvernement de la recomposition politique sinon la tentative, à la française, de plagier le schéma allemand d’une grande coalition « néolibérale ».
Et, à la limite, de constituer un gouvernement entièrement technocratique, façon Mario Monti.

Tant qu’il sera parlé de politique (au sens de la propagande), qu’il ne sera parlé que de politique, des nouveaux ministres et de leur look, des coups politiques, tant que ce vedettariat sera maintenu, tant que le socle sur lequel repose tout ce jeu, ce spectacle, ce théâtre, tant que le socle économique ne sera pas exhibé puis attaqué puis renversé, il n’y aura rien d’autre que le bruit du vide, le grand barnum du despotisme.
L’infrastructure économique de la concurrence, de la méritocratie, des gagnants, des innovants, des inspecteurs des finances, des lobbyistes et des régulateurs, doit être exhibée sous son envers insoutenable, l’inégalité, la médiocrité, le ravage du monde, l’absence de démocratie DANS l’économie. Puis cette infrastructure doit être directement attaquée pour être renversée.
Annihilation du marché de concurrence, rejet radical de l’expertocratie, arrêt de la course.
Face à ces défis, la dite recomposition politique n’est qu’un nouveau leurre pour mettre la rage de soulèvement en veille.
« Nous avons échappé au bleu marine ! Vive le bleu horizon ! »

Tant qu’il n’y aura pas de soulèvement contre le despotisme économique, tout restera illusion.

Jacques Fradin Économiste anti-économique, mathématicien en guerre contre l'évaluation, Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme.
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