Iran : généalogie d’une contre-révolution

Comment est-on passé de « Femme, Vie, Liberté » à la guerre ?
Somayeh Rostampour

paru dans lundimatin#517, le 27 avril 2026

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur le duel géopolitique qui oppose Donald Trump au régime iranien, peu de choses sont sues ou dites à propos des iraniens eux-mêmes. Somayeh Rostampour propose ici de penser ensemble la répression sanguinaire menée par les gardiens de la révolution contre les soulèvements populaires, les misérables tentatives de récupération par les monarchistes ralliés derrière le fils Pahlavi [1] et l’offensive militaire menée par les États-Unis et Israël. Trois fronts distincts et simultanées pour une même contre-révolution. Somayeh Rostampour est l’autrice de Femmes en armes, savoirs en révolte (Agone), nous l’avions invitée en janvier dernier pour un lundisoir sur le soulèvement iranien en cours.

« En 2024, Donald Trump participe à des meetings où l’on voit indifféremment des slogans comme « Soyez ingouvernables ! » et « Déportations de masse maintenant ! » Si les fascistes sont nos ennemis jurés, ce n’est pas seulement parce que leur projet est l’opposé du nôtre. Ils le sont car ils défendent un projet aux déguisements révolutionnaires, se nourrissant des élans et des affects des révoltes populaires tout en étant le dernier recours des centres. Poutine, Meloni ou Lepen comme tant d’autres fascistes profitent du sentiment de frustration et d’humiliation des classes ouvrières précarisées par les dernières mutations du capital, pour asseoir leur posture antisystème et ainsi mieux le défendre. Ils et elles prétendent vouloir tout changer pour que rien ne change. Aujourd’hui, les réactionnaires se radicalisent alors que les progressistes pataugent dans la moderation. »
Révolutions de notre temps - Manifeste internationaliste, Les peuples veulent

Depuis plusieurs années, l’Iran se trouve au centre de l’actualité régionale et internationale à l’intersection de trois dynamiques étroitement imbriquées : la répétition de soulèvements populaires de grande ampleur contre la République islamique, les recompositions impérialistes de l’Asie de l’Ouest en restructuration liées au déclin relatif de l’hégémonie états-unienne, et, plus récemment, les deux guerres imposées à la population iranienne entre juin 2025 et février 2026. Dans le prolongement du génocide en Palestine et des destructions massives infligées au Liban, les États-Unis et Israël participent aussi, en Iran, à la dévastation des vies, des corps, des territoires et des infrastructures vitales, en visant notamment des raffineries, des installations électriques, hydrauliques et pétrolières, ainsi que des centres civils. Le passage, en l’espace d’un mois, du slogan trumpien promettant de « rendre sa grandeur à l’Iran » à la menace de le « ramener à l’âge de pierre » a d’ailleurs levé toute ambiguïté sur la logique impériale de cette guerre.

La formule n’a d’ailleurs rien de neuf. Son précédent le plus solide, remonte à la guerre du Golfe de 1991 contre l’Irak : la version historiquement attestée n’est pas « l’âge de pierre », mais « l’âge préindustriel ». Dans le rapport de la mission de l’ONU dirigée par Martti Ahtisaari, daté du 20 mars 1991, les destructions infligées à l’Irak sont décrites comme ayant produit des effets « presque apocalyptiques » sur ses infrastructures, au point d’avoir relégué le pays, pour un temps, à un « âge préindustriel ». En amont même du conflit, une menace de même nature avait déjà été attribuée à James Baker lors de son entretien du 9 janvier 1991 avec Tarek Aziz, avant d’être reprise, dans divers récits ultérieurs, sous la forme d’un retour imposé à cet « âge préindustriel ». Ce n’est que plus tard que cette logique a été reformulée, dans le langage médiatique et politique courant, en expression plus brutale : « back to the Stone Age ». La menace proférée aujourd’hui contre l’Iran s’inscrit ainsi dans une généalogie impériale bien établie : celle d’une guerre qui vise moins la seule défaite militaire de l’adversaire que sa régression historique par la destruction systématique de ses infrastructures vitales.

Mais ces violences extérieures interviennent dans une conjoncture déjà profondément transformée : depuis 2017, l’Iran est entré dans une séquence de radicalisation politique durable, marquée par l’irruption répétée de soulèvements d’en bas qui ont reconfiguré en profondeur les termes de la crise politique, économique, sociale, écologique [2]. Au moins cinq révoltes nationales. Des milliers d’actions collectives chaque année. Et, désormais, un horizon politique situé bien au-delà de toute perspective réformiste. Chômage, inflation, pauvreté, inégalités, précarité extrême, absence de libertés, effondrement des perspectives : tout a concouru à transformer le pays en un terrain propice aux grèves, aux soulèvements et aux contestations de masse. Les classes populaires, les étudiantes, les retraitées, les jeunes sans emploi sont descendues dans la rue à plusieurs reprises. La jeunesse, en particulier, étouffe dans un ordre sans avenir. Lorsque le chômage avoisine les 50 %, que 97 % des travailleurs vivent sous contrats temporaires de moins de six mois, que les retraités et les salariés du secteur public survivent parfois avec l’équivalent de 100 dollars par mois, tandis que les loyers de Téhéran rivalisent avec ceux de certaines villes européennes, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’Iran soit devenu l’un des foyers les plus explosifs d’Asie de l’Ouest.

Réduire ces soulèvements à de simples révoltes économiques serait pourtant un contresens. Et même, dans certains cas, une opération conservatrice. C’est précisément ce à quoi s’emploient certains courants anti-impérialistes campistes, qui contribuent ainsi, de fait, à la perpétuation de la République islamique. Car ces mobilisations sont profondément politiques. Par leur contenu. Par leurs formes. Par leurs mots d’ordre. Elles portent, de manière de plus en plus explicite, une revendication radicale de renversement du régime. D’autant que, à chaque cycle, la répression transforme la colère sociale en contestation frontale de l’ordre théocratique.

La révolte de janvier 2025-2026, plus vaste encore que les précédentes, part du bazar de Téhéran avant de s’étendre rapidement aux étudiantes, aux classes populaires urbaines, aux ouvrieres, aux petits commerçants et aux périphéries marginalisées. En quelques jours, plus de 210 villes dans 31 provinces sont touchées. Le régime répond par une violence d’une ampleur inédite dans l’histoire moderne de l’Iran. Il coupe Internet et les réseaux téléphoniques. Il réaffirme son emprise à travers un appareil répressif encore renforcé par des technologies de surveillance autoritaire et des modèles de contrôle numérique liés notamment à la Chine et à la Russie. Six semaines plus tard, le 28 février 2026, la coalition américano-israélienne ouvrait, par une attaque aérienne, un second front de guerre contre l’Iran. Ali Khamenei, lui-même directement responsable des crimes commis en Iran et en Syrie, a été tué lors du bombardement de son complexe par des acteurs eux-mêmes engagés dans une violence impériale et génocidaire. Pourtant, ni avant ni après l’annonce de sa mort, la chaîne de commandement n’apparaît désorganisée : Téhéran continue de lancer des missiles vers Israël et étend ses attaques à plusieurs États du Golfe hébergeant des bases américaines.

Dès lors, une question s’impose : comment un moment révolutionnaire, féministe et décolonial, inauguré en 2022 par le slogan « Femme, Vie, Liberté » et porteur d’un changement venu de l’intérieur, par le bas, d’une « troisième voie » opposée à la fois à la tyrannie et à l’ingérence étrangère, a-t-il pu se refermer au profit d’une restauration autoritaire en 2025, puis d’une guerre impérialiste en 2026 ? Plus encore, comment cette restauration a-t-elle pu prendre à la fois la forme de la répression d’État, de l’intervention impérialiste et de la capture discursive du langage même de la « libération », désormais invoquée de l’extérieur, par les bombes ?

L’argument central de cet article est simple, mais rarement formulé ainsi : la répression du soulèvement de janvier 2026 par la République islamique, qui a fait des milliers de morts en quelques nuits, et l’attaque militaire américano-israélienne du 28 février 2026 ne constituent ni deux événements distincts, ni deux violences opposées, l’une « mauvaise » et l’autre prétendument libératrice. Elles forment les moments successifs d’un même processus contre-révolutionnaire. Et ce processus avait commencé avant son accomplissement militaire. En amont déjà, une contre-révolution politique, médiatique et symbolique s’était déployée, portée notamment par la droite nationaliste et monarchiste iranienne, surtout au sein de la diaspora, qui s’efforçait de neutraliser, de déformer et de capter Femme, Vie, Liberté [3] pour le réinscrire dans un agenda chauvin, autoritaire, antigauche et, en dernière instance, militariste et pro-guerre.

1re séquence : De la révolution en cours de « Femme, Vie, Liberté » à la contre-révolution de guerre

Pour comprendre la séquence qui conduit de 2022 à 2026, il faut partir d’un point décisif : la contre-révolution n’a pas commencé avec le massacre de janvier 2026 ni avec la guerre qui a suivi. Elle s’est d’abord installée dans les champs politique, médiatique et symbolique. Le soulèvement Femme, Vie, Liberté n’a pas seulement contesté le voile obligatoire ni dénoncé un meurtre d’État. Il a ouvert un horizon révolutionnaire féministe, populaire et décolonial. Il a rendu pensable une transformation venue d’en bas, portée par les femmes, les peuples périphériques minorisés (en particulier kurdes et baloutches [4]), les jeunes, les travailleurses et les régions marginalisées. Il a aussi ébranlé les récits monarchistes et réformistes [5] en rendant visibles les imbrications entre domination de genre, rapports de classe et « colonialisme interne » de l’État iranien.

C’est précisément cet horizon qui a été visé par une première offensive contre-révolutionnaire. Celle-ci fut portée, en particulier, par les milieux nationalistes et monarchistes de la diaspora. Leur opération a consisté à vider Jin, Jiyan, Azadî de sa charge subversive pour le reconfigurer dans une grammaire masculiniste, centralisatrice, anti-gauche et pro-guerre. Dès 2022, le slogan a été concurrencé par des formules telles que « Homme, Patrie, Prospérité ». Son contenu féministe, pluraliste et anti-autoritaire a été neutralisé. Plus encore : il a parfois été rendu compatible avec la violence coloniale elle-même, lorsqu’on l’a vu accolé à des drapeaux israéliens ou inscrit sur les ruines de Gaza comme caution symbolique d’un projet génocidaire.

Le rassemblement organisé en 2023 à l’Université de Georgetown [6], présenté comme une tentative d’unification des droites iraniennes au nom de l’après-Jina, a prolongé cette dynamique. Certes, l’alliance a échoué. Mais cet échec n’a pas empêché ses effets : aggravation des fractures, retrait de certaines forces progressistes, affaiblissement des solidarités construites en 2022. Parallèlement, la propagande de médias de droite ou d’extrême droite, comme Manoto ou Iran International (bénéficiant de financements très élevés d’environ 250 millions de dollars par an), a contribué à désamorcer la portée la plus radicale de Femme, Vie, Liberté. La critique des hiérarchies ethniques, la redéfinition de la souveraineté comme bien commun et l’exigence d’égalité réelle ont été refoulées au profit d’un imaginaire racial, centralisateur et militarisé, souvent porté par une logique civilisatrice au service de l’agenda nationaliste et de la suprématie revendiquée par les monarchistes. Ces dispositifs médiatiques combinent nostalgie monarchique et disqualification des opposants (« porteurs de la révolution islamique de 1979 », « complices des mollahs », « anti-patriotes », « ennemis du progrès »), tout en qualifiant parfois la République islamique de « communiste » en raison de ses liens avec la Chine, la Russie ou le Venezuela, alors même que les gauches ont été parmi les premières victimes de la répression. Ils tendent également à devenir des vecteurs de bellicisme, par le soutien explicite à l’État israélien et la valorisation d’éventuelles frappes occidentales contre l’Iran, ce qui s’est concrétisé.

Dans le même mouvement, les avant-gardes du soulèvement ont été systématiquement visées. Les féministes critiques ont été insultées. Les étudiantes ont été disqualifiées sous l’étiquette de « moudjahid » (en allusion au Parti des Moudjahidine du peuple [7]). Les Kurdes et les Baloutches ont été accusés de « séparatisme ». Toute revendication d’autonomie, de pluralisme ou d’autodétermination des peoples a été rabattue sur une menace contre l’« intégrité territoriale ». Le Newroz au Kurdistan a cristallisé cette logique. Ce qui relevait d’une célébration populaire et massive a été relu, par une partie des élites du centre comme par les nationalistes de droite, à travers un prisme sécuritaire et colonial. La lettre ouverte [8] signée en 2025 par 800 intellectuels du « centre » et adressée à l’État en a constitué une expression exemplaire [9]. Dans cette lettre intitulée « Avertissement des intellectuels », la célébration ancestrale du Newroz kurde fait l’objet d’une attaque frontale, formulée dans un langage particulièrement cru et sur un ton ouvertement hostile ; ses signataires demandent à la République islamique d’en empêcher la tenue. Le colonialisme interne s’en est trouvé réactivé. Trois effets, renforcés par l’ethnonationalisme ravivé à la suite de la première attaque impérialiste israélo-américaine contre l’Iran, en ont découlé : l’exclusion accrue des groupes nationaux-ethniques ; leur défiance croissante envers le « centre » (persan et chiite), y compris envers sa gauche patriotique ; et une plus faible participation de ces groupes au soulèvement de 2026. Dans le même temps, la gauche, déjà affaiblie, s’est encore davantage fragmentée.

La « guerre de douze jours », l’invasion impérialiste d’Israël et Etats-Unis de juin 2025 contre l’Iran, a accéléré ce basculement. Elle a renforcé le nationalisme d’État et la puissance racialisante du pouvoir, en facilitant la mise en accusation des avant-gardes kurdes et baloutches sous l’étiquette de « menace indépendantisme ». L’agency des nations opprimées, en particulier kurdes et baloutches, y a souvent été pathologisée. À la manière de la logique misogyne qui rend les survivantes responsables de la violence subie, certaines analyses ont implicitement présenté les mobilisations de ces peuples comme la « provocation » ayant entraîné la répression d’État ou l’intervention étrangère. Un raisonnement politiquement dangereux et théoriquement intenable qui déplace la responsabilité des structures de domination vers celles et ceux qui leur résistent. Il finit ainsi par rejoindre, malgré lui, le point de vue des forces qu’il prétend combattre. Dans ce climat, jusqu’à la mémoire même de Jin, Jiyan, Azadî est devenue un terrain de lutte. Sa promesse radicale a progressivement cédé la place à une normalité militarisée.

Une partie des anciens « patriotes » a alors contribué à légitimer le régime comme rempart face à l’ennemi extérieur. Le nationalisme s’est durci, comme il l’est encore aujourd’hui après l’invasion du 28 février 2026. Les hiérarchies ethniques et de genre se sont faites plus visibles. Le coût politique d’un discours persanocentré, raciste et xénophobe s’est abaissé.

La campagne contre les migrants afghans l’a montré avec force. Jusqu’à l’expulsion forcée de plus de deux millions de personnes, cette politique a trouvé des relais tant du côté du régime que chez les nationalistes et les monarchistes. Dans ce climat, les exécutions sommaires de Kurdes et d’Afghans accusés d’espionnage pour Israël ont rencontré davantage de silence et moins d’opposition. La séquence devient alors particulièrement lisible avec l’annonce, le 21 février 2026, de l’alliance de cinq partis kurdes articulant chute du régime et droit du Kurdistan à l’autodétermination dans un Iran démocratique. Cette alliance insistait sur la démocratie, les droits des femmes, l’écologie et l’égalité. Elle fut pourtant immédiatement frappée du label de « séparatisme », aussi bien par Reza Pahlavi que par les médias du régime. Une partie des républicains libéraux ou issus du réformisme s’est également alignée sur ce cadrage. Un point commun unit ainsi des camps pourtant adverses : le refus de l’autonomie des peuples/nations opprimés.

C’est dans cette polarisation que l’opposition s’est progressivement organisée autour de deux blocs. D’un côté, l’horizon révolutionnaire de 2022, structuré autour de Femme, Vie, Liberté et de la transformation par en bas des rapports de pouvoir, de nation et de genre, aujourd’hui contre la guerre. De l’autre, un bloc contre-révolutionnaire de droite, voire d’extrême droite, dominé par le pahlavisme mais plus large que lui, associant étatisme centralisateur, militarisme, pro-guerre et restauration de l’ordre ancien. Reza Pahlavi a su exploiter cette conjoncture. Doté auparavant d’une base limitée, il a capté après 2022 une demande de chute rapide du régime, adossée à l’Occident, en adoptant une ligne nationaliste, anti-gauche et hostile au rôle moteur des acteurs du soulèvement Femme, Vie, Liberté.

Les slogans nationalistes, sexistes, homophobes, racistes et anti-gauche apparus en 2026 relèvent ainsi d’un véritable backlash contre-révolutionnaire [10]. Ils expriment la peur suscitée par la puissance politique des groupes marginalisés qui avaient porté 2022, mais aussi la fatigue, l’impuissance et le sentiment d’impasse face à la résilience du régime. Peu à peu, l’idée s’est imposée que l’initiative devait être abandonnée aux forces réactionnaires, y compris par la guerre. Or ces forces, qu’elles soient étatiques ou issues de l’opposition, ne sont pas seulement réactionnaires. Elles sont parasitaires. Elles captent l’énergie créatrice des soulèvements pour la rediriger vers des fins nationalistes, impériales ou restauratrices. La guerre n’a fait qu’achever par les armes ce processus déjà engagé. Non pour libérer l’Iran, mais pour anéantir les derniers vestiges de l’élan de 2022 et imposer, de l’extérieur, un changement d’ordre verrouillant pour longtemps les possibilités d’une transformation populaire autonome.

2e séquence : La diabolisation de la gauche

La première phase contre-révolutionnaire, celle de la répression exercée par le régime, n’épuise pas la séquence ouverte en Iran. Pour en saisir la logique, il faut encore comprendre comment « la gauche » a été progressivement construite comme la figure englobante de l’ennemi. Dans cette configuration, tout ce qui porte l’égalité, l’autonomie, la pluralité linguistique et politique, les droits des femmes, l’autodétermination, l’émancipation des peuples opprimés ou la justice sociale se trouve rabattue sur une même catégorie menaçante : la gauche. Cela vaut pour la République islamique. Cela vaut aussi pour les monarchistes. Et cela vaut, sous des formes plus euphémisées, pour une partie des réformistes.

Cette diabolisation n’est pas nouvelle. Sous les tyrannies de Pahlavi (1919-1979) déjà, les forces de gauche étaient associées au chaos, à la subversion, à la dépendance étrangère ou à l’hostilité au développement [11]. Après 1979, la République islamique a prolongé et radicalisé cette logique : élimination des gauches indépendantes (dont les fosses communes de Khavaran témoignent encore), exécutions de masse, épurations, répression au Kurdistan au nom du « djihad », criminalisation des militantes sous les étiquettes de « communiste », « athée », « occidentalisé » ou « contre-révolutionnaire ». Dans la mesure où les Kurdes constituaient une composante importante des forces de gauche en Iran, et où les femmes occupaient une place active au sein des organisations de gauche, l’anti-gauchisme propre à la République islamique s’est toujours accompagnée d’une diabolisation envers les Kurdes et d’une hostilité envers le féminisme, en les visant simultanément.

Dans le même temps, le régime s’est approprié certains langages de la justice sociale, de la cause palestinienne et de l’anti-impérialisme pour mieux les retourner contre les oppositions. Son anti-impérialisme ne prolonge en rien une tradition d’émancipation. Il sert avant tout à justifier la violence intérieure, à transformer l’ordre autoritaire en posture de résistance et à légitimer l’apartheid de genre au nom de l’authenticité culturelle. Autrement dit : un langage de libération s’est renversé en technologie de domination. C’est dans ce cadre que le soutien officiel à la Palestine et au Hezbollah a cessé, aux yeux d’une partie croissante de la société, d’apparaître comme une solidarité anticoloniale de principe pour être perçu comme un instrument de légitimation idéologique et de projection régionale du régime. À mesure que les conditions de vie se dégradent, cette politique est de plus en plus requalifiée comme un détournement des ressources nationales au profit d’intérêts militaristes extérieurs, lecture encore renforcée par des discours nationalistes et racistes anti-arabes que le régime avait déjà mobilisés pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). « Palestine » et « anti-impérialisme » deviennent alors une couverture morale de la coercition, la répression à l’intérieur du pays et la participation au massacre de civils au-delà des frontières, y compris en Syrie et en Irak.

La forme iranienne de cette confiscation présente une spécificité. Les notions de justice, de résistance ou d’anti-impérialisme y ont été recomposées dans une langue religieuse et mystique, puis réinscrites dans une opposition civilisationnelle à l’Occident. La gauche devient alors un ennemi double : en raison de son sécularisme, mais aussi parce qu’elle peut disputer au régime le récit de la justice sociale, l’anti-impérialisme et de la Palestine. L’État iranien s’est ainsi approprié, sur la scène internationale, le lexique de « l’Axe de la résistance », tout en maintenant à l’intérieur un ordre tyrannique. Ce qui fut présenté comme secondaire face à la « grande lutte » contre l’impérialisme a en réalité ouvert la voie à la consolidation d’un pouvoir islamiste, patriarcal et autoritaire, donné comme authentique, anticolonial et nationalement indépendant.

Les réformistes ont aussi joué un rôle central dans cette entreprise de diabolisation. Seul courant issu des partis autorisés à avoir durablement partagé le pouvoir avec les islamistes, il a diffusé, pendant des années, une critique anti-gauche plus diffuse, mais politiquement décisive. Dans ses revues, ses éditoriaux et ses productions culturelles, la gauche est ramenée à l’irrationalité, au dogmatisme, à la violence ou à la dépendance étrangère. Le coup d’État de 1953 soutenu par les États-Unis est minimisé. De même que la répression des forces progressistes après 1979. Au nom de la stabilité, de la modération et du développement, toute rupture émancipatrice est renvoyée au désastre.

Dans le même temps, le discours réformiste a souvent contribué à délégitimer les classes populaires elles-mêmes. Celles-ci y apparaissent volontiers comme le socle social du conservatisme religieux, voire comme une masse ignorante, disponible pour l’autoritarisme [12]. Les révoltes socio-économiques ont ainsi été lues non comme des moments de politisation, mais comme l’expression d’une prétendue irrationalité populaire. En période de crise, certains réformistes ont même repris la rhétorique sécuritaire du pouvoir, qualifiant les manifestantes de « terroristes » et opposant à leurs revendications la peur du « pire ». Présenté après la guerre Iran-Irak comme la seule voie réaliste de changement par la participation électorale, l’action parlementaire et la négociation « par le haut », le réformisme a durablement enfermé le champ politique dans une alternative étroite : réforme ou effondrement. Toute rupture était assimilée à la syrisation, à l’extrémisme ou à la trahison de l’intérêt national. Après près de deux décennies d’expérience (1997-2017), il est apparu moins comme une alternative au régime que comme l’un de ses mécanismes de reproduction. Le slogan de la révolte de 2017-2018 [13] — « Réformistes ou conservateurs, c’est fini pour vous deux » — en a condensé le discrédit.

Pourtant, ce courant, malgré sa crise de légitimité, continue de se reproduire, en Iran comme dans la diaspora, notamment parmi certaines élites nationalistes et parfois aussi campistes. Le texte problématique de Fariba Adelkhah, publié le 14 janvier 2026 [14], quelques jours à peine après les nuits sanglantes des 8 et 9 janvier, s’inscrit pleinement dans cette grammaire réformiste diasporique qui, sous couvert de prudence méthodologique, reconduit un cadrage anti-radical, autrement dit hostile à la gauche et à la chute du régime [15]. Plus largement, il reconduit l’imaginaire réformiste selon lequel une médiation interne au régime, permettant de « débattre sans recourir à la violence », selon les mots d’Adelkhah, demeurerait encore possible malgré l’effondrement manifeste de cette perspective dans les slogans, les pratiques et les formes de politisation des soulèvements récents. En rejetant toute alternative non réformiste, en relativisant les soulèvements populaires et en convergeant souvent, au nom de l’anti-ingérence, avec certaines sensibilités campistes, le réformisme a indirectement favorisé la réhabilitation du monarchisme.

Le fait qu’une telle lecture d’Adelkhah soit relayée en France par certaines figures décoloniales campistes ou pseudo-anti-impérialistes révèle une proximité discursive entre certaines sensibilités campistes et des positions réformistes iraniennes antirévolutionnaires. Tous deux sont « en colère contre l’impérialisme, effrayé par la révolution  », une expression forgée par un militant de gauche iranien, pour décrire et critiquer ce groupe dans les années 1960s [16]. Au nom de la prudence, de la Realpolitik ou de la lutte contre l’ingérence occidentale, ces discours tendent à relativiser la centralité de la répression, à délégitimer les soulèvements populaires et à fournir, directement ou non, une justification aux violences exercées par des États postcoloniaux autoritaires [17]. C’est cette logique qui a conduit certains courants décoloniaux campistes [18] à insulter et à humilier le soulèvement révolutionnaire de Jina en 2022 en le qualifiant de « Femme, Vie, sioniste », comme ce fut le cas de Paroles d’Honneur (PDH) en France [19]. Ce travail de disqualification a laissé à la droite le monopole du radicalisme ; c’est en ce sens que ces deux courants deviennent, sinon alliés, du moins complices de la montée des monarchistes, dont la branche diasporique représente aujourd’hui une forme d’extrême droite [20]. Réduisant la crise iranienne à la question des sanctions ou de l’ingérence, ces tendances camistes finissent par minimiser, relativiser, voire blanchir les crimes du régime. Lorsque la guerre intérieure menée par le régime contre son propre peuple disparaît de l’analyse, toute dénonciation de la guerre extérieure devient politiquement incomplète. Les résultats sont multiples : fermeture de l’horizon révolutionnaire de 2022, isolement des forces populaires et déplacement du désir de rupture vers des solutions réactionnaires, voire pro-génocides.

Les monarchistes ont, dans la diaspora, organisé et durci cette diabolisation de la gauche. Avec l’appui de puissances internationales, d’Israël et de puissants relais médiatiques et financiers, ils réécrivent l’histoire en ramenant les crises iraniennes à la « fitna » de 1979 et à la « trahison de la gauche ». Les erreurs d’une partie de la gauche, notamment le soutien du Toudeh à la République islamique, servent ici de prétexte à une opération plus vaste : établir une équivalence entre gauche et République islamique, puis faire de « la gauche » une catégorie d’exclusion visant quiconque s’oppose au pahlavisme. Des militantes des droits humains, des républicaines, des libéraux, voire des prisonnières politiques comme Narges Mohammadi, peuvent alors être rejetées dans ce camp imaginaire. La responsabilité historique de la monarchie et de l’Occident s’en trouve effacée. La colère sociale est canalisée vers une nostalgie contre-révolutionnaire fortement anti-gauche.

Réformistes et monarchistes, souvent inscrits dans un horizon néolibéral et peu tolérants au pluralisme ethnonational, tendent ainsi sur ces questions à se renforcer mutuellement, passant parfois du statut d’alliés potentiels à celui d’alliés effectifs. L’expression populaire « La gauche n’a jamais compris », réactivé fortement et conjointement par les deux camps peu avant la révolte de 2026, illustre l’efficacité d’un antigauchisme discursif, apparemment « doux » dans ses formes, mais structurant dans ses effets politiques.

Le point décisif est donc le suivant : réformistes, royalistes et République islamique, malgré leurs antagonismes affichés, convergent dans la neutralisation des alternatives émancipatrices portées par la gauche, le féminisme et les peuples opprimés. Tous contribuent, à des degrés divers, à refermer l’horizon ouvert par Femme, Vie, Liberté et résumé par des slogans tels que « Ni monarchie ni Guide : liberté et égalité » scandé par des milliers des gens en Iran. Autrement dit : la montée de l’extrême droite ne procède pas seulement de sa propre force. Elle résulte aussi d’une tentative contre révolutionnaire ainsi que d’un long travail de disqualification du désir d’émancipation. Dans cette configuration, les droits des femmes, l’autonomie des peuples minorisés, la justice sociale ou l’égalité politique deviennent des risques existentiels pour les différentes formes d’autoritarisme : théocratique, monarchique ou réformiste-nationaliste. Dans cette configuration discursive, la « gauche » devient une catégorie englobante et un adversaire principal ; d’où la lecture du soulèvement Femme, Vie, Liberté comme une « révolution de gauche » jugée intolérable, appelant une contre-révolution droitière, voire, si nécessaire, la guerre.

3e séquence : La guerre comme contre-révolution déguisée en libération

La répression violente du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » en 2022 par la République islamique n’a pas seulement brisé une séquence de mobilisation féministe, populaire, anti-autoritaire et anticoloniale ; elle a simultanément visé l’horizon politique qu’elle portait. En ce sens, l’écrasement de l’insurrection a aussi été celui d’une « troisième voie » inscrite à la fois dans son contenu politique et dans sa logique stratégique : celle d’une transformation révolutionnaire par en bas, contre l’autoritarisme, et de l’intérieur, irréductible aussi bien à la reproduction du pouvoir théocratique qu’à l’horizon d’une intervention impériale. La contre-révolution d’État n’a donc pas seulement interrompu une dynamique de lutte ; elle a reconfiguré les conditions mêmes du pensable politique, en fragilisant la possibilité d’imaginer la liberté hors de l’alternative mortifère entre République islamique et impérialisme. En rejetant les revendications relatives à la justice de genre et environnementale, à la démocratisation et à l’autonomie des peuples opprimés, le pouvoir théocratique a approfondi une crise de légitimité déjà structurelle et accéléré la désagrégation de ce qui subsistait du contrat social. Il en a résulté davantage qu’une simple rupture entre l’État et la société : c’est la capacité collective à se représenter l’émancipation comme processus endogène, populaire et conflictuel qui s’est trouvée atteinte. Autrement dit, la contre-révolution étatique n’a pas seulement réprimé des corps ; elle a brouillé l’horizon même du possible.

Les journées des 8 et 9 janvier 2026 donnent à cette clôture par le régime une forme presque insoutenable. Lors du dernier soulèvement de masse, le régime a imposé une coupure quasi totale d’Internet et des communications, puis a tenté de rétablir l’ordre par l’isolement, la terreur et le massacre. Dans un seul hôpital de Téhéran, l’hôpital Farabi, un ophtalmologue de premier plan a affirmé [21] que des centaines d’interventions avaient été pratiquées en une nuit sur des manifestantes touchées directement aux yeux par des tirs. Les hôpitaux ont cessé d’être des lieux de soin pour devenir des espaces de surveillance, d’arrestation et parfois de disparition. Des blessées ont été transférées en prison. Certaines y ont été exécutées sommairement. Les corps des mortes ont été entassés, mutilés, parfois rendus méconnaissables par l’extrême violence exercée contre eux. Des familles ont été contraintes de chercher leurs proches dans les morgues, de payer pour récupérer les corps, ou de signer de faux aveux posthumes pour pouvoir enterrer les leurs. D’autres n’ont même pas été informées des enterrements, souvent organisés dans le silence, à l’aube ou au cœur de la nuit, sous contrôle sécuritaire. Les chiffres [22] eux-mêmes — morts, blessées, disparues, arrestations massives, aveux forcés — donnent la mesure d’une violence qui ne visait pas seulement à réprimer, mais à terroriser durablement la société. Le slogan lancé dans la rue, « Basij, Sepahi, notre Daech, c’est vous », a alors cessé d’être une formule : il est devenu une description politique de l’expérience vécue.

Cette brutalité n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une histoire longue. La révolution de 1979, souvent relue comme une insurrection anti-impérialiste et émancipatrice, y compris par une partie des milieux intellectuels occidentaux et décoloniaux, portait dès l’origine une contradiction décisive. L’événement n’a pas simplement été « trahi » après coup ; il contenait déjà la possibilité de sa conversion en contre-révolution. Les forces de gauche y ont joué un rôle considérable, souvent plus massif que celui des islamistes eux-mêmes. Mais le processus a rapidement basculé vers sa propre négation. Ce basculement ne s’est pas limité à la confiscation de la révolution par le courant islamiste. Il s’est institutionnalisé dans le velâyat-e faqih comme forme spécifique d’un pouvoir théologico-politique, vertical, coercitif et durable, articulant militarisation, autoritarisme et monopole de la souveraineté.

Le résultat fut l’installation d’un ordre militaro-théocratique fondé sur l’écrasement des dissidences, la neutralisation des autonomies populaires et la reproduction d’une violence d’État multiforme. Cette violence est sexiste, masculiniste et homophobe ; elle est aussi raciale, comme le montre le traitement structurellement déshumanisant réservé aux Afghanes ; elle est enfin coloniale, dans sa forme interne, lorsqu’elle vise les Kurdes, les Arabes et d’autres peuples non persans assignés à des positions subalternes. Les premières cibles de cette séquence furent d’ailleurs les gauches elles-mêmes, qui, au nom de l’anti-impérialisme ou d’une lecture erronée du moment révolutionnaire, avaient consenti à l’alliance avec Khomeini avant d’être éliminées, réduites au silence, poussées à l’exil ou massacrées. Il n’est donc pas anodin que le slogan kurde « Kurdistan, cimetière des fascistes », porté par les forces de gauche dans les années 1980, ait resurgi en 2022 sous une forme élargie : « Iran, cimetière des fascistes ».

C’est dans le vide produit par cette longue histoire de violence d’État qu’ont trouvé place les forces monarchistes et droitières. L’ascension de Reza Pahlavi ne signale pas d’abord une conversion idéologique massive au monarchisme. Elle indique plutôt qu’une partie de la société en est venue à penser qu’aucune rupture avec le régime n’était plus possible sans intervention extérieure. En tant que figure la plus visiblement liée à un soutien international, notamment israélien, Pahlavi a pu apparaître, pour certaines, comme le vecteur le plus réaliste d’une libération imposée de l’extérieur. Son attrait tenait moins à un désir positif de restauration monarchique qu’à l’idée qu’il incarnait une possibilité de « changement de régime » médiatisée par la guerre et par l’appui occidental. Le régime, de son côté, a répondu en janvier 2026 par un nouveau durcissement de sa rhétorique sécuritaire, en désignant les manifestantes comme des terroristes, des espions et des agents de l’étranger, tout en préparant de nouvelles vagues d’exécutions. Un cercle vicieux s’est ainsi constitué : à mesure que la répression fermait les voies d’une émancipation interne, le vide politique qu’elle produisait rendait plus audibles et plus pensables des solutions réactionnaires venues de l’extérieur, en particulier celles diffusées par les monarchistes et les médias qui leur sont liés, largement présents dans les foyers iraniens et dotés d’une forte capacité d’influence, notamment dans les séquences insurrectionnelles.

C’est important à noter qu’à la différence de soutiens à Pahlavi observés en Iran, souvent conjoncturels, ambivalents ou relevant d’un anti-régimisme sans véritable cohérence doctrinale, le pahlavisme diasporique dominant se distingue par son degré d’organisation idéologique et, dans ses fractions hégémoniques, par des affinités marquées avec des répertoires d’extrême droite. Il ne relève pas d’un simple opportunisme, mais d’une adhésion plus structurée à un projet autoritaire de recentralisation nationale, nourri par un ordre impérial-blanc et un imaginaire racialisé et islamophobe, ainsi que par des connexions transnationales avec diverses droites radicales. Dans ce cadre, le soutien à Israël dépasse la politique étrangère pour devenir un marqueur identitaire et civilisationnel. Cette configuration s’inscrit dans un « nationalisme déplacé [23] », où l’islam est construit comme une altération étrangère d’une essence iranienne supposément pure, et où « l’Arabe » devient la figure racialisée sur laquelle sont projetés le déclin de l’Iran et le traumatisme de la contre-révolution de 1979. C’est cette matrice qui permet de disqualifier la cause palestinienne en la réduisant à une extension de la politique de Téhéran, d’invisibiliser, voir blanchir, la violence coloniale israélienne et d’inverser la position des victimes et des agresseurs. Israël est alors érigé en symbole de l’Occident, de la modernité et du non-Arabe, tandis que la gauche, les Kurdes, les migrantes, les féministes, l’islam et l’arabité sont désignés comme des ennemis de l’ordre, du développement et de l’intégrité territoriale. Cela va jusqu’à la répétition de slogans très répandus tels que « Mort aux trois corrompus : gauchiste, mollah, moudjahid ». De là découle une politique de disqualification systématique des voix dissidentes (voire l’élimination), volontiers accusées de trahison ou de complicité avec la République islamique, y compris lorsqu’elles s’opposent explicitement au régime. Le pahlavisme diasporique apparaît ainsi comme une configuration où se combinent nationalisme militarisé, islamophobie, anti-égalitarisme et blanchiment de la violence d’Israël-États-Unis.

L’escalade militaire israélo-américaine contre l’Iran en 2025 et 2026 doit être comprise dans ce contexte où est né un terrain politique et affectif particulièrement dangereux. À mesure que les voies de la réforme, de la reconnaissance et de la participation se refermaient, l’idée même de liberté s’est, pour certaines, déplacée vers l’attente d’une rupture venue de l’extérieur. La guerre, jadis pensée comme destruction et comme antithèse de l’émancipation, a dès lors commencé à apparaître, dans certains secteurs, non comme un bien en soi, mais une entreprise de « libération » de l’Iran, comme un moyen envisageable de déloger un régime retranché dans une violence sans limite. Ce déplacement ne doit pas être lu comme une simple adhésion au militarisme de la part de la population iranienne. Il révèle plutôt une transformation profonde de la subjectivité politique, dont la République islamique porte une responsabilité majeure, aux côtés d’autres forces, notamment les monarchistes qui ont contribué à normaliser l’idée de « la guerre comme moyen de libération », une idée puissamment relayée par les médias mainstream iraniens de la diaspora, souvent pro-occidentaux et pro-israéliens. D’un côté, par des décennies de répression — et plus encore par sa réponse impitoyable aux soulèvements de 2022 puis de janvier 2026 —, le régime n’a pas seulement fermé l’horizon de la réforme ; il a brouillé les frontières mêmes entre destruction et délivrance, entre anéantissement et salut. De l’autre, après les massacres de janvier 2026, le courant royaliste a tenté de présenter l’appel à une intervention militaire américano-israélienne comme l’expression d’une « volonté nationale », allant jusqu’à qualifier, après l’invasion du 28 février, cette offensive de « guerre humanitaire ». Ce faisant, il s’est enfermé dans une contradiction manifeste : se réclamer de la défense de l’intégrité territoriale — tout en désignant la gauche et les minorités ethnonationales comme des « traîtres antipatriotiques » — et, simultanément, appeler de ses vœux une attaque extérieure qui constituerait précisément une menace majeure pour cette même intégrité. Une telle posture, à quoi s’ajoute la banalisation des morts réduits à de simples « dommages collatéraux », relève d’un pragmatisme de droite qui finit par légitimer tous les moyens. Par ce biais, la violence est moralisée et affectivisée, au prix d’une dépossession des sujets de leur pouvoir d’autodétermination [24].

Nous ne sommes donc pas face à une cause unique, mais face à l’imbrication de deux dynamiques : la violence d’État et le travail idéologique des médias. Dans ce contexte, pour une partie de l’opinion publique, la guerre n’apparaît plus seulement comme destruction, ni comme le contraire absolu de la liberté ; elle peut aussi être perçue comme un moyen possible de sortir de l’impasse politique. Mais ce déplacement ne doit pas être interprété comme une simple adhésion de la société au militarisme. Il révèle une transformation plus profonde de l’imaginaire politique et de l’horizon du possible. Cette transformation doit être resituée dans une séquence historique plus large : celle de la montée du néofascisme, de la banalisation de la violence et de l’installation d’un véritable « régime de guerre » à l’échelle mondiale. Dans une telle configuration, la guerre n’est plus seulement un fait militaire : elle devient une grammaire politique. Elle brouille la frontière entre libération et destruction, confisque le langage de la liberté et présente l’intervention étrangère sous les traits du salut, de la stabilité ou de la transition. Dès lors, critiquer cette situation ne consiste pas seulement à condamner la République islamique, ni seulement à dénoncer la propagande des médias bellicistes. L’enjeu est de comprendre l’articulation entre ces deux niveaux : d’un côté, un pouvoir autoritaire qui, par la répression et le verrouillage politique, conduit la société à l’épuisement et à l’impasse ; de l’autre, des appareils médiatiques et idéologiques soutenus par les grands budgets de l’impérialisme, qui traduisent cette même usure dans le langage de la guerre, de l’intervention et de la restauration autoritaire, jusqu’à en normaliser la logique.

Lorsque Netanyahou invoque la liberté iranienne tout en larguant des bombes, il ne fait pas qu’instrumentaliser un langage émancipateur : il dépouille Femme, Vie, Liberté de son contenu féministe, populaire et anticolonial, pour le réinscrire dans une grammaire impériale. Cette captation a d’ailleurs été rendue plus facile par le silence, voire la complicité, d’une partie des féminismes libéraux occidentaux, prompts à se solidariser avec les Iraniennes contre le voile obligatoire, mais beaucoup moins enclins à reconnaître le génocide à Gaza et la domination coloniale israélienne. Car cette tendance envisage encore la défense de la Palestine à travers des regards racialisants et hostiles aux Arabes et aux musulmans, et se tienne à distance de tout horizon anticolonial radical dès lors qu’il pourrait bénéficier aux musulmans et aux peuples arabes, ou mettre l’Occident en cause.

Rien de tout cela n’est entièrement nouveau. Les puissances impériales ont souvent mobilisé le langage des droits des femmes, de la démocratie ou de la protection des minorités pour légitimer leurs interventions, en Irak comme en Afghanistan [25]. Ce qui distingue ici la séquence iranienne, c’est le degré auquel un tel discours a pu résonner dans une société dévastée de l’intérieur. Il ne s’agit pas, au sens fort, d’un soutien populaire à la guerre. Il s’agit plutôt du symptôme d’un épuisement historique, d’une dépossession politique et de la destruction systématique des alternatives internes.

Il faut toutefois ajouter un point décisif : la guerre n’a pas surgi dans un vide politique ou économique. Elle a été préparée de longue date par l’architecture coercitive des sanctions, principalement étasuniennes, qui ne constituent pas un simple arrière-plan diplomatique, mais l’un des modes par lesquels l’impérialisme organise la vulnérabilité des sociétés qu’il cible, comme cela a été le cas en Irak. En Iran, les sanctions n’ont pas seulement appauvri la population, aggravé l’inflation, désorganisé les conditions de reproduction de la vie et affaibli les capacités collectives de résistance ; elles ont aussi contribué à produire les conditions mêmes d’une escalade militaire. En installant durablement le pays dans une économie de siège, elles ont normalisé l’idée d’une exception permanente, renforcé les fractions rentières et sécuritaires de l’État, déplacé le coût de la crise sur les classes populaires et offert au régime un langage commode pour réorganiser sa domination [26]. Mais, dans le même mouvement, elles ont aussi préparé le terrain idéologique et matériel de la guerre : une société épuisée, précarisée, fragmentée et enfermée dans l’horizon de la survie devient plus exposée aux logiques de militarisation extérieure. Les sanctions apparaissent alors pour ce qu’elles sont souvent : non une alternative à la guerre, mais l’une de ses formes préparatoires, un instrument de pression impériale qui affaiblit les possibilités d’émancipation interne tout en rendant plus plausible, aux yeux de certains, l’idée qu’aucune issue ne serait désormais pensable hors de l’intervention. En ce sens, la responsabilité des États-Unis (et, dans une autre modalité, celle d’Israël) ne commence pas avec les bombardements : elle s’inscrit aussi dans cette longue production de l’asphyxie, de la désorganisation sociale et de la guerre comme horizon.

En d’autres termes, l’épuisement politique et social qui rend pensable, pour une partie de la population, une rupture venue de l’extérieur n’est pas le produit d’une seule cause. Il résulte de l’imbrication entre la violence impériale dont les sanctions constituent l’une des modalités, et la fermeture autoritaire imposée par le régime lui-même. La question décisive n’est donc pas de moraliser ce déplacement, mais d’en comprendre les conditions : quel type de régime pousse une partie de ses propres citoyennes à penser que les bombes d’un agresseur extérieur pourraient être moins insupportables que la continuité de la domination intérieure ? Comment expliquer que cette pensée, aussi fausse soit-elle, puisse à ce point se normaliser et se présenter comme dénuée de danger, alors que ses conséquences sont supportées collectivement, à un coût considérable, une fois seulement qu’il est trop tard ?

La responsabilité de la République islamique est ici décisive. En refusant toute reddition de comptes après 2022, en criminalisant la dissidence, en fermant l’espace civique et en interprétant toute revendication de justice à travers le prisme de l’infiltration étrangère, elle n’a pas seulement détruit les conditions du changement interne ; elle a aussi préparé le terrain sur lequel les puissances impériales pouvaient se présenter comme agents de libération. Cela d’autant plus qu’il existe en Iran un fort sentiment nationaliste, que les royalistes s’efforcent de capter à leur profit, tandis que le régime, du fait de la défiance profonde qu’il a lui-même engendrée, n’est plus capable de le mobiliser.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille mettre sur le même plan Israël et la République islamique. Une telle symétrie serait politiquement et analytiquement fausse. Israël demeure le principal agresseur extérieur : un État colonial de peuplement, soutenu par les États-Unis et l’Occident, engagé dans le génocide à Gaza, l’occupation de la Cisjordanie et un projet plus large de domination régionale militarisée. La République islamique n’est pas l’architecte de cet ordre impérial ; elle en est l’une des cibles, notamment via les sanctions, tout en demeurant un régime autoritaire, patriarcal et lui-même profondément impliqué dans la militarisation régionale, notamment en Syrie et en Irak. Les deux puissances ne sont donc pas symétriques. Mais elles sont imbriquées. Chacune utilise la guerre pour gérer sa propre crise : Israël par l’externalisation de la violence, la République islamique par l’invocation de la menace extérieure pour justifier la répression intérieure. Toutes deux mobilisent en outre la notion de « défense » pour légitimer des entreprises qui débordent largement le cadre défensif : d’un côté, l’intervention militaire iranienne en Syrie au nom de la sécurité nationale ; de l’autre, les frappes israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes. Cette confusion entre défense et attaque apparaît également dans les doctrines de guerre préventive, fondées sur une définition extensible de la menace « imminente », comme le rappelle Amir Kianpour dans un article récent [27]. Ce déplacement n’est pas seulement doctrinal ou stratégique : il engage aussi une transformation des catégories à travers lesquelles la violence est nommée, pensée et rendue intelligible.

C’est précisément dans cette articulation asymétrique qu’il faut situer la séquence récente en Iran. Si la révolution ouverte en 2022 a profondément érodé la légitimité de la République islamique, le régime est néanmoins parvenu à se recomposer partiellement après le 7 octobre 2023, puis plus nettement encore après la première attaque américano-israélienne de juin 2025 [28]. Le massacre de janvier 2026 a certes rouvert une crise aiguë de légitimité. Mais quelques semaines plus tard, une nouvelle offensive menée par l’État colonial de peuplement israélien et par les États-Unis impériaux a approfondi la séquence contre-révolutionnaire en étendant à l’Iran la même machinerie de violence impériale et la même logique coloniale déjà déchaînées à Gaza, au Liban et ailleurs en Asie de l’Ouest. Les bombardements menés sous de faux prétextes dans le cadre de cette guerre ont détruit des écoles (ne serait-ce qu’à Minab, dans le sud baloutche de l’Iran, où 168 élèves ont été tués), des hôpitaux et des infrastructures civiles, multipliant les crimes de guerre et faisant des centaines de morts. Pourtant, elle a aussi redonné au régime une part de la légitimité qu’il avait perdue, notamment sur le plan international et auprès de certains secteurs de la gauche mondiale. Il est même arrivé que cette gauche accorde davantage de poids au massacre des Iraniennes par le feu impérialiste qu’à leur massacre par les balles du régime lui-même. Ce déplacement n’a rien d’anodin. Il participe, même indirectement, à la restauration du pouvoir. Comme Khomeini l’avait répété durant la guerre Iran-Irak, « la guerre est une bénédiction pour la République islamique d’Iran » : non seulement un moyen de discipline et de préservation, mais aussi une ressource politique pour réimposer la cohésion, étouffer la dissidence et reconstituer la légitimité du régime dans la crise militarisée.

La guerre menée contre l’Iran en 2026 doit donc être comprise non comme une rupture avec la contre-révolution, mais comme son accomplissement militaire. Elle ne précipite pas mécaniquement la chute du régime. Elle peut, au contraire, prolonger la destruction, renforcer le nationalisme d’État et refermer davantage encore l’espace d’une transformation populaire autonome. Elle a également produit un renforcement spectaculaire de l’ethnonationalisme et de la cohésion politique interne : la confirmation rapide de Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide suprême en offre une illustration saisissante. Un régime qui se dit républicain, sans jamais l’avoir été pleinement, révèle ainsi plus ouvertement sa vérité monarchique : le pouvoir passe du père au fils. Et cela, sans coût politique majeur pour sa reproduction. Répression intérieure et guerre extérieure se sont ainsi mutuellement renforcées. Le régime sort de la séquence, militairement fragilisé, mais politiquement consolidé. Il a, en ce sens, prolongé sa propre survie. Alors qu’après le massacre de janvier 2026, sa chute pouvait encore paraître plausible à court terme, il s’est désormais assuré quelques années supplémentaires de consolidation. C’est là l’un des paradoxes les plus brutaux de la séquence : par la guerre et par sa médiatisation, les puissances impérialistes ont offert aux régimes dits « anti-impérialistes » un surcroît de légitimité, et donc un temps supplémentaire de reproduction politique. Dans ces conditions, la société civile se vide davantage, l’opposition se criminalise encore, les vagues d’exécutions visant les manifestantes arrêtées en janvier 2026 s’accélèrent au cœur même de la guerre, et toute issue émancipatrice devient plus difficile à frayer. La répression s’est déjà durcie. Selon plusieurs témoins, l’atmosphère rappelle à la fois les premières années de la Révolution et la décennie sanglante de la guerre Iran-Irak, lorsque le régime, à l’abri de l’état de guerre, massacra massivement l’opposition, notamment la gauche, pendant que les Basij, omniprésents, ouvraient le feu sans retenue sur la population.

Depuis un demi-siècle, les ressources d’un pays riche sont détournées de la reproduction sociale vers des priorités militaires, et ce sont les classes populaires qui en paient le prix. La guerre récente n’a fait qu’exacerber cette logique : au moins deux millions de personnes auraient perdu leur emploi, l’inflation va s’aggraver, et une grande partie des salariées du privé a été envoyée en congé forcé sans solde. Une force de travail déjà parmi les moins chères du monde est ainsi encore dévalorisée, au bénéfice d’une accumulation plus rapide et d’une exploitation renforcée. À cela s’ajoutent la coupure prolongée d’Internet et sa distribution inégalitaire, qui détruisent des moyens de subsistance tout en produisant une dépossession politique, en privant la société d’information, d’interaction et de visibilité sur sa propre expérience. Le durcissement sécuritaire complète ce dispositif : checkpoints, peur diffuse, omniprésence d’une extrême droite fanatisée, arrestations liées à l’accès à un Internet non filtré, et rétention des corps de militants exécutés. Ce qui se condense ici, ce n’est pas seulement l’effet d’une guerre, mais un même régime de militarisation, d’exploitation, d’asphyxie informationnelle et de terreur politique.

Dans ce sens, la guerre fonctionne ici comme une force contre-révolutionnaire. Elle discipline l’espoir, rétrécit l’imagination politique et réimpose des formes d’ordre patriarcales, nationalistes et étatiques contre l’horizon pluriel, féministe et subalterne ouvert par Jin, Jiyan, Azadî. Le défi politique est donc double : combattre l’impérialisme comme agression militaire et comme entreprise discursive de captation du langage de la liberté ; démanteler, dans le même mouvement, les structures autoritaires internes qui rendent cette captation plausible. Une politique anti-guerre à la hauteur du présent iranien ne peut donc être que simultanément anti-impérialiste et anti-autoritaire. Elle doit refuser le faux choix entre les bombes et le massacre, entre la dévastation et les prisons, entre l’intervention étrangère et la répression intérieure. Autrement dit : retrouver le contenu révolutionnaire de Jin, Jiyan, Azadî comme horizon vivant, contre toutes les forces qui s’efforcent, aujourd’hui encore, de faire passer la destruction pour le salut.

Si l’on suit cette logique à travers la séquence récente, le massacre de janvier et la guerre récente cessent d’apparaître comme deux événements séparés : ils constituent deux phases d’un même processus contre-révolutionnaire, engagé dans la fermeture de l’horizon ouvert en 2022 par le soulèvement révolutionnaire de « Jin, Jiyan, Azadî ». Entre ces deux phases s’est interposée la tentative des forces de droite et monarchistes de l’opposition de récupérer le soulèvement de Jina dans un sens droitisé. Dans ces trois moments, ce qui est pris pour cible n’est pas seulement le pouvoir ou ses adversaires, mais la possibilité même d’une transformation émancipatrice de l’intérieur et par en bas : celle d’une révolution populaire, autrement dit de cette troisième voie ouverte avec force par le soulèvement de Jina en 2022.

Dernier mot

L’Iran ne peut être compris que à travers la confrontation entre deux horizons. Le premier, ouvert par Femme, Vie, Liberté, est un horizon émancipateur fondé sur la justice sociale, la pluralité et la transformation par en bas. Il représente aujourd’hui un bloc anti-guerre, mais aussi une force politique portant des mots d’ordre comme « Ni République islamique ni monarchie », c’est-à-dire l’affirmation d’une troisième voie dans un contexte de forte polarisation. Le second est un horizon contre-révolutionnaire qui prend des formes diverses — théocratique, réformiste, monarchiste, campiste, militarisée ou impériale — mais qui converge dans le refus de cette possibilité. La restauration autoritaire ne repose pas sur la seule répression. Elle opère aussi par la captation des symboles, la diabolisation des alternatives de gauche, la fabrication d’ennemis intérieurs, l’épuisement de l’imagination démocratique et la légitimation de la guerre comme solution à la crise. Après 2022, puis plus encore après janvier 2026, l’épuisement, la désillusion et le souvenir accumulé des séquences de 2009, 2017 et 2019 ont permis à la fois à la République islamique et à certains secteurs de l’opposition en exil de réaffirmer des logiques étatistes, qu’elles soient théocratiques ou nationalistes, et de contenir une ouverture révolutionnaire dans les cadres familiers de la sécurité, de la masculinité et de l’ethnonationalisme.

Mais la violence même de cette contre-révolution a aussi révélé, en creux, la puissance de ce qu’elle cherchait à écraser. Derrière l’acharnement répressif, derrière la droitisation des discours, derrière la militarisation intérieure et extérieure, se laisse encore entrevoir la trace insistante d’une révolution interrompue. En ce sens, la répression de Jin, Jiyan, Azadî n’a pas marqué la fin du mouvement ; elle a attesté de sa profondeur. Elle a rendu visibles l’imbrication du genre, de la classe, de la race et du territoire dans l’ordre autoritaire iranien, tout en ouvrant un horizon de solidarités plurielles qui continue de hanter le présent, y compris après la guerre impérialiste de 2026. َ Ainsi, dans chaque moment, ce qui a été visé n’est pas seulement une opposition, ni seulement une population. C’est la possibilité même d’un Iran fondé sur l’égalité, l’autonomie, la pluralité et la justice sociale.

L’intervention extérieure n’achève pas la révolution ; elle la nie. Mais il faut ici distinguer les rationalités américaine et israélienne. Washington ne veut ni un Iran libre ni, en principe, un Iran livré à une guerre civile incontrôlable ; il veut un Iran neutralisé : militairement affaibli, politiquement discipliné, mais suffisamment stabilisé pour redevenir gouvernable dans l’ordre régional, ne plus perturber la circulation du capital ni les flux énergétiques, et cesser d’être un facteur de risque pour le pétrole. C’est pourquoi la fragmentation durable du pays contredit aussi, en partie, la logique américaine : elle renchérit les coûts, dérègle les marchés et rend l’issue moins maîtrisable. Les flottements de Washington sur le « regime change », la recherche récurrente d’un off-ramp et la sensibilité au prix de l’énergie vont dans ce sens. La logique israélienne est autre : moins stabiliser l’Iran que l’abaisser durablement, jusqu’à empêcher qu’y subsiste, au-delà du régime, toute capacité stratégique susceptible de redevenir une menace. Le précédent syrien est éclairant : après la chute d’Assad, Israël a détruit une grande partie des capacités militaires syriennes et a plaidé pour une « Syrie faible » ; aujourd’hui encore, sa doctrine tend vers une guerre longue, faite de zones tampons, d’attrition et de dégradation permanente. La poursuite de la guerre dira donc quelle ligne l’emporte (celle d’une stabilisation impériale à l’américaine ou celle d’une ruine stratégique poussée par Israël) et jusqu’où Washington se laissera entraîner dans cette seconde logique. Cette convergence n’allait d’ailleurs pas de soi : le projet israélien de guerre a longtemps buté sur des réticences à Washington et n’a trouvé sa pleine fenêtre qu’avec Trump.

Dès lors, l’avenir démocratique de l’Iran dépend d’une condition décisive : la préservation de l’autonomie politique des luttes populaires. Cela suppose de rejeter simultanément les logiques de guerre imposées par les puissances impériales ainsi que la République islamique, la restauration monarchique, le réformisme qui accompagne la fermeture de l’horizon. Autrement dit : refuser tout à la fois les bombes, le massacre, l’exécution, et les fausses alternatives. Car c’est seulement depuis cet espace fragile, assiégé, mais toujours vivant que peut encore se reformuler l’horizon ouvert par Femme, Vie, Liberté.

Somayeh Rostampour

[1Pour une contre-histoire de la révolution iranienne, nous renvoyons vers cet excellent texte de la bibliothèque des émeutes que nous avions exhumé des nos archives en 2022 : Offensive d’Iran.

[10Les parallèles avec d’autres soulèvements féministes, tels que Ni Una Menos en Amérique latine, sont frappants. Dans les deux cas, des imaginaires radicaux de justice de genre et de refus collectif se sont heurtés à des réactions carcérales, militaires et idéologiques. Ce qui se dessine à travers ces différents contextes, c’est ce que Verónica Gago appelle une architecture globale du backlash : les manifestantes sont criminalisées, les technologies de répression circulent à l’échelle transnationale, et la guerre devient un moyen de discipliner le désir politique.

[11La gauche en Iran a toujours bénéficié d’une tradition solide, en raison de la proximité du pays avec l’Union soviétique et ses colonies. Pendant la période constitutionnelle, les mouvements de justice sociale, les sociaux-démocrates et les groupes influencés par la révolution russe furent rapidement réprimés par les forces religieuses conservatrices, la noblesse féodale, puis par l’État central. Dans les décennies suivantes, notamment après la formation du Parti Tudeh dans les années 1940 et l’expansion de son influence parmi les travailleurs, les intellectuels, les femmes et même l’armée, la peur structurelle du communisme s’est étendue à l’ensemble de l’État et de la cour royale, culminant avec le coup d’État de 1953, soutenu par les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui renversa le Premier ministre Mohammad Mossadegh. Cet événement marqua un tournant décisif dans la répression systématique de la gauche en Iran.

[12Lisez l’article de Yashar Darolshafa (militant politique de gauche ayant passé plus de quatre ans en prison en Iran ces dernières années) intitulé « Assez de plaisanteries ! Ceci est le fascisme ! » (en persan) sur le lien suivant : https://www.radiozamaneh.com/876428/

[15La violence d’État — un massacre inédit dans l’histoire moderne de l’Iran, devenu impossible à nier frontalement après les tueries de masse — n’y est reconnue qu’à la marge, puis constamment recontextualisée au profit de considérations relatives à l’ordre, à la stabilité, à la sécurité et au rejet de l’ingérence. En attribuant encore à l’État un certain « crédit de confiance », en présentant comme « véritablement compétitives » des élections pourtant structurellement verrouillées, en minimisant la contrainte institutionnelle du voile obligatoire notamment dans l’éducation nationale, ou en suggérant, au terme d’une semaine de carnage, qu’« avant la coupure d’internet le débat n’avait peut-être jamais été aussi ouvert en Iran », ce texte participe à l’euphémisation de l’autoritarisme iranien et à la minoration de la rupture politique qui traverse la société au moins depuis 2017. Il relève en réalité davantage d’un désir personnel que d’une description fidèle de la situation. Voir : https://aoc.media/analyse/2026/01/13/que-se-passe-t-il-en-iran/?fbclid=IwY2xjawQbyD5leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFIWnFiaDdlSUlYT2kxcHdwc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHm6elr7SXbcqnftegtKmB06SpBH-qeLBTjMu2v2bThDsBCvfwGCx2m7T5mbl_aem_DqdNqNG1OoXO2sZce6J4EA

[16cette formule est employée par Amir-Parviz Pouyan en 1969, dans son texte polémique ayant le même titre, rédigé peu après la mort de Jalal Al-e Ahmad.

[25Comme l’ont montré les cherchaurses comme Lila Abu-Lughod and Mahmood Mamdani.

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