La police, les terroristes et Faycal Cheffou

« Il est toujours intéressant de s’attarder sur ce terme devenu quotidien malgré ses contours flous : le terrorisme. » Sur l’arrestation de Faycal Cheffou et ses suites.

paru dans lundimatin#124, le 27 novembre 2017

L’antiterrorisme est un mode de gouvernement. Voila un constat qui ne demande plus de validation théorique ni de légitimation historique quelconque ; à vrai dire, c’est même devenu une banalité depuis que l’état d’urgence est passé dans le droit commun. Mais les conséquences et le mode opératoire des opérations anti-terroristes restent à décrire et à déchiffrer, d’autant plus qu’elles évoluent au gré des tendances de l’époque. Au travers de l’histoire accablante de Faycal Cheffou, arrêté sur la base d’une photo après les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles, cet article essaye de pointer quelques points saillants des nouvelles obsessions sécuritaires qui nous font face.

« Le fait que le terrorisme porte l’eau au moulin du spectacle, ne prouve pas que ce soient les tenants du spectacle à le diriger toujours, ni prouve que les Brigades rouges soient noires, comme disent les staliniens  ; cela prouve tout d’abord que les tenants du spectacle sont encore en état d’exploiter ce que leur police n’arrive pas à réprimer, et prouve aussi l’inconscience et l’impuissance du choix terroriste. » (extrait d’une lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 21/04/78)

Du 18 au 14 novembre derniers s’est déroulée la première semaine du Steki, nouveau lieu à Bruxelles. Cette semaine, de conférences, discussions et débats, première d’une longue série, avait pour sujets l’état d’exception, le concept d’ennemi intérieur, et le profilage en Belgique. L’une des interventions a été celle de Faycal Cheffou, et il nous a semblé important d’en faire part, de raconter son histoire, très peu connue dans l’hexagone et qui apporte des outils d’analyse sur l’état et ses outils, dont l’antiterrorisme, comme technologie de pouvoir et dispositif sécuritaire. En pleine séquence médiatique et politique où s’additionnent les dangers simultanés de cette fameuse “ultra gauche” et des “islamistes”, il est toujours intéressant de s’attarder sur ce terme devenu quotidien malgré ses contours flous : le terrorisme.

Faycal Cheffou est journaliste indépendant, militant assumé, musulman de croyance. C’est du fait de ses différents reportages - critiques - de l’action publique bruxelloises vis-à-vis de l’accueil des réfugié.e.s au parc Maximilien que Faycal rencontre la police et les services de renseignement pour la première fois. De fil en aiguille, et de reportages en reportages, c’est à un véritable harcèlement policier qu’il doit faire face. Filatures, surveillance, et menaces se succèdent. Il est prévenu : s’il retourne au parc Maximilien, il sera arrêté. Qu’importe, il y retourne - et se fait arrêter, à 7 ou 8 reprises. à terme, une interdiction de territoire autour du fameux parc est prononcée à son encontre.

Là où le harcèlement de Faycal Cheffou semble déjà complètement disproportionné, il devient ubuesque et autrement plus grave après les évènements du 22 mars 2016. Deux jours après le triple attentat suicide qui aura fait un total de 32 morts et 340 blessés, Faycal Cheffou est arrêté en voiture avec des amis, en bas du palais de justice de Bruxelles. Il est braqué par des armes de guerre, dans une métropole quadrillée par l’armée et les forces de police. Des hommes cagoulés, tremblant derrière des mitraillettes l’emmènent dans un commissariat de la capitale. Il est alors 18h. S’ensuivent passages à tabac, menaces, insultes et autres auto-congratulations policières, durant lesquels Faycal Cheffou ignore encore tout de ce qui lui est reproché. Ce n’est qu’à minuit, auprès du procureur de la république, qu’il apprend de quoi il est accusé. Les mots sont forts et lourds de sens. Il est accusé d’avoir participé aux attentats de l’avant-veille, de participation à un groupe terroriste, et d’être un recruteur au parc Maximilien. Incompréhension totale pour Faycal Cheffou, qui avoue avoir accusé le coup d’un fou rire tant il trouvait la situation insensée. On le soupçonne d’être - ou plutôt on l’érige en tant que - “l’homme au chapeau”, troisième homme des attentats, seul survivant des jihadistes. Ce qui l’accuse ? Une photo, additionnée d’un témoignage.

C’est sur la base de cette unique photo que Faycal Cheffou se retrouve sur les bancs des terroristes. Durant son interrogatoire, on lui demande - avec la fermeté et la politesse policière à laquelle on est habitué - s’il reconnaît des gens sur cette photo. Puis si ça ne serait pas lui, par hasard, l’homme à droite sur la photo. Ce qui corroborerait cette incroyable preuve que représente ce rectangle 640*480 de couleurs, c’est le témoignage d’un chauffeur de taxi, sur “à 200%” d’avoir reconnu Faycal Cheffou sur les lieux lors du drame. Très rapidement, sûrement conscients de la faiblesse de l’accusation, l’on trouve d’autres photos. Ici, Faycal Cheffou est vu dans l’angle d’un reportage sur les terroristes. Une image en est isolée. On l’y voit, bonnet sur la tête, regarder les lieux du drame. Pourtant, dix secondes après, dans la même vidéo, le même dangereux-terroriste-à-bonnet y est visible en train d’exercer son métier, aux côtés de plusieurs autres collègues journalistes.

Mais il est déjà trop tard, et tout ne fait que commencer pour Faycal Cheffou. Il est incarcéré, à l’isolement - c’est à dire avec réveil toutes les quinze minutes de jour et de nuit. En prison se succèdent les mauvais traitements : on l’humilie, on crache dans sa nourriture, on l’insulte. On le braque, on le met en sang, on le déshabille. Un membre de l’administration pénitentiaire ira jusqu’à lui offrir une lame de rasoir, pour le pousser au suicide. Faycal Cheffou entame une grève de la faim. Très vite, il réalise sur une des télévisions de la prison que son visage fait la une de tous les journaux télévisés belges, français, mais aussi mondiaux. Il comprend alors que la presse s’est accaparé de son histoire. Tout le monde trouve alors de quoi faire un reportage sur sa vie de “faux journaliste” mais de “vrai jihadiste”, mélangeant islamophobie et complet oubli de la présomption d’innocence. Des vidéos de lui haranguant la foule en langue arabe sont mises en avant - sans qu’on prenne même le peine de chercher à les traduire. Sa vie privée est passée au crible dans tous les médias et n’importe quel lambda cherchera le buzz dans le fait de l’avoir croisé devant une machine à café, huit ans auparavant. Durant quatre jours, il est dépeint dans les médias comme le pire des terroristes, jusqu’au 28 mars, date de sa libération. Faute de preuves plus solides que les quelques clichés évoqués plus haut, et bien obligé de constater l’innocence de Faycal Cheffou, dont la morphologie diffère avec celle du terroriste, et qui a pu attester de sa présence chez lui le matin des drames grâce à des appels téléphoniques qui furent géolocalisés à posteriori, le procureur décide de le libérer. Mais le mal est fait.

à sa sortie de prison, Faycal Cheffou espère que tout va s’arranger mais il n’en est rien. Le harcèlement policier recommence. Les perquisitions se multiplient. Les interrogatoires et les nouvelles accusations sans queue ni tête qui ne sont en rien liées à notre homme se poursuivent. Il découvre très rapidement qu’il fait partie d’une “liste noire” secrète lui interdisant l’accès à l’ouverture ou à la possession d’un compte en banque. à chaque alerte à la bombe - notamment celle de l’ancienne Belgique -, son appartement est perquisitionné en pleine nuit, par des unités d’assaut qui mettent à sac son logement ainsi que ceux de ses voisins. Son matériel informatique lui est totalement volé ce qui lui interdit de mener toute activité journalistique sereinement, et l’empêche de finaliser son projet de livre au sujet de son expérience vis à vis de l’antiterrorisme. Aux conséquences matérielles qu’ont eu ces accusations sur la vie de Faycal Cheffou, il faut ajouter des traumatismes psychiques importants dont le traitement est laissé à l’initiative et aux frais de ce dernier. Sa réputation a été détruite et il n’a pas encore été complètement innocenté des accusations qui pèsent sur lui. Loin de s’arrêter, son calvaire n’a fait que continuer.

Si son histoire est saisissante, elle n’est pourtant que symptomatique d’une époque sécuritaire, dans laquelle tous les droits sont accordés à la police et aux forces exécutives. Ainsi, face à l’hyperactualité qui est celle de nos quotidiennetés, et aux vu des nombreux procès en cours et à venir - une pensée aux enfermés de Montreuil - il nous semble intéressant d’isoler quelques éléments clés de l’affaire Faycal Cheffou, et par miroir, de nos époques, pour mieux comprendre les logiques de l’antiterrorisme comme dispositif de gouvernance :

  • Le profilage, et la création de profils coupables : ce travail, en aval et en amont d’une arrestation, permet de constituer la légitimité d’une intervention policière, quelle qu’elle soit. Sont alors créés des éléments de langage, des catégories de pensé et d’assignation ainsi que des structures identitaires, qu’il ne reste qu’à coller, a posteriori, à la peau des accusés. Le terrorisme n’est, au fond, qu’une vaste opération de communication : est terroriste ce que l’on désigne comme terroriste - ce contre qui l’on utilise sa force anti-terroriste. Terme flou, issu d’une catégorisation juridique vague, dont l’interprétation reste libre pour ceux en charge de lui donner corps, et derrière lequel on empile péniblement islamistes, simples musulmans, gauchistes, migrants ou réfugiés, le “ terrorisme ” agit plus qu’il ne décrit. Il crée des justifications. Il terrorise. Là ou l’on crée de toute pièce un peuple français ou un peuple belge, on agite également les figures de ceux qui voudraient s’en prendre à ces peuples.
  • La mise en place, progressivement, d’un certain état d’exception, dans lequel le droit commun est suspendu dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes. Tant dans la décision exécutive d’enfermer Faycal Cheffou, que dans ses conditions d’enfermement (laissées à la libre décision d’un directeur pénitentiaire, et ce avant même son procès), rien dans l’affaire Faycal Cheffou n’a relevé d’une affaire de droit commun. Pourtant, c’est ce même droit commun, qui comprend en lui même ces situations d’exceptions, du fait de l’état d’urgence, qui a été pérennisé il y a quelques mois. La sécurité comme nouvelle religion, et comme argument d’autorité, suffit elle même à outrepasser le droit, la vérité et la justice, et ce sans soucis aucuns. Que le développement, au sein même des organes de justice, de police et des institutions pénitentiaires, de cette législation d’exception, toutefois, ne nous fasse pas tomber dans une position victimiste, nous incitant presque à regretter le droit commun. Un mouvement révolutionnaire n’a pas à se cacher derrière un légalisme qui l’innocenterait, mais plus dans un rapport éthique à l’action et à la situation. Les affaires dans lesquelles la justice outrepasse son propre rapport à la légalité sont sensiblement aussi nombreuses que celles impliquant des sujets révolutionnaires. Pour ces raisons, ces analyses de la justice ne peuvent se poser sans une réaffirmation de nos positions stratégiques, où qu’elles se situent vis-à-vis du légalisme.
  • L’omniprésence des images dans les procès : l’affaire du Quai de Valmy nous l’a bien fait comprendre, c’est de plus en plus souvent sur des images que se basent les accusations judiciaires. Des images qui ne signifient rien tant qu’on ne les interprète pas. Et qui sont donc libre d’interprétations. De plus, faiblesse intrinsèque à l’image en tant que format, celles-ci ne montrent jamais que ce qui est montrable, tant leur médium est particulièrement constitutif de leur traitement d’une information. Une photo ne devrait jamais pouvoir constituer une preuve, mais c’est pourtant de plus en plus souvent ce qu’elles constituent devant les tribunaux.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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