Le 17 octobre ou le retour du ludique

« Le jeu couplé au rire constitue indéniablement une ruse pour se défaire de l’emprise d’un dominant »

paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

« Délinquance d’opportunisme », « grève-vacances », « absence de maturité politique », « cosplays enfantins », « destructions irréfléchies », « actes de rages », tous ces énoncés ennemis utilisés pour disqualifier l’insurrection en cours ont vu naître leurs antonymes politiques : « réappropriation matérielle », « revendications pour des conditions d’études », « conscientisation politique », « mises en scènes joyeuses », etc. Le 17 octobre aura été l’occasion d’une production tous azimuts d’une quantité faramineuse de contre-interprétations, de textes théoriques, d’hypothèses, sur ce qui anime le mouvement. Pourtant, une dimension souterraine à ses gestes et partout omniprésente nous paraît encore être ignorée : le ludique. Sans revenir à un examen approfondi des causes sous-jacentes du mouvement, ni à une lecture prescriptive de sa suite—guidée le plus souvent par l’intention de « manager » le mouvement—, nous tenions ici à ressaisir la passion à l’œuvre derrière les gestes émeutiers et la fougue lycéenne.

« Je te tiens, tu me tiens,
Par la barbichette,
Le premier de nous deux qui rira
Aura une tapette »

Début de la partie

Notre hypothèse, pouvant coexister avec d’autres, consiste à penser que le « ludique » entre en jeu comme une notion singulièrement opérante pour saisir l’activité émeutière fondamentalement joyeuse autour de laquelle se sont noués et organisés, affectivement, les subjectivités ayant pris part à l’insurrection.

Que ce soit dans les charivaris, carnavals ou les parades de lycéens déguisés en super-héros de comics, la chose est connue : le jeu couplé au rire constitue un domaine indéniable de tactiques et de ruses permettant de se défaire temporairement de l’emprise d’un dominant. Mais ce ludique-là n’est ni un simple renversement formel des positions ou une parodie impuissante du pouvoir. Il est une réfutation en acte des techniques apprises de protestation et autres gémissements revendicatifs. La lassitude des milieux militants traditionnels laissée derrière, et voilà déjà qu’un nouvel horizon d’actes joyeux et créatifs se dessine.

L’habileté stratégique lycéenne réside dans la réutilisation de codes jugés inoffensifs et beaucoup trop enfantins pour être réprimés et considérés : les super-héros, les déguisements, les trends Tik Tok, etc… Or, à chaque fois, ils les reconduisent dans un contexte d’assaut et d’offensives, entraînant la confrontation physique ou non, envers les forces de l’ordre. Exemple : Captain America lance une attaque suivie par des centaines d’individus en noirs. Elles mettent davantage encore à nu l’illégitimité foncière des policiers à user de la force. Et puis ; que peut faire un policier contre un Batman qui entame une danse devant lui ? Enrager, frapper ou éprouver son ennui, endurer sa docilité (ces deux dernières obligations étant habituellement réservées aux lycéens). Comment arrêter une battle d’aura, apothéose de l’absurde et de l’humour ? D’aucune autre manière qu’en rabat-joie. Une dernière : que peut faire un policier devant un militant de gauche, un prosélyte quelconque, mégaphone à la main, qui prononce les mêmes mots d’ordres quelconques ? L’ignorer comme un décor quelconque.

Lucidité(s) retrouvé(s)

L’un des attributs manifeste des complicités en présence avant et pendant le 17 octobre (gen Z, étudiants, intérimaires, banlieusards, subalternes, gilets jaunes, bref, subjectivités en voie de prolétarisation) c’est sa propension au « ludique ». Le geste anodin de déclencher une battle d’aura comme de briser une vitrine, même s’ils n’entretiennent aucune équivalence de fond, manifestent ce même rapport joueur à l’imposition métropolitaine d’un espace marchand. On aurait tort d’opposer actes de rage, de destructions et manifestation d’une joie retrouvée, ou autrement dit, actes de pillage, de mettre le feu, et jeu de rôles, battle d’aura, déguisement en super-héros. Ils condensent et procèdent des mêmes affects : en synthèse, une joie de détruire ou l’anticipation de détruire avec joie. Contre les mouvements et déplacements contenus, réguliers et monotones, donc toujours assignés à un but du monde urbain et marchand, ils opposent et démontrent aussi la possibilité hic et nunc d’une activité libre, d’une reprise en main de l’espace, sans but énoncé ni fonction préétablie. Dans Homo Ludens, Huizinga définit le jeu comme suit :

« on peut (…) définir le jeu comme une action libre, sentie comme fictive et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d’absorber totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité ; qui s’accomplit en un temps et dans un espace expressément circonscrits » et plus loin, « (il, le jeu) suscite dans la vie des relations de groupes s’entourant volontiers de mystère ou accentuant par le déguisement leur étrangeté vis-à-vis du monde habituel ».

L’appropriation matérielle par la destruction de biens ou l’auto réduction et l’amusement sous ses diverses formes de mise en scène se retrouvent dans le ludique. Enfin, il n’y a rien d’étonnant dans ce retour du ludique si on le comprend et l’inscrit dans le long déclin de l’institution scolaire qui a cherché sans relâche à conjurer tous les avatars possibles du jeu et du réappropriation de la vie quotidienne : distractions, amusement, détournement, et jusqu’à même récemment usage du téléphone. Le ludique doit être différenciée de la conception petite bourgeoise de la lutte comme folklore festif avec ces fameuses danses technos, pointe avancée de l’inoffensivité militante.

Devant les lycées et ailleurs, ces actes ont pour fonction la mise à nu le sérieux adulte et ses postures d’exemplarité, derniers éléments de camouflage d’une complicité toujours latente avec les institutions scolaires répressives (combien de réactions offusquées et révélatrices ont été provoqués par l’incendie de Nelson Mandela ?). Mise en suspens de l’ennui, exfiltration de l’espace scolaire de dressage, apprentissage de gestes indépendants de leur finalité marchande et professionnelle, refus de s’astreindre à la résignation et à l’immobilité devant la catastrophe, voilà dans quelles domaines le jeu est une option.

Mais pourquoi affirmer que cette propriété ludique est susceptible d’éclairer l’étonnante et puissante offensive de samedi dernier ? Une meilleure analyse ne suppose-t-elle pas de déceler dans la conjoncture matérielle ce qui présupposait le mouvement ? Sûrement.

Bien souvent, la volonté d’expliquer les causes d’un processus insurrectionnel contient une intention prescriptive. On cherche à mieux l’assimiler et à rendre sa continuation plus efficiente encore. L’effort est louable. Mais cela revient souvent à dire ce qu’il s’est passé pour mieux dire ce qui doit se passer ensuite. Comme le soulignait Benjamin en son temps : « Le caractère destructeur n’a aucun intérêt à être compris. Les efforts qu’on déploie dans ce sens lui paraissent superficiels. Être compris est une affaire de bourgeois. Le destructeur, lui, s’en moque. Il ne veut pas de disciples. Il préfère être seul, car c’est la seule façon pour lui de témoigner de la solitude de ce qui est détruit. » L’incompréhension suscitée par le pillage doit parfois être accompagnée d’un refus de toute explication chronophage, de toute tentative de se rendre respectable. Néanmoins, considérer que cette activité est minimalement « ludique », que casser une vitrine, s’introduire à l’intérieur des magasins, dérober parfois à l’aveugle et le plus rapidement possible des marchandises, dire que c’est un acte relevant du jeu, c’est souvent plus clair que toutes les justifications imaginables. Recevoir les leçons de l’efficacité du 17 octobre doit donc se faire sans vouloir déduire, figer ou projeter les formes souhaitables d’insurrection à venir. Sinon, le risque est de réincorporer l’évènement à un corpus militant de manières, de gestes, de savoirs, profondément antithétique et impuissant.

Contre la vigilance

Le coup-d ’éclat du 17 octobre découle en partie d’une conjonction de l’effervescence ludique avec le refus de l’inquiétude habituelle des « conséquences ». En effet, l’offensivité lycéenne tient aussi à ce qu’elle court-circuite les réflexes de vigilance des autonomes informés. Régulièrement, les actes étaient réalisés à visages découvert, retransmis en direct et parfois même, les émeutiers posaient fièrement avec leurs trophées.

Certains camarades le remarquent en l’appréciant, d’autres, plus nombreux, et partant des condamnations en série, le déplorent. Nous ne défendons pas qu’il faille aller aveuglément à l’assaut de vitrines sans mesurer l’étendue de la surveillance et des moyens mobilisés ex-post ; ou, plus bêtement et simplement encore, d’encourager chacun à foncer dans le tas. Mais il y a dans ce déchaînement ludique d’actes de pillages, une espèce d’élan inconséquence qui vient en premier, une inconscience qui traduit au fond ce que représente cette lutte : un enjeu existentiel, une pulsion de vie qui se traduit dans un quoi-qu’il-en-coûte et un peu-importe-les-répercussions. Loin de fonder une politique de l’émeute ou un outil de compréhension parfait, cette « inconséquence » permet d’opérer un déplacement avec nos conceptions traditionnelles de l’engagement bien souvent corrélés à la crainte de la répression. Plutôt que de concevoir la lutte comme un calcul rationnel d’aléas et de risques (« comment risquer moins et faire plus ? »), le geste émeutier lui refuse une assignation à cette logique comptable. Il faut faire ici et maintenant, retrouver un kaïros compatible avec le désir collectif, avant d’abord de penser anticipation du pire et par conséquent, de refouler dans un futur fictif et détaché de notre temps l’agir révolutionnaire. Car ce que charrie la diffusion des pratiques d’anti-répression dans leur ensemble, bien qu’elles soient toujours bienvenues, c’est la volonté d’une stabilisation de l’après-insurrection, un désir de figuration d’un modèle serein et compréhensible de révolte. Or, par essence, le prolongement de la révolte, c’est un saut dans l’inconnu le plus total, nouveauté avec laquelle il faut s’efforcer de composer.

Par ailleurs, si les geôles et les procès à n’en plus finir nous effraient, l’existence qui nous est promise s’y apparente de très près. Dans ces circonstances, retrouver le ludique peut aussi consister, à l’image de Ritchy Thibault et ses irrévérencieuses audiences-tribunes, à refuser de fléchir devant la mascarade juridique et ses jeux de dupes.

Garder cette inconséquence ludique, c’est court-circuiter le pouvoir de dissuasion de la logorrhée sécuritaire ambiante, caractérisée par une diffusion en continu de nouvelles mesures, d’outils et de forces de répressions sophistiqués : usage de l’IA, pistolets ADN, liquide qui s’imprègne durablement sur les vêtements, déploiement du Raid, du GIGN, de l’Armée… Nul besoin de développer sur la panoplie à disposition de l’état en matière de contre-insurrection. Les lycéens et la GenZ, nouveaux conspirateurs professionnels en chefs, nous indiquent la voie pour les mettre hors d’état de nuire ; conjurer le risque, embrasser l’inconséquence.

Références d’ouvrages :

Benjamin, W. (2000). Le caractère destructeur (R. Rochlitz, Trad.). Dans Œuvres : Vol. II (p. 361-363). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1931).
Huizinga, J. (1988). Homo ludens : Essai sur la fonction sociale du jeu (C. Seresia, trad.). Gallimard. (Ouvrage original publié en 1938)

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