La colère nous appartient

Penser la justice extra-pénale avec le collectif GARE
[Note de lecture]

paru dans lundimatin#525, le 23 juin 2026

On sait de longue date tout ce que la justice en tant qu’institution charrie de biais, d’illusions, de mensonges, de peines et plus généralement de défense de l’existant. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est comment s’y prendre autrement, c’est-à-dire par d’autres voies et gestes que ceux du pouvoir. C’est ce que propose d’explorer le collectif GARE avec La colère nous appartient qui vient de paraître aux éditions Trou Noir.

Des personnes très diverses, entre néo-rural.es et chasseurs, tiennent un bar associatif à la campagne. Un membre fondateur du groupe, alcoolique et cabossé par la vie devient violent et met des mains au cul lorsqu’il boit trop. Suite à une altercation qui va trop loin, il faut faire quelque chose. C’est pourtant son seul espace de sociabilité, l’exclusion serait complexe, personne ne veut qu’il consomme seul chez lui. Mais si rien n’est fait, alors des personnes sexisé.es ne viendront plus et les agressions sexistes continueront. Comment accompagner chacun.e en prenant compte des différences de classe, de rapports à l’addiction, la volonté de ne pas tolérer des comportements agressifs dans un bar qui veut être inclusif pour les personnes sexisé.es tout en conservant la mixité sociale qui le fonde ? Qu’est-ce qui prime ?

Il n’y a pas une bonne réponse. Il y a des processus d’accompagnements, des rapports de force, des discussions, des ultimatums, des nécessités de transformation de toutes parts et pas de recette miracle.

Voilà un témoignage parmi d’autres du livre La colère nous appartient écrit par le collectif GARE et sorti aux éditions Trou noir en mai 2026. Ce recueil de récits de justice extra-pénale (justice transformatrice, médiation, vengeance) est entrecoupé d’encarts explicatifs notamment sur la justice transformatrice, la médiation, sur la position de tiers, la qualification des faits ou le statut de victime. La manière de faire récit n’est jamais surplombante ou morale, ce ne sont pas des success story, ce sont des personnes qui parlent pour trouver un chemin à travers les violences, qu’on en soit victime ou accompagnant.e. Faire de la théorie en écoutant des voix singulières, des histoires précises, est une manière de penser intrinsèquement féministe. On ne raconte pas une grande histoire mais des expériences humbles, pas parfaites, à une échelle qui n’a rien d’exemplaire et qui est, de ce fait, inspirante. Parfois, comme dans l’exemple du bar, les récits brouillent la frontière entre exclure et protéger. C’est plus compliqué que ça. Que faire des violences partagées, que faire d’un.e auteur.e victime et d’une victime auteur.e ? Que faire d’un couple lesbien où chacune est violente envers l’autre ? Où la violence circule ? Il faut bricoler des solutions, c’est-à-dire écouter les points de vues et accepter que les relations ont parfois des strates structurelles et affectives qui rendent toute binarité rassurante caduque.

La justice transformatrice arrive doucement en France et lire ces récits permet de se projeter concrètement dans des tentatives éthiques lorsque pour des raisons amicales, de fidélité, de communauté ou politique on ne veut pas faire appel à une institution étatique. Les besoins des victimes sont différents vis-à-vis d’actes de violences (l’une trouve la paix après des viols conjugaux d’une manière pour le moins surprenante, là où une autre choisit la vengeance) et la justice pénale est aveugle à cela.

« Finalement, nous approprier nos conflits et nos blessures, c’est briser les fausses évidences judiciaires : ne pas faire de l’auteur et de sa punition le centre du processus mais remettre à l’honneur les besoins de la victime. C’est conscientiser les systèmes ou les normes sociales qui permettent ces violences, pour ne plus confondre tort et transgression de la loi. Puis, c’est interroger ces normes et en élaborer de nouvelles. Faire ce travail par nous-même oblige à transformer non seulement les auteurs mais toute la communauté. Construire nos propres réponses, combattre une institution écrasante, sortir de l’impuissance. Et enfin, faire nôtre la colère. »

L’introduction nous donne le ton. La colère nous appartient est une reformulation de la célèbre phrase féministe, notre corps nous appartient, apparu lors des luttes pour l’avortement dans les années 1970. S’il fut ensuite questionné que notre corps nous appartenait vraiment, le féminisme actuel – c’est une hérésie de dire le féminisme, comme s’il était unique – a un besoin de réappropriation de cet affect de la colère, notamment comme une réappropriation du stigmate misogyne de la féministe en colère. Si nous sommes en colère c’est bien qu’il y a des raisons et oui, nous sommes en colère. Les dominé.es retrouvent leur capacité d’agir grâce à une colère partagée.

S’il faut revendiquer cette colère, c’est que nous ne voulons pas que l’institution judiciaire nous la vole. Ce que nous sauverons des mains de l’état sera nôtre car n’aura pas de réponse unique, mais une tentative de situer les problèmes (et comme le livre le montre, sans systématisme car les besoins des victimes sont variés, les moyens sont variables selon les conditions matérielles, etc).

La réparation sera donc rendue aux minorités qui en ont été privées.

Le titre veut nous rendre, à nous, les personnes sexisé.es, la colère qui nous est souvent refusée. Je dis nous car le titre nous dit nous. Nous, les personnes sexisé.es, ou celleux qui n’ont qu’une confiance limitée voir absente dans les institutions pénales et étatiques. La colère des hommes hétérosexuels et cisgenres s’apparente à une ire justifiable car naturalisée. Celle des personnes sexisé.es est un manque de tenue, une vocifération irrationnelle, un pétage de câble, bref de l’hystérie.

Ce titre affirme une position féministe : nous avons le droit d’être en colère, pour sortir du cliché collé à la justice transformatrice du pardon et du faire avec, à la nécessité de comprendre les raisons qui poussent à reproduire la violence. Ce titre est une thèse en soi mais qui me questionne. Est-ce que chercher à faire entendre sa colère, n’est-ce pas l’abandonner ? Peut-être on entendre la colère ? Dans La colère nous appartient, on nous relate des stratégies afin que, justement la colère ne consume pas les victimes de l’intérieur, ce sont des paroles rapportant des discussions, des négociations, des transformations. Et peut-on être entendable lorsqu’on est en colère ? Si la figure de la féministe en colère (rabat-joie dirait Sarah Ahmed) est un poncif, la folle, l’hystérique, la moche, voyons ce que cette revendication de la colère apporte.

Évidemment, l’idée qu’on peut être victime (d’actes et d’un système) sans être uniquement impuissant.e ou désemparé.e vis-à-vis de ça. Celle d’un stickers que j’ai vu plusieurs fois dans des toilettes militantes : les gentilles filles iront au paradis, les autres où elles veulent. Avoir conscience de l’injustice, de la domination, c’est y répondre, donc être en colère.

Pourtant, il y a bien une colère qui consume de l’intérieur, qui empêche de dormir, qui n’a rien de glorieux, qui pense en boucle, qui prend des anxiolytiques. Il y a bien une digne rage et une colère qui bouffe. La colère qui consume est celle de l’injustice, ou de l’agression, celles des paroles nondites qu’on retourne dans son cerveau. Ce livre nous donne à entendre des paroles dites ou écrites. Pour parler il faut que des ami.es, des camarades, des voisin.es se saisissent des situations pour sortir de la colère, faire quelque chose de ce feu et le transformer pour que d’autres affects puissent advenir, en dehors d’elle, de ses boucles, sa capacité de combustion, et de la fatigue qu’elle occasionne chez les proches. La colère est souvent plus noble lorsqu’elle reste une idée, justement, cette fameuse digne rage. Se réapproprier la colère c’est en faire quelque chose, la transformer, donc en sortir. Peut-être que la justice transformatrice pourrait être une justice qui transforme la colère des victimes en une possibilité de réparation adaptée (vengeance ou processus de justice). La colère nous appartient témoigne plutôt de cette transformation de l’affect, de l’accompagnement nécessaire pour ne pas se laisser contaminer et détruire par la colère, mot qui partage sa racine avec le choléra. Le choléra est une maladie contagieuse qui, - comme la peste - isole. La colère est une passion qui rend inintelligible les paroles des victimes et l’inintelligibilité, comme le choléra, isole. Car on s’en lasse au quotidien, les manifestations de la colère éloignent, fatiguent, rendent seule. Tout le monde s’est déjà entendu dire : calme toi. Tu vas trop loin.

La colère est un objet fantasmatique et langagier, un projet féministe de réappropriation d’un affect réservé aux dominants, une manière de dire que la violence ne fait pas que détruire, elle protège, elle attaque, elle rassemble. La colère nous appartient veut dire qu’une peine judiciaire n’ôtera pas la colère, elle veut dire que nous n’allons pas nous taire, cependant, nous ne souhaitons pas que toutes les personnes sexisé.es se consument de l’intérieur et pour cela il faut être écouté.e.

Pour être écouté.e, il faut être compréhensible. Pour être compréhensible, il faut à minima dire des mots afin de relater justement une injustice. Pour être entendu.e, il faut être entendable.

Si l’on peut douter que notre corps ou la colère nous appartienne vraiment, on ne peut pas douter de notre capacité à faire des récits intelligibles des paroles de proches ou de victimes - et c’est le pari du collectif Gare - c’est-à-dire, soigner des rapports sans exclure tout bonnement, c’est-à-dire, faire justice en aménageant la proximité ou la distance. Faire justice donc se faire entendre, et réussir à entendre. Ce qui nous appartient ce sont les mots qu’on met sur les choses vécues, c’est le temps alloué à soigner les blessures de la colère ou de l’injustice. Et parfois, la séparation entre victime et coupable (s’il y a victime, y a t-il forcément coupable) est floue comme l’exemple du couple lesbien nous le montre, alors parfois les collectifs ne prennent pas ce temps, par lâcheté ou par peur. Et puis, un jour, il faut banaliser deux jours de sa vie et discuter et peut-être que ça prendra un mois, six mois ou un an.

Ce qui nous appartient, c’est de prendre le temps de parler. Ce qui nous appartient c’est de prendre sur du temps de loisir, de repos pour faire des réunions interminables parce que nous considérons que c’est important, bref prendre le temps de trouver des réponses. Même dans le cas relaté d’une vengeance publique envers un metteur en scène – un callout – les participant.es doivent discuter, se réunir, parler pour se mettre d’accord sur les principes de l’action. Lorsque des séparations se passent mal, que des colocations virent à la guerre froide, il faut parler.

Ce livre – composé comme tous les livres d’un ensemble conséquent de mots – laisse la place à la parole et aux paroles. Lorsque les personnes sont ami.es, voisin.es, au bar, en teuf, lorsque les personnes se rencontrent, se séparent, se déchirent ou se réconcilient, elles parlent. Elles échangent des mots qui ont valeur de justice, de drague, de rupture, d’échanges sur le temps qu’il fait, des paroles qui sont performatives, dans le vent, des paroles qui peuvent aussi être trahies, bafouées, démenties, discutées, réfléchies, rediscutées. Ces paroles peuvent être mesurées, injustes, importantes ou badines. Ces récits relatent des discussions sur des faits et gestes entre des humains qui ont elleux-même, en leur temps d’amitié, d’amour, ou de soirée ont parlé de ces faits et gestes et d’elleux-même et du temps et de géopolitique et de politique, de ragots et de blagues. Lorsque l’assemblée nationale observe une minute de silence pour Quentin Deranque – une nouvelle preuve que nous vivons dans une société où il n’y a aucune raison d’avoir confiance dans les institutions et où nous nous devons de leur faire la guerre – c’est aussi un signe que se taire est un acte politique. Une minute de silence pour un néonazi dans un hémicycle où les gens sont payés pour parler et où l’on met des années à appeler un génocide un génocide.

Et pourtant, nous devons nous astreindre à ne pas nous taire. Nous tentons de nous réapproprier les mots sur les faits, sur les autres, sur les choses, parler s’il est nécessaire et se taire quand on l’entend. Si la colère rend inintelligible la parole des victimes, contradictoire ou embrouillée, variable, ces récits sont des mots qui cherchent à définir des actes, des relations, et des manières de faire quelque chose de la colère, c’est-à-dire de la transformer, c’est-à-dire ne pas la laisser être elle-même. Se lier, s’organiser avec des humains est une tâche ardue et si ce livre nous le rappelle, on peut le voir de deux manières. Une hypothèse autonome des institutions qui dirait que la parole a des effets sur les problèmes, elle oblige à sortir de la lâcheté, elle oblige à tenter de se tromper mais essayer de faire justice. Nommer les choses et faire en conséquence est politique. Une hypothèse misanthrope qui dirait que les mots ne disent jamais tout à fait la vérité de la pensée et que nous sommes condamnées à tenter vainement de nommer, que les rapports humains en ce sens sont excessivement compliqués, que la violence peut toujours surgir, et qu’il faudrait mieux partir en ermite dans un grotte. Peut-être que dans une grotte, la possibilité de blesser ou d’être blessé.e est moindre, mais cette hypothèse ne peut pas être une hypothèse politique. Les institutions – qui par ailleurs prennent un temps fou pour les procédures – coupent une possibilité de la parole et que c’est cette possibilité dans laquelle se loge l’émancipation et la réparation que défend le collectif Gare avec tendresse et ténacité.

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