- 1) Emmanuel Macron a-t-il condamné « fermement » les « violences commises par les forces de sécurité » et appelé les autorités à faire preuve de « retenue », à « s’abstenir de toute violence et à respecter les droits fondamentaux des citoyens » ?
- Ça peut paraît étonnant mais c’est complètement vrai . La précision à ajouter est qu’il s’agissait du soulèvement iranien de 2024. Pour les macronistes et les commentateurs, la révolte n’est possible que dans les pays du sud arriérés. Ici, il faut sourire et être bien content de ne pas vivre là-bas. Tout ce qui peut ressembler à une révolte populaire sur notre sol n’est que désordres orchestrés par LFI & l’ultragauche, et en définitive des scènes de violences qui devraient faire honte à toutes les mamans.
- 2) Existe-t-il quelque chose comme une « ultra-violence » des « casseurs » comme le répètent à l’envie beaucoup de médias ?
- Globalement non, les manifestants, aussi en colères soient-ils, restent très mesurés. Il n’y a pas si longtemps (un petit siècle et demi), le premier réflexe des insurgés quand éclatait une révolte était de piller les armureries, de monter des barricades et de les défendre les armes à la main face à la troupe. Les manifestants d’aujourd’hui disposent au mieux de pierres, d’artifices et de petites protections un peu dérisoires face aux armures, boucliers, matraques et autres grenades en tout genre des forces du régime.
- 3) Des internautes ont plusieurs fois pointé le fait que les médias seraient aux ordres du pouvoir en place, est-ce vrai ?
- C’est globalement vrai à une nuance près. Les journalistes de la Pravda en Union soviétique savaient qu’ils étaient des propagandistes du régime et qu’ils devaient présenter les faits et « l’actualité » de manière à coller à l’idéologie du régime. La plupart des journalistes actuels en France ne se conçoivent pas comme des propagandistes, bien que tout dans leur manière de travailler et dans leurs articles en fasse souvent, objectivement, de vulgaires propagandistes (inviter constamment des hommes politiques à déballer leur propagande, travailler majoritairement à partir des dépêches de l’AFP et des autorités, refuser d’imaginer qu’une vie sans gouvernement est possible, être majoritairement partisan du statu quo, se penser comme membres d’un des pays les plus avancés de la civilisation, etc.). C’est surtout lors de situations de crise et de révolte que leur servilité saute aux yeux. Aux lycéens, ils diront : « est-ce-que-vous-condamnez-la-violence ? », « est-ce-vous-condamnez-la-récupération-de-Jean-Luc-et-ses-sbires-dont-vous-êtes-victimes ? », « est-ce-que-vous-avez-conscience-que-les-caisses-sont-vides ? Mais-non-bien-sûr-vous-êtes-trop-jeunes », etc. Derniers titres vus qui donne un aperçu de leurs désirs : « Casseurs, comment les identifier ? », « Blocages défilés, la mobilisation s’essoufle-t-elle ? »). En cela, ils sont plus dangereux que la Pravda précisément parce qu’ils se pensent comme « libres » et « indépendants », alors que celle-ci ne se faisait pas d’illusion sur le type de pouvoir qu’elle était servait. En cela aussi ils n’ont pas de colonne vertébrale.
- 4) Le mouvement en cours a-t-il été « dénaturé » ? Est-il devenu le théâtre de « scènes de pillage » et d’« émeutes urbaines » comme le répètent en boucle la quasi-totalité des médias ?
- C’est assez faux et ce type d’arguments fait parti des éléments de langage (gouvernementaux et donc médiatiques) de la « gestion de crise » actuelle. Le fait de voir dans tout ce qui se passe, depuis le début du mouvement lycéen, une suite scandaleuse de violences contre l’école, les profs, les gentils policiers, puis maintenant la République tout entière, les élus et les citoyens tient
1) de la propagande du régime en place pour se défendre. Tel un magicien, il essaie d’opérer sur les perceptions pour empêcher le plus grand nombre de se rallier aux insurgé-e-s. Il gagne chaque fois qu’on se sent plus meurtri et indigné par des images de vitrines éventrées ou de gremlins repartant les bras chargés de cadeaux, que par la mutilation d’un lycéen, l’éborgnement d’une autre, la mort d’un manifestant à Paris dont le gouvernement fait tout pour retarder la nouvelle.
Toutes les sources contactées nous le confirment, le principal terrain d’opération du gouvernement n’est pas de répondre ou de négocier avec les syndicats (lycéens ou autres) mais d’opérer sur les perceptions. Par exemple, le gouvernement via le système médiatique va dire : « cette semaine 761 policiers ont été blessés depuis le début de la contestation lycéenne ». Le lecteur pas malin va alors se dire « putain, c’est fou, c’est énorme comme chiffre, c’est vraiment des sauvages en face. En tout cas pas des personnes normales (comme moi et mes proches) ». Et face à des sauvages, l’Histoire a bien montré que tout est justifié. Y compris des tirs tendus de lacrymo, des mâchoires brisées, des mains arrachées, des tabassages, des éborgnements, des tirs de LBD dans la tête, etc. Et qui a fait ses propres recherches va se rendre compte assez vite de l’énormité du mensonge : ces chiffres seraient compatibles à la limite avec une insurrection menée par des joueurs de rugby (et encore). En réalité, les policiers ont très peu de blessés, l’essentiel venant de leur propre gaz, de leurs propres chutes, des coups qu’ils mettent [1], des grenades qu’ils se lancent sur eux-mêmes, etc.
Comme dirait Francis Huster : « C’est-à-dire qu’il y a 42 millions de policiers blessés, 70 % sont des chrétiens, et Macron reste à l’Élysee ? Au lieu d’aller à Limoges et de dire : “Tuez-moi ! Je représente le Christ ! Je représente le Christ ! »
2) Mais ce genre d’argument vient aussi simplement du fait de vivre, depuis des décennies, dans une bulle sécuritaire où forcément tout imprévu est vu depuis cet angle. Des mortiers explosent devant un lycée ? Activation du protocole intrusion et confinement des élèves dans des classes comme si un intrus armé avait pénétré le lycée pour une tuerie. Une AG va être organisée dans une faculté ? Intervention « musclée » de la police et/ou fermeture administrative préventive parce que la « sécurité » n’est plus garantie [2]. On a l’impression de vivre dans le cerveau d’un grand paranoïaque... De fait, la droitisation du débat et des politiques fait qu’on vit déjà plus ou moins sous gouvernement RN depuis un certain temps.
- 5) Les lycéens aiment-ils le travail ? (« Vous croyez que ça fait plaisir aux jeunes de devoir se mobiliser, de devoir se lever tous les matins pour aller bloquer et perdre des heures de cours pour simplement faire valoir leur droit ? », un gauchiste quelconque).
- La grève, ouvrière comme lycéenne, n’est pas un travail mais d’abord une joie, joie d’arrêter la machine scolaire, ivresse de ne pas être derrière son bureau 8h/jour, prise de conscience accélérée qu’à plusieurs on peut bousculer la routine. Avec un peu d’organisation, quelques messages sur snapchat, quelques décisions et quelques poubelles, on peut arrêter facilement la machine scolaire. La grève et le blocage permettent de goûter à un petit bout de liberté. Dans un système aussi taré que le nôtre où ce sont des algorithmes qui déterminent les parcours et les possibilités futures, ce n’est pas rien d’arriver à mettre un grain de sable dans l’engrenage.
- 6) Est-ce que manifester permet d’être entendu ? (« Promettant que les revendications lycéennes ’seront entendues’, le ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray, a annoncé le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants ’dans les heures et les jours qui viennent’. »)
- C’est plus compliqué que ça. La première réaction du gouvernement n’est jamais d’écouter les manifestants, encore moins les lycéens, mais de les terroriser. Grenades offensives, tirs de LBD, voitures qui foncent dans les cortèges, arrestations, mutilations, tabassages, etc. le première réponse est toujours de type un peu mafieuse : « je vais vous donner un bon conseil : rentrez chez vous ou ça risque de mal se passer ». En trois semaines, le nombre de lycéens puis de manifestants arrêtés (plus de 8 000) a dépassé le nombre d’arrestations pendant les gilets jaunes (soit le dernier mouvement presque insurrectionnel que la France ait connu). C’est à peu près du niveau de ce que déclencherait le système répressif chinois ou russe devant un mouvement de contestation.
À l’inverse, le fait de ne pas avoir à subir cette répression quand on manifeste est le signe qu’on n’est pas pris au sérieux du coté des autorités, que votre mobilisation les fait sourire (« ah encore eux, ils sont mignons »). C’est presque un manque de respect.
- 7) Est-ce que Laurent Nunez a raison de dire que « Manifester est un droit. Semer le désordre avec violences n’en est pas un » ?
- Sous les apparences du bon sens, et après des recherches approfondies, il apparaît que c’est faux. Contrairement à une idée reçue, manifester n’est absolument pas un droit constitutionnel, tout au plus une tolérance du pouvoir vis-à-vis de ses sujets : vous ne sortez pas les pics et les fourches, vos organisations encadrent la marche, vous allez de là à là et si tous se passe bien, on ne vous tirera pas dessus. Tope là ?
Les réactions (assez surjouées) des citoyens indignés devant les scènes de « chaos » et de « dévastation » ne doivent pas faire oublier que ça a dû être la même chose en 1789 quand c’est parti en couilles à la Bastille et sur le champ de Mars. Y’avait toujours quelques bourgeois à la masse et apeurés pour se lamenter : « mais putain, qu’est-ce que vous faites, c’est n’importe quoi ! Vous pourriez demander audience au Roi si vous avez des doléances. Il y a des cahiers pour ça ! »
- 8) Est-ce vrai de dire que « les manifestations (dans le calme) sont évidemment légitimes et les revendications tout autant ? »
- Attention, ce genre de phrases gouvernementales relève de l’escroquerie. C’est la thèse du « double mouvement », que malheureusement parfois certains manifestant-e-s (ne comprenant pas l’opération), et certains syndicats (comprenant complètement l’opération), reprennent à leur compte.
Il n’y a pas les gentils manifestants d’un coté avec des revendications et, de l’autre, les hordes barbares venues faire n’importe quoi. Tous et toutes participons d’un même mouvement, dès lors que nous descendons dans la rue, convergeons en direction des lieux de pouvoir, affrontons les playmobils mis sur notre chemin. Condamner les pillages, c’est faire le jeu de la division, donc de l’ennemi. Les moyens d’actions sont pluriels. La seule objection à faire aux pillages est qu’ils peuvent nous détourner de l’objectif prioritaire : à savoir mettre à bas la macronie, le système politique et économique dans son ensemble, pour le dire vite. Manger des aliments qui contiennent des merdes, respirer de l’air merdique, être gouverner par des gens qui humainement et politiquement sont des merdes, être payer comme une merde, ça commence à faire beaucoup. Les fenêtres révolutionnaires qui s’ouvrent sont généralement courtes. Il faut bien savoir que les gens en face de nous (classe politique, haut fonctionnaires, décideurs, grands patrons) sont des fanatisés, des intégristes. Ça ne sert à rien de discuter avec eux. Ils ont leur doctrine (« ruissellement », maintien de l’ordre à tout prix, soutien à Israël jusqu’au bout, fuite en avant sécuritaire, etc.) et rien ne le fera dévier. Vouloir faire « pression » sur eux pour qu’ils prennent de moins mauvaises décisions est absurde. À ce petit-jeu là, on sera toujours perdant. L’important, dans le moment, est donc de pousser vers la chute du banquier-président et de l’ensemble de cet affreux régime en place.
- La France est-elle un pays à tendance schizophrénique ?
- Interrogée par « Le vrai du faux », Muriel Salmona, psychothérapeutre, s’est montrée catégorique : « Assurément. Un pays qui se pignole sur Jean Valjean qui vole du pain, la Révolution, la prise de la Bastille et mai 68 mais qui, dès que des gamins pètent une bijouterie et un Micromania ou qu’une mairie se fait incendier, hurle de partout ’C’est n’importe quoi ! C’est pas ma France !’ doit aller consulter en vitesse. »
Pour le reste, « tout est prêt, les pires conditions matérielles sont excellentes » comme disait le poète.
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Illustration : Bernard Chevalier





