La conspiration - Épisode 8

Le génie révolutionnaire, la vie smart.

paru dans lundimatin#35, le 8 novembre 2015

Brève histoire du génie. Et des ingénieurs.

Comment comprendre l’Histoire ? Comment la raconter ? La rédaction de Lundi matin n’a jamais dissimulé un certain tropisme pour la tradition des vaincus, c’est-à-dire, pour l’histoire qu’il reste à faire. Ce feuilleton de rentrée que nous vous proposons ici se veut être un contre-pied. Il s’agira d’explorer la tradition des vainqueurs, ses héros oubliés et leurs appareils. Là où certains s’interrogent sur la manière dont il serait possible de transformer les conditions de la vie des hommes, eux, renversent la question : Comment adapter l’humain au désastre économique, écologique et politique ? Leur œuvre est d’y parvenir : de la conformation à la sélection.

 
Le dépassement du « consumérisme irresponsable », qui paradoxalement tente de s’effectuer sans remettre en question l’une des fonctions clés de l’économie, à savoir la consommation, est voué à rester dans et de l’économie. Cette impasse conduit à des délires technocrates qui renforcent les folies économiques. Au lieu de les combattre. Une vague d’inventions géotechniques, aussi extraordinaires les unes que les autres, nous promet de surpasser la contradiction (le double bind).

Le SMART producing (avec ses smart gadgets) se présente comme une solution (évidemment) “intelligente”. Nous avons rencontré plusieurs fois cette “intelligence” et montré qu’il ne s’agissait que d’une terminologie nouvelle (smart ou cool) pour désigner un problème ancien, celui de la combinaison du marché et de la planification, plus précisément celui de l’interrelation économique comme solution universelle aux problèmes posés par l’économie. Cette fuite en avant – plus d’économie pour résoudre les problèmes posés par l’économie – conduit à un renforcement continu des contraintes exercées sur les comportements. Renforcement – policier – que l’on pourrait nommer « écologie ».
 

Le génie révolutionnaire.

La transition énergétique sera révolutionnaire et les ingénieurs dirigeront cette révolution.
Assez de la coolitude irresponsable !
 

8e épisode : Quand tout deviendra SMART, smart building, smart city, smart thinking.
 
 
Dans la mesure où le (fameux) SMART n’est que la superposition de l’économique au technique (nous avons rencontré plusieurs fois cette notion, par exemple à propos des smart grids), il est malheureusement nécessaire de revenir (encore & encore) à la définition économique du marché (définition qui n’a rien à voir avec sa définition idéologique, puisque, pour l’économie, un marché n’est qu’un automate périphérique de la planification – cf. épisode 2, en particulier le renvoi à von Neumann).

Pour comprendre le terme envahissant de SMART il faut donc se poser deux questions (liées) : Qu’est-ce qu’un marché ? Qu’est-ce qu’un néomarché ?
L’exemple du marché du carbone (marché carbone, système d’échange de quotas, etc.) sera parfait pour illustrer “l’intelligence” (smart) nouvelle.
 
Un marché est un système local ou périphérique d’un grand système intégré, cadre d’interrelation des marchés. Disons qu’un marché est une machine locale (et machine au sens social-politique) de la mégamachine « économie ». Pour comprendre ce qu’est un marché (périphérique de mesure) il faut commencer par analyser l’économie en son ensemble. L’économie est un système global (d’interrelations), un vaste réseau numérique comptable (avec ses infrastructures de communication). Mais pour focaliser, il faut définir l’économie comme un système politique de discipline et de contrôle des comportements. L’économie est intégralement liée à une police des comportements (par exemple, à l’impératif « d’être moderne »). L’économie ne peut fonctionner qu’avec des particules (particuliers, individus, agents) bien conformées (well behaved). Il n’est pas d’ouvrage économique qui ne déploie pas cet étendard.
Citons, un peu au hasard :
François Mirabel, La Déréglementation des marchés de l’électricité et du gaz, Mines Paris Tech, Presses de l’École des Mines, 2012, p. 175 :

Il faut impérativement que l’Union Européenne prépare les changements brutaux attendus dans les cinquante prochaines années dans le domaine énergétique… Cela nécessite de mettre en œuvre des politiques contraignantes visant à modifier en profondeur les comportements et à adopter des trajectoires de développement cohérentes.

 
Impératifs, contraintes, radicalisme (modifier en profondeur). Revoilà la planification. Voilà l’économie. Notons ironiquement qu’il n’y a pas que les “décroissants” qui demandent un changement de comportement (et un changement d’imaginaire). Mais nous savons bien que les “décroissants” sont (encore) des économistes, mais “meilleurs”. L’économie est un système qui exige l’adaptation et la soumission à des règles impératives (qui peuvent fluctuer). Parmi ces règles, les plus prégnantes sont celles de tout évaluer, de tout compter, de tout mesurer. Et d’agir uniquement en fonction de comptes élaborés sur la base de ces évaluations (nous retrouvons les bilans “écologiques” à la Jancovici).
Il y a alors une règle (un axiome dirait les économistes) qui nous amène au marché : il faut admettre l’extension progressive (= le progrès) du périmètre d’action des machines à évaluer ou à mesurer que l’on nomme « marchés ». Chaque péage, chaque tarification, chaque prix, chaque cours (de bourse) est lié à un marché, à une machine à mesurer. Qui intègre automatiquement les résultats dans un compte. Ce qui revient à dire, pour présenter la chose sous un autre angle, qu’il faut accepter l’extension de la dépossession (au profit d’automates économiques), de la dépolitisation, de la technicisation et du pouvoir “indiscutable” des élites technocrates. Par exemple sous la forme d’une extension du nombre des agents de “régulation”.

Revenons sur le point essentiel. Le contrôle accru, affiné, des comportements s’effectue au moyen de l’extension des procédures de mesure ou d’évaluation (c’est pour illustrer cela que nous avons raconté la merveilleuse histoire de l’intrusif LINKY le joli !). On déclare, par exemple, qu’il faut prendre en compte la valeur du climat ! Vaste éclat de rire ! Qui devient vite jaune ! Qu’est-ce en effet que « la valeur du climat » ?
Peu importe le chiffre (idiot ou bidonné). Ce qui importe est l’obligation de compter (même de manière délirante). Obligation où l’on retrouve les procédés, divers et variés, de la rationalisation illimitée. De la modernisation permanente supposée s’exprimer par des bilans tout aussi permanents. L’extension “lumineuse” du despotisme éclairé des procédures politiques d’uniformisation. Le traitement « rationnel » du problème de l’environnement (ou de n’importe quel problème) conduit à l’extension considérable de l’économie, de l’économicisation, de l’arraisonnement. Tout ce qui n’était pas mesurable, voire même imaginé mesurable, le devient. Tout ce qui n’entrait pas dans des comptes y est inscrit.

Avec à la clé, comme argument massue :
Ceux qui s’opposent à l’évaluation économique, comme Arne Naess, le fondateur de la Deep Ecology, se retrouvent face à un dilemme : si l’homme ne parvient pas à évaluer la valeur de l’environnement, une valeur par défaut sera attribuée, valeur nécessitée par les calculs, calculs qui, eux-mêmes, seront nécessairement effectués pour orienter les politiques. Ou en reprenant la série à l’envers : il faut orienter, éclairer les politiques ; ce qui exige des calculs ou des bilans ; qui impliquent des évaluations. « Quel est votre programme ? », veut précisément dire : présentez vos chiffres et vos comptes.
Les spécialistes économistes de l’environnement soutiennent que l’évaluation économique permet de montrer à quel point l’environnement est une richesse… exploitable, dont on peut extraire de la valeur. Et, par cela même, cette évaluation se prétend un outil au service de la préservation (il suffit d’intégrer les amortissements !). L’aliénation est à son comble dans l’oubli de l’oubli ! En dérive la généralisation des marchés comme solution unique et universelle.
La fuite en avant vers toujours plus de contrôle.
 
Pour que le marché, le néomarché juste « désigné » par market design, puisse fonctionner correctement selon les règles néoclassiques de construction de la concurrence – nommons ce marché « machine régulée » – il faut un méta-système de reconstitution permanente et de surveillance (une agence de régulation ou un secrétariat du plan, un office statistique ou de comptabilité globale, bref un bureau de l’entretien du marché).

Ce méta-système de surveillance, enregistrement, etc. compose ce que l’on nommait plan ou agence de planification. La planification n’a pas disparu, bien au contraire, elle a simplement changé de nom et a été « blanchie », rendue « fun ». Bref, les néomarchés s’inscrivent dans une bureaucratie de régulation ou de planification. Pas plus que le marché n’est « l’adversaire » du plan, le marché ne dispense pas de bureaucratie. C’est la bureaucratie qui a changé de visage, se présentant comme plus ludique.

Si l’on peut dire que le marché est un système, une machine politique de formatage des comportements, de canalisation des comportements vers la gredinerie assumée, c’est d’abord parce que le méta-système qui le constitue, l’institue et le tient (le plan) implique une définition rigoureuse (axiomatisable) des actions permises, des comportements autorisés (et qui se résument à la gredinerie, greeding behavior). Mais comme l’avidité et la cupidité nécessaires sont également insatiables, et conduisent inéluctablement de la concurrence aux oligopoles, par des ententes en bandes organisées, il faut sans cesse surveiller, intervenir, réguler. Le marché implique l’intervention. Mais les régulateurs peuvent être corrompus ! La célèbre histoire de Madoff en témoigne.

Maintenant, et cela est décisif politiquement, le méta-système d’organisation du marché, les instances politiques de la planification qui peuvent être “indépendantes” ou féodalisées, soumises aux lobbies industriels ou financiers, ces instances effectuent un tri :
– Entre les comportements acceptables, comme la cupidité, même s’ils sont dangereux, mais restent toujours anodins politiquement car inscrits dans le système ;
– Et les comportements inacceptables, comme le refus de jouer le jeu économique, même perversement, refus posé subversif et qui doit être pourchassé.

L’expérience politique de Sivens est parfaitement claire : les milices fascistoïdes des industriels ayant marabouté les petits barons de la politique locale, ces milices sont acceptables ; comme sont acceptables les “casseurs” patentés des syndicats professionnels (les jaunes) ; à l’envers, sont interdits, pourchassés et tués, si nécessaire, ceux qui se revendiquent d’une forme de vie non économique.

Le tri s’effectue entre ceux qui « jouent le jeu » du système des péages, des évaluations, des comptes, de la truffe, des subventions, de la fraude, des profits et des extorsions et donc acceptent le méta-système (et le marché) – même les corrompus ou les truands mafieux ou les fraudeurs acceptent le système et jouent avec les règles en utilisant leurs défaillances ou en corrompant les gardiens – et ceux qui rejettent le système, la forme despotique que revêt nécessairement l’économie, et donc refusent les péages, les comptes, l’évaluation totale, les rencontres tarifées. 

Qu’est-ce qui distingue un révolutionnaire d’un truand ? Ou le distingue d’un homme politique “naturellement” cynique ? Le révolutionnaire fomente la sortie de l’économie et refuse d’être le bricoleur d’une meilleure économie (verte, sociale ou solidaire, alter ou socialiste). Nous pouvons illustrer ces thèses par un (seul) exemple de scénario de transition.


 
L’économie de la transition (en agriculture), variation sur le SMART.
L’Alliance globale pour l’agriculture climato-intelligente, smart agriculture, a été lancée le 23 septembre 2014, à l’occasion du sommet mondial pour le climat, organisé par l’ONU à New York. Cette alliance agro-industrielle vient de loin. A l’origine, il s’agit d’un projet de think tank industriel, le CGIAR, groupe consultatif pour la recherche agricole, qui promeut uniquement des solutions techno-scientifiques, tels que le génie génétique ou les biotechnologies (on le verra dans les épisodes à venir). Ce groupe (émanation des industries agro technologiques) a reçu l’appui de la FAO et de l’Union Européenne. Dans ce cadre de collusion, la FAO tente d’imposer la notion de CSA, climate smart agriculture.

En novembre 2010, à La Haye, se tient la Conférence Mondiale sur l’agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique, sous le haut patronage de la FAO et de la Banque Mondiale. C’est là qu’est créée l’Alliance pour l’agriculture climato-intelligente (CSA). Cette alliance regroupe, sous l’égide de la FAO et de la Banque Mondiale, les plus grosses multinationales de l’agriculture industrielle, telles que : l’alliance internationale des industries de la fertilisation (engrais chimiques) entraînée par YARA, le plus gros producteur mondial d’engrais, CropLife Intern., fédération internationale des multinationales de biotechnologies en matière agricole, BASF, Bayer, DOW AgroSciences, DuPont, MONSANTO, Sumitomo, SYNGENTA, etc.

Quel est le projet (de transition) de cette Alliance des multinationales les plus despotiques ? Le déploiement d’une agriculture entièrement industrielle, intégrée au système techno-scientifique. Une agriculture accédant aux compétences et savoirs techniques des experts universitaires ou des multinationales. Une agriculture basée sur des expertises techniques, des conseils agronomiques, des innovations techno-scientifiques permanentes (en particulier dans le génie génétique). Le niveau économique de ces “success stories” renvoyant à des cabinets privés spécialisés dans les mesures des émissions et les projets de captation, séquestration et compensation du carbone.

Au point de vue agronomique, seules des variétés OGM, à haut rendement et résistantes (à la sécheresse, par exemple), impliquant le génie génétique, seraient reconnues SMART. Au point de vue financier, l’agriculture serait intégrée au système financier international pour ses financements, ses plans de développement, et le développement considérable des assurances contre les risques (intempéries, etc.). Le projet politique économique de cette transition n’est même pas caché : il s’agit d’éradiquer les paysanneries improductives (1,5 Mds d’agriculteurs pauvres). Paysanneries supposées incapables de gérer « l’économie carbone ». Par exemple, il est reconnu nécessaire d’exproprier massivement des villages agricoles pour générer des « puits de carbone » qui permettront de « compenser » les excès des émissions des industriels polluants.
Mais le projet CSA est d’abord la résurrection du plus vieux projet d’industrialisation massive de l’agriculture (projet accepté, aussi, par les soviétiques de la grande époque de l’industrialisation). Projet dont l’objectif est d’éradiquer tout modèle agricole autonome, utilisant des savoirs et des compétences propres, bien que limitées.

Terminons par une citation tirée d’un texte de Via Campesina : Démasquer l’agriculture intelligente (sur leur site) :

 Au regard des documents et déclarations qui fondent l’Alliance Internationale pour l’Agriculture Climato-Intelligente (CSA), il est difficile d’y voir autre chose que la volonté d’étendre la compensation carbone à l’agriculture, tout en essayant de labelliser “climat” la poursuite d’une intensification de l’agriculture industrielle.
L’agriculture climato-intelligente entend, en effet, résoudre les questions sociales et politiques inhérentes à la transition vers des modèles agricoles et alimentaires soutenables, par le recours exclusif à des techniques dites intelligentes et à l’ingénierie financière (pour les marchés carbone, mis au centre de l’économie de cette agriculture industrielle). Elle reprend les arguments, vieux d’un siècle, sur « la modernisation » agricole, dont l’objectif est de faire de l’agriculture un secteur industriel comme un autre, avec les conséquences sociales et écologiques qui sont maintenant parfaitement documentées. Les savoirs et les pratiques culturales paysannes sont délégitimées et les nombreuses expériences d’autonomie sont condamnées. Un rôle central est confié à la finance carbone et aux intermédiaires financiers.

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