La conspiration - Épisode 5

Quel lien peut-il exister entre le béton armé et la police télévisuelle ?

paru dans lundimatin#31, le 12 octobre 2015

Comment comprendre l’Histoire ? Comment la raconter ? La rédaction de Lundi matin n’a jamais dissimulé un certain tropisme pour la tradition des vaincus, c’est-à-dire, pour l’histoire qu’il reste à faire. Ce feuilleton de rentrée que nous vous proposons ici se veut être un contre-pied. Il s’agira d’explorer la tradition des vainqueurs, ses héros oubliés et leurs appareils. Là où certains s’interrogent sur la manière dont il serait possible de transformer les conditions de la vie des hommes, eux, renversent la question : Comment adapter l’humain au désastre économique, écologique et politique ? Leur œuvre est d’y parvenir : de la conformation à la sélection.

L’économie s’impose et se développe au moyen de la conformation de sujets typés, les agents économiques calculateurs. C’est par des procédés disciplinaires, incarnés en de grands systèmes techniques, des exosquelettes, des prothèses, des équipements de survie hors sol, que le conformisme des bons comportements économiques se propage.
Nous avons examiné ces méthodes de conformation, par le moyen de systèmes techniques, en deux exemples progressifs, l’électrification et ses branchements, la finance et le mirage de l’argent facile.
Mais, nous l’avons vu dans le 3e épisode, la conformité la plus intégrée, l’adaptation la plus parfaite aux jeux de l’argent peuvent rendre fou.
Le personnage du fou rationnel, de von Neumann aux traders mégalomanes, est un modèle d’agent économique réalisé. Et même le saint patron de la politique conduite par l’économie.
Les disciplines et les contrôles qu’implique l’économie peuvent conduire à une sorte d’extension du domaine de la folie. Toute une littérature s’est déployée autour du thème de la transformation contemporaine des (anciens) agents névrosés (le travailleur soldat bien intégré) en (nouveaux) agents psychopathes (le touriste consommateur mobilisé par la jouissance “libérée” que prétend offrir la société de consommation).
Les maîtres d’œuvre de la mobilisation économique ont vite compris l’intérêt et le danger de cette “libération”.
Ils ont donc cherché à mettre en place un réseau de gardes fous.
Tout en tentant de maintenir l’attrait, l’appel, le sex appeal de la consommation effrénée.
Ce qui exige une canalisation des comportements et, donc, une discipline aliénante.
Ils ont cherché, par un même mouvement, à encadrer soigneusement, à guider cette sorte de débauche, dont le trader fou à Maserati est l’incarnation prophétique.
Cet encadrement qui recadre, ce guidage qui profile autoritairement exigent un nouveau grand système technique.
Le système médiatique.
Presse, télévision, médias internet, etc.
Avec son paradigme, Elle, La Femme Libérée (par le groupe Lagardère).
Comme les autres grands systèmes techniques que nous avons rencontrés (le réseau électrique, la finance) ce nouveau grand système technique (la propagande pour la propagation de la foi économique éclairée) sera analysé en deux épisodes.
Un premier (le 5e épisode de la série du génie) consacré aux bétonneurs des médias.
Un second (le 6e épisode) consacré à l’appareillage technique de la propagande, au réseau de l’information déformée.
Comme les autres systèmes techniques, électricité, gestion comptable, ce nouveau système a une longue histoire. La critique de la presse remonte au 19e siècle et culmine avec Karl Kraus.
Mais l’instauration des divers régimes fascistes en Europe, au début du 20e siècle, a provoqué une bifurcation du système.
Vers ce que tout le monde nomme, maintenant, SPECTACLE.
Spectacle total ou intégré. L’opéra total wagnérien réalisé en chaque moment.
Ce réseau technique – il faut regarder la télévision comme une branche de production, un système technique avec ses multitudes laborieuses – ce réseau de gardes fous a un seul objectif : faire passer l’économie pour un jeu.
D’où l’importance du sport pour cette propagande affermée.
Faire passer les jeux de l’économie pour ce qu’il peut y avoir de plus ludique, de plus cool.
La joie de devenir un trader milliardaire. Propriétaire de Maserati. Ou gagnant au loto.
Le spectacle exhale la coolitude.
Et ce cool est trop smart !
L’antidote à la folie économique.

Des travaux publics à la propagande privée.

5e épisode : les médias bétonnés et le smart thinking.

Venons visiter le grand ministère de la JOIE.
Et regardons l’immense immeuble (de la télévision) acier béton verre, dessiné par le dernier architecte mondialisé à la mode.
Au-dessus de l’énorme portail de sécurité est gravée la devise : PPP.
L’emblème d’un domaine seigneurial : PPP, Puissance du Pouvoir du Peuple.
Emblème manifestant la proximité au pouvoir royal. Car le concessionnaire du ministère de la Joie, le fermier général des amusements, fait toujours partie du premier cercle de la cour.

Quel lien peut-il exister entre le béton armé et la police télévisuelle ?
Entre la fabrication des missiles et le bombardement médiatique par des concentrations de presse ?
Entre le remplissage de tout espace au béton et l’évidement d’un cerveau disponible ?
Le lien se nomme concession.
Délégation du pouvoir régalien (royal) à des féodalités fidèles.
Car il faut beaucoup de fidélité, de confiance et de proximité pour qu’un tel organe du pouvoir, le ministère de la Joie & du Bonheur, soit “laissé” à des dynasties (héréditaires).
Nous avons palpé le “corps” de l’État (qui est Boiteux) ; nous allons sentir le parfum (de corruption) des gardiens des marches.

Deux grandes dynasties (héréditaires) de la concession se partagent les marches, les duchés de défense de l’institution économique.
Deux dynasties d’ingénieurs.
Même si leurs rejetons débauchés (et héritiers des charges) sont eux, plus directement, des agents de l’économie, gérants, gestionnaires, stratèges d’entreprise.

La dynastie Lagardère des Ducs gardiens des marches.

artons de MATRA, mécanique aviation, créée en 1941, puis, à partir de 1977, dirigée par Jean Luc Lagardère, ingénieur Supélec.

Marcel Chassagny, sur les ruines de la Société des Avions Bernard en liquidation judiciaire, crée en 1937 la Capra (Compagnie anonyme de production et réalisation aéronautique).
Repliée en zone libre au début de la Seconde Guerre mondiale dans la région de Toulouse, la Capra est renommée Matra en 1941, pour fabriquer de l’armement pour le compte des forces armées d’occupation. En 1942, après l’occupation de la zone libre, la société revient à Paris. Elle échappe aux sanctions à la Libération grâce à Jacques Piette, haut fonctionnaire socialiste chargé de faire le tri des entreprises collaborationnistes..

En 1957, Marcel Chassagny s’associe avec son ami Sylvain Floirat [1], homme d’affaires ayant fait fortune avec sa compagnie aérienne Aigle Azur et une myriade de PME travaillant dans l’aéronautique et le transport. Sylvain Floirat devient vice-président de Matra tout en étant propriétaire de la station périphérique Europe 1.

En 1962, les deux hommes diversifient les activités de Matra en l’orientant dans le domaine de la recherche spatiale puis dans l’automobile afin de se faire connaître auprès du grand public et de gagner une image valorisante. Marcel Chassagny persuade son associé d’entrer "en automobile" en s’alliant avec René Bonnet, pilote et constructeur artisanal.
En 1964, la Société des Engins Matra, spécialisée dans l’armement prend en location-gérance les Automobiles René Bonnet et la G.A.P.(Générale d’Application des Plastiques), deux entreprises dont Marcel Chassagny est actionnaire, ce qui entraîne la création de la Société Matra Sports, suite aux difficultés financières des Automobiles René Bonnet. La G.A.P. devient à la fois la division industries plastiques et le département nautisme de Matra, qui construit des vedettes et des dériveurs, d’où le pluriel de Matra Sports.

Entre-temps Sylvain Floirat a rencontré et engagé un certain Jean-Luc Lagardère, ingénieur issu de Supélec, ayant fait ses premières armes chez Dassault. Cet homme de l’aviation militaire devient Directeur général dès 1963.

Matra se spécialise dans les lance-roquettes, puis dans les missiles. En 1962, elle se diversifie d’une part dans l’aérospatiale et d’autre part dans l’automobile et la plasturgie. Elle est alors présente dans l’armement, l’aérospatiale, l’aéronautique, la construction automobile, le sport automobile et les sports nautiques.
En 1977, Jean-Luc Lagardère devient PDG de Matra. La société rencontre des succès dans les satellites, les missiles.
Puis se déploie dans les médias.
Matra rachète Europe 1 puis Hachette, Manurhin (armes terrestres, machine-outil), Péritel et Depaepe (téléphone), Matra-Harris (composants), Jaeger et Jaz (horlogerie), Solex.
Matra sponsorise l’équipe de football du Racing Club de Paris.
Matra est à l’origine du Véhicule automatique léger à Lille (métro de Lille).

Le père de Jean Luc Lagardère était directeur financier de l’ONERA, Office National de Recherche Aérospatiale.
L’ONERA a été un élément essentiel du complexe militaro-industriel et de l’industrie aérospatiale naissante. Structure publique destinée à soutenir, financements, transferts de technologie, recherche en amont, l’industrie aéronautique, l’un des piliers de l’industrie française.
Jean Luc Lagardère ainsi (par héritage) devient un courtisan essentiel, un membre éminent des chambres industrielles et militaires.
C’est donc tout naturellement que Sa Seigneurie des missiles (dans la botte de l’important Sylvain Floirat) glisse vers “l’information”.
On passe d’une arme à une autre.
Avec l’appui (plus que) bienveillant du « château ». Bienveillant, mais surveillant.
Car aucune des affaires, même conjugales, du Seigneur et Duc, ne pouvait être indifférente au pouvoir régalien.

Lagardère SCA est un des leaders mondiaux de la production et de la distribution de contenus (dirigé actuellement par l’héritier de la dynastie, Arnaud Lagardère). Il est implanté dans près de 40 pays et se structure autour de plusieurs branches d’activités distinctes et complémentaires :
Lagardère Publishing (Hachette Livre) : livre et e-publishing : Armand Colin, Dunod, Stock, Fayard, Grasset, Larousse, Calmann-Lévy, Le Livre de poche, etc. (troisième éditeur mondial de livres grand public et d’éducation).
Lagardère Travel Retail : travel retail et distribution (points de vente Relay).
Lagardère Active : presse, audiovisuel (radio, télévision, production audiovisuelle), numérique et régie publicitaire.
Presse écrite : Elle, Paris Match, Télé 7 jours, Le Journal du dimanche...
Radio : Europe 1, Virgin Radio, RFM...
Télévision : Gulli, Canal J, MCM...
Production audiovisuelle : Lagardère Studios.
Régie publicitaire : Lagardère Publicité.
Lagardère Sports and Entertainment : Marketing, média, consulting, athlètes, spectacles, salles et artistes.
Héritage des activités aéronautiques de Matra que dirigeait Jean-Luc Lagardère, qui ont servi de base à la fondation du groupe, Lagardère possédait jusqu’en 2013 une participation dans la société EADS (Airbus).
Sortons de l’ensemble des publications Lagardère (de Paris Match à Elle) une série de publications (internet cette fois-ci) ; les publications sportives.
Du NewsWeb (de Lagardère) : Sports.fr, Sport4fun.com, Football.fr.
La fonction du sport comme moyen de propagande pour « l’esprit d’entreprise » (l’équipe qui gagne avec son moral d’acier) n’est plus à démontrer.
Le sport de compétition (souvent professionnalisé ou étatisé) est un élément fondamental de l’ordre économique. Il est nécessaire de l’envisager comme miroir, métaphore et pièce fonctionnelle de ce capitalisme.

La dynastie Bouygues

Francis Bouygues, ingénieur de Centrale, en 1946, lance son groupe en 1952.
D’abord un groupe de construction : BTP, travaux publics qui expriment les décisions infrastructurelles des pouvoirs publics ; d’où la délégation de puissance publique qui donne aux concessionnaires ce style autoritaire.
Donc, d’abord un groupe de travaux publics, avec une prétention « économie solidaire », mais à orientation néo-corporatiste.
Son célèbre Ordre des Compagnons du Minorange sera pour beaucoup dans la fortune et le développement du groupe.

Bouygues construction se déploie, plus tard, en Bouygues Télécom et en Bouygues média TF1.Nous retrouvons le même mouvement que celui de Lagardère : du service de concession (les travaux publics et ce qu’ils impliquent de collusion politique) à l’adoubement comme fidèle parmi les fidèles, à la délégation ministérielle (TF1 est un fleuron du ministère de la Joie).
Autre Duc des marches.
Titre héréditaire attribué à une famille d’ingénieurs centraliens, Georges Bouygues, grand père centralien, Francis, père centralien, Nicolas, fils centralien, mais qui sera écarté de la couronne ducale au profit de Martin (un gestionnaire moderniste, plus financier), héritier désigné.
Martin le canard boiteux, le camelot de la famille, mais qui possède les nouvelles qualités indispensables, les qualités de l’agent économique, sens des relations publiques (et politiques), bagout commercial, esprit vendeur, cynisme intégral (du fournisseur de « cerveaux disponibles »).
Comme Arnaud (Lagardère), Martin (Bouygues) lie son sort à l’office politique de la télévision et des médias.
La télé Bouygues a toutes les caractéristiques d’un bel instrument (de formatage) économique. TF1 est, en France, le prototype de la machine du capitalisme culturel, machine du grand système technique de la propagande (propagation de la foi économique et des désirs consuméristes).

[1Sylvain Floirat se lance dans les affaires en obtenant en 1946 l’autorisation d’exploitation de lignes aériennes dans le cadre d’une concession de transport public : c’est la création de la compagnie Aigle Azur en avril 1946, qui commence ses activités en Afrique du Nord, au Liban et en Indochine et qui existe toujours (lignes vers l’Algérie, par exemple). En 1951 il rachète l’usine Joseph Besset constructeur d’autocars à Annonay, en difficulté.
En 1955, il reprend, à la demande du gouvernement français, la station de radio Europe 1 alors en difficulté et en fait très rapidement une des radios les plus populaires en France. Son fondateur, Michelson, lui vend ses parts de la société, le 17 juillet 1956 contre la somme considérable pour l’époque, de 245 millions de francs. En 1962, s’apercevant de l’énorme succès de l’entreprise, Michelson tente en vain de renégocier cette cession à la hausse auprès des Tribunaux. L’affaire rejaillit alors jusqu’au sommet de l’État français.
En prenant la direction de MATRA, il en fait un ensemble industriel rentable axé sur l’innovation dans les télécommunications, le transport et l’informatique militaire.
À la fin des années 1960, Sylvain Floirat achète le célèbre Hôtel Byblos fondé en 1967 par le milliardaire libanais Jean Prosper Gay-Para à Saint-Tropez. L’hôtel qui doit en grande partie sa notoriété à la galerie de vedettes et de people qui l’ont fréquenté.
PDG de Breguet Aviation entre 1955 et 1967, Président de la Compagnie française de télévision entre 1966 et 1968. Maire de Nailhac, Président d’Honneur de la Chambre de Commerce de Périgueux. Grand Officier de la Légion d’Honneur ; Président des plantations d’Essendiéras, il acheta le château d’André Maurois à Essendiéras. En 1981, il est administrateur du groupe Hachette et participe au directoire du groupe Filipacchi en 1984. Le groupe Floirat est spécialisé dans l’hôtellerie de luxe avec Le Byblos à Saint-Tropez, La Réserve à Saint Jean de Luz et Les Manoirs de Tourgéville à Deauville, dans les clubs avec Les Caves du Roy à Saint Tropez et Le Black Legend à Monaco (ouvert en 2009) et l’immobilier dans le Sud-Est de la France. Le groupe est aujourd’hui dirigé par l’arrière-petit-fils du créateur, Antoine Chevanne.

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