Le titre est révélateur de ce double sentiment, de ce double mouvement. Description clinique de la marchandisation totale de la vie entretenant le fonctionnement des grands ensembles économiques ; il s’agit, aussi, d’une divinité très particulière qui plie la réalité à ses lois cosmiques dont seuls quelques initiés prétendent saisir le sens. A la suite de Michaël, nous sommes plongés dans cet univers menaçant qui est celui du néo-féodalisme capitaliste dans lequel l’ordre social désigne une place précaire aux couches toujours plus nombreuses et plus pauvres de la population, qu’il leur faut accepter au risque de disparaître complètement. Dès le début du récit, le travail apparaît comme le signe absurde de cette fatalité où la survie se gagne en collant des feuilles aux arbres nus de l’hiver afin d’agrémenter le décor des puissants.
Dans cette autocratie, la masse se bat pour exercer les besognes les plus viles alors qu’une autorité invisible la domine comme par enchantement. Les forces historiques relèvent de l’ensorcellement, et personne ne détient la clé des structures qui maintiennent cette servitude organisée sinon, peut-être, un prophète aux airs de rastafari qui interpelle les passants au rythme de l’apocalypse annoncée. Le processus de révélation, ici, prendra le visage de Sonia. Nous la rencontrons alors qu’elle désobéit, à son corps défendant, au régime de l’auto-exploitation en étant incapable de sortir de son lit pour nourrir la machine productive de son énergie et de son temps. Pour une raison qui échappe à tous, à commencer par elle-même, elle est atteinte d’un épuisement radical tel que le moindre effort devient insurmontable. Au point qu’elle réussit à attendrir Monsieur Félix, le sous-directeur du Pôle Travail, qui se déplace jusqu’à son chevet pour tenter de la convaincre de s’activer. Pour cette femme qui dort, la crise psychique a de fortes chances de devenir synonyme de dégringolade sans appel. En l’occurrence, l’expulsion de son logement partagé - dont la moindre pièce est, par ailleurs, déjà sous-louée comme espace de coworking - et la radiation administrative qui l’accompagne. Et c’est là que la dimension kafkaïenne de cette fable éclate d’une lueur trouble. En même temps que les conditions matérielles d’existence sont attaquées, c’est le sol même de la réalité qui s’ouvre sous les pieds de Sonia. Et, bientôt, il faudra que le couple qu’elle forme avec Michaël se retrouve à la rue les contraignant pour s’en sortir à demander de l’aide à la mère de celui-ci. Le sans-abrisme comme situation transcendantale, pourrait-on dire, pour qualifier une société où le déracinement est généralisé sous un ciel indifférent. Dans cette anomie glaciale, la solidarité vient encore des plus proches, aussi démunis soient-ils, qui se serrent les coudes pour éviter le pire et offrir leur hospitalité, non sans tensions et frictions de circonstance. De cette proximité va naître une conspiration aux allures de farce politique dont nous ne dévoilerons, bien entendu, pas la fin. Ce qui frappe, c’est la manière dont cette réappropriation du destin se précipite en un refus tragi-comique du règne d’une raison malade par la grâce du dessin. La dystopie signée Raphaël Geffray qu’était La Gare [1] - ici en association avec Antonin Moriau pour le scénario - se prolonge et se transforme dans les couloirs labyrinthiques d’un empire moribond dont nous découvrons les coulisses à mesure que Sonia y pénètre avec un complice de fortune.
Nous retrouverons alors Monsieur Félix cherchant, vainement, à plaider sa cause auprès du sommet de la pyramide pour la réintégrer sur le marché et lui rendre ainsi la seule valeur qui compte pour être digne d’exister dans ce monde. La façon dont le choc des couleurs et les traits des silhouettes se jouent ironiquement de la mystification du pouvoir pour en détourner les cadres esthétiques donne à la critique une valeur de chef-d’oeuvre de contre-violence. L’art minoritaire qu’est la bande dessinée se fait outil de lutte et de libération pour revisiter nos musées imaginaires, en piller les trésors, et n’en rapporter qu’un seul : le feu. Comme si, pour contrer la brutalité dissociative de l’époque, il fallait trouver des formes pour en témoigner non seulement afin de rendre compte de ce qui nous arrive, mais aussi pour inventer d’autres chemins qui mêlent le rêve au possible. Question de montage, d’agencement entre les cases, de dialogue entre les planches, de motifs qui reviennent, insistent, se font écho. Question de rythme, en somme. Modernité fulgurante de ce livre qui articule poétiquement le désir de raconter les cauchemars du présent avec un idéal de beauté réveillant un avenir commun.
Elias Preszow








