L’antitsiganisme populaire et impuni

Récit d’audience

paru dans lundimatin#484, le 30 juillet 2025

Le 5 février 2023, à Villeron (95), une expédition de 200 personnes, menée par le maire de la ville, s’est dirigée vers le bois communal pour en chasser les familles Rroms y résidant dans des conditions très précaires. Deux ans après les faits, ce lundi 23 juin 2025, se tenait au tribunal correctionnel de Pontoise le procès des assaillants de ce lieu de vie informel.

Sur le banc des prévenus, Monsieur et Madame Tout-le-Monde

Au début de l’audience, aux alentours de 13h30, la présidente présente succinctement les prévenus : Dominique Kudla, maire de la commune de Villeron, qui a fait office de chef des assaillants, ainsi que cinq autres mis en cause, parmi lesquels une conseillère municipale, un chef d’entreprise, une infirmière et un policier. Tous les prévenus sont décrits comme parfaitement intégrés socialement et sans antécédent judiciaire.

Dans ce village d’un peu moins de deux mille habitants, 200 personnes ont participé à la manifestation pour la « dissolution du camp de Rroms ». Loin d’être l’œuvre d’un groupuscule d’extrême droite, cette action a rassemblé des citoyens ordinaires, mettant en lumière la banalité de l’antitsiganisme qui traverse toute la société.

Une expédition d’une violence inouïe

Pour reprendre les mots de Benjamin Giacco, élève-avocat chez Maître Braun, c’est une « violence inouïe » qui s’est déchaînée le 5 février 2023 contre les familles Rroms du bois de Villeron. Ce jour-là, les 200 personnes se sont dirigées vers le bois avec la ferme intention de déloger manu militari les familles Rroms, aux cris de slogans tels que « Villeron n’est pas Ville-Rroms » ou encore « Dégagez ».

La manifestation a été marquée par des jets de projectiles (déchets, pierres, bouteilles en verre, etc.) en direction des familles, y compris des enfants en bas âge. Un groupe d’une vingtaine d’individus particulièrement véhéments a contourné le dispositif de gendarmerie pour pénétrer sur le lieu de vie et s’en prendre directement à ses habitants. Sollicité pour apaiser la situation, le maire a déclaré qu’il fallait bien que les gens « se défoulent ».

Ce dernier a joué un rôle central en faisant intervenir un chef d’entreprise de terrassement avec un engin de chantier pour détruire les habitations de fortune des familles, en dehors de tout cadre légal. Le 5 février, à 15h, sous la contrainte, les familles ont dû fuir leur lieu de vie, sous les huées et les applaudissements des manifestants exultant aux cris de « On est chez nous ! » et « On a gagné ! ». Après leur départ, certains membres de l’expédition ont saccagé les effets personnels abandonnés par les familles dans leur fuite.

Une complicité des autorités ?

Tout au long de l’audience, la présidente s’est largement appuyée sur les témoignages des gendarmes encadrant le rassemblement. Cependant, à leur écoute, leur partialité apparaît rapidement. Les militaires font preuve d’une grande mansuétude envers les manifestants. L’un d’eux, comme pour justifier leurs agissements, évoque leur « frustration » de ne pas pouvoir approcher les Rroms. Les témoignages des gendarmes tendent à minimiser le comportement des individus ayant pris part à ces actions manifestement illégales, qu’ils décrivent comme « pacifiques » et respectueux des forces de l’ordre.

Plus édifiant encore, un des prévenus, policier et co-organisateur de la manifestation, révèle à la barre que les gendarmes étaient membres du groupe WhatsApp des manifestants. Plus tard, Maître Braun, avocat des victimes et de l’association partie civile La Voix des Rroms, dénonce la passivité des gendarmes et, plus globalement, une forme de complicité des autorités face à de tels agissements. Il s’interroge notamment sur la décision de la préfecture d’autoriser une manifestation ayant pour objet la « dissolution du camp de Rroms » du bois de Villeron.

Ces éléments rappellent la dimension systémique et institutionnelle de l’antitsiganisme, racisme subi par les personnes roms.

Les parties civiles dénoncent un antitsiganisme décomplexé

Tout au long de l’audience, et notamment lors de leurs plaidoiries, les avocats des parties civiles n’ont cessé de dénoncer la dimension antitsigane de cette attaque. Maître Braun a interrogé le maire, Dominique Kudla, sur ses propos publiés dans le bulletin municipal de janvier 2023, évoquant « une action négative et polluante de cette population sans foi ni loi ». Lors de sa plaidoirie, il soutient que, dans ce dossier, les Rroms sont désignés comme boucs émissaires. Il appelle à briser le mécanisme de violence collective visant les Rroms et déplore qu’on leur refuse « la qualité de sujets de droit ».

Maître Gabriel Sebbah, représentant la Fondation pour le Logement, également partie civile, insiste sur la violence des événements et retrace leur genèse, qu’il attribue à la profusion de messages et discours antitsiganes sur les réseaux sociaux concernant les habitants du bois de Villeron. Enfin, l’avocate du MRAP, autre association partie civile, revient sur la persistance de l’antitsiganisme en France et en Europe, soulignant que les personnes ciblées le 5 février l’ont été en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à la communauté Rrom.

Des réquisitions bien légères

Viennent ensuite les réquisitions de la procureure de la République. Elle ne se prononce que sur deux prévenus poursuivis par le parquet : M. Kudla, maire de la commune, et M. D., identifié comme meneur d’un groupe de vingt individus particulièrement déterminés. Concernant le maire, elle demande la relaxe pour l’ensemble des faits (expulsion illégale, violence, dégradation), arguant qu’il a agi en faveur de l’apaisement. Pour M. D., elle demande que le tribunal le poursuive pour expulsion illégale, abandonnant les autres poursuites (violence, dégradation). Elle déclare qu’il a agi en souhaitant défendre « la vie de sa commune » et requiert une peine de six mois d’emprisonnement avec sursis simple et une amende de 1 000 euros.

Pour les autres prévenus, comparaissant par citation directe des parties civiles, elle ne formule aucune réquisition, le parquet ne les ayant pas poursuivis.

Le déni et l’inversion accusatoire de la défense

Lors des plaidoiries de la défense, un déni absolu des faits est observé. La défense insiste lourdement sur une prétendue instrumentalisation politique de l’affaire et nie tout racisme. L’un des avocats remet même en question la pertinence et l’utilité du témoignage écrit du sociologue Éric Fassin, pourtant reconnu pour son expertise universitaire sur le racisme.

L’avocat d’une des prévenues procède à une inversion accusatoire, allant jusqu’à demander à chaque partie civile le versement de 3 000 euros au bénéfice de sa cliente pour citation abusive, ainsi que 3 000 euros au titre des frais de justice. D’une même voix, et au mépris des faits et des victimes, les avocats de la défense demandent la relaxe pour tous leurs clients.

Un jugement qui confirme que le racisme antitsigane demeure impuni

Après sept heures d’audience, le tribunal délibère en moins de quinze minutes. En préambule, la présidente explique que le jugement ne se confond pas avec une appréciation morale des faits. Elle annonce ensuite la relaxe pour l’ensemble des prévenus et ordonne aux victimes et à l’association La Voix des Rroms de verser 2 000 euros au titre de la « citation abusive » de l’un des prévenus. Étrange jugement, où les victimes sont transformées en coupables et les prévenus en victimes.

À la fin de l’audience, une femme et militante Rrom s’indigne de ce jugement. La présidente la menace de poursuites pour « outrage au tribunal », ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre que c’est sa décision qui était outrageante.

Quand la justice entendra-t-elle la voix des Rroms ? Quand accordera-t-elle du crédit à leur parole ? Le chemin sera long. Lors de cette audience, la présidente a refusé de laisser s’exprimer Saimir Mile, porte-parole de l’association La Voix des Rroms et partie civile dans l’affaire.

Un racisme accepté

Au cours de l’audience, j’ai été stupéfait de découvrir parmi les avocats de la défense Maître Anissa Doumi, membre du groupe d’avocats « La Legal Team antiraciste ». Cette avocate peut défendre qui elle veut, mais comment peut-elle rester membre d’un groupe antiraciste tout en défendant un individu ayant pris part à de graves exactions antitsiganes ? Cela démontre une chose : l’antitsiganisme est le racisme le plus accepté, car les Rroms se trouvent tout en bas de la pyramide raciale.

Après l’audience, Maître Braun, avocat des victimes, a annoncé faire appel de la décision.

Ritchy Thibault

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