Le 5 octobre 2026 la présidence de la Sorbonne nouvelle a fait intervenir les forces de l’ordre en réponse à un blocage, décidé par une assemblée générale rassemblant des centaines d’étudiants. L’évacuation s’est accompagnée d’un cortège de violences contre les étudiants et contre les personnels (qui n’ont pas été mis au courant de l’intervention imminente des forces de « l’ordre » sur leur lieu de travail) [1].
L’université a ensuite été fermée du 5 au 20 octobre. Désavoué de toute part, le président et son équipe ont annoncé le 19 octobre leur démission prochaine, fixée au 11 décembre. À la réouverture du campus Nation le 20 octobre, une occupation a été décidée et les étudiants, ainsi qu’un certain nombre de personnels enseignant, ont organisé des cours libres et d’autres événements sur le campus [2]. Le président étant « empêché » à partir du 21 octobre, la direction générale des services, prétextant que certaines normes de sécurité incendie n’avaient pas été respectées par les occupants, a demandé aux forces de l’ordre d’évacuer pour la seconde fois l’université le 22 octobre au soir [3].
Les rêves sont toujours empêchés par des gens qui ne savent pas rêver
Les images des CRS pénétrant par centaines dans l’Université sont terribles, glaçantes, impardonnables. Elles me dégoûtent, me font honte de ma propre lâcheté : tous, vacataires, maîtres de conférence, professeurs, membres du personnel, nous devrions, dès que de telles horreurs parviennent à notre connaissance, nous précipiter sur les lieux, aller défendre les étudiants, protester, filmer les pratiques policières innommables. Et que faisons-nous ? Rien pour la plupart. Une indifférence terrible paralyse tant d’enseignants chercheurs, convaincus que leur travail contribue au progrès de l’humanité commune, mais incapables de percevoir l’inhumanité de semblables actes et la complicité dont ils se rendent coupables. Où sont-ils ? Que pensent-ils ? Pensent-ils même ? Ont-ils la moindre opinion ? Sont-ils encore terrés chez eux, occupés à organiser un « distanciel » dont l’unique but est de « faire comme si » tout était normal, sous contrôle, de nier qu’il se passe quelque chose, de s’extraire de la masse bruyante de la vie politique pour mieux reproduire leur domination, leur capacité de décider qui valide l’enseignement ou non, qui passe à l’année suivante ou non ? Est-ce là leur unique contribution à ce moment où toute la société en mouvement se révolte, se réveille, rompt l’insignifiance du quotidien et rêve à nouveau ? « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » tout le monde connaît cette maxime, répétée à l’envi par tant de médiocres. Méditez-la ! Le palais de la connaissance, isolé des turbulences de la vie, n’existe pas ; il n’a jamais existé et n’existera jamais. Regardez les visages des étudiants à qui vous enseignez, regardez-les bien : l’Université est à eux, pas à vous. Souvenez-vous-en.
Une masse sombre de policiers en armure, casqués, boucliers à la main, pénètre dans l’enceinte d’un espace occupé par des étudiants, brutalise des gens très jeunes, agresse, arbore des insignes fascistes : combien de fois avons-nous vu de telles images odieuses ! Combien de fois devrons-nous les supporter encore ? Dans le cas de la Sorbonne Nouvelle elles ont été rendues possibles par la petitesse, l’étroitesse d’esprit et le zèle empressé d’une présidence qui n’a eu de cesse de se réclamer de la « démocratie », qui a accablé le personnel et les étudiants de l’université de ses promesses de « dialogue », de ses revendications à « l’ouverture ». Ces gens ne sont bons qu’à une seule chose : appeler la milice dès que quelqu’un a une idée, dès que quelque chose de nouveau, d’imprévu, surgit devant leurs yeux ébahis et soupçonneux. Ce sont des préfets, des sergents de ville : un ballot de foin à gauche plutôt qu’à droite et la panique gagne les rangs, ils se ruent sur leurs téléphones rouges, ils composent hâtivement des numéros, confient leurs angoisses à une oreille policière attentive. Mais ne les accablons pas et rendons-leur justice : avant de raccrocher, ils glissent, miséricordieux : « Frappez avec discernement ». Alors, réconfortés dans leur être, ils partent se coucher, apaisés, convaincus d’être des médiateurs, des diplomates, des gens capables de résoudre par le dialogue les conflits, de grands hommes, des politiques promis à une brillante carrière ! Quel zèle ! Quel empressement quand ils accourent ventre à terre pour devancer les attentes, anticiper ce que le Ministère désire ! L’Université ne leur appartient pas. L’Université n’appartient pas au conseil d’administration, pas à la direction des services, pas au ministère ni à quelque autre paltoquet de l’exécutif que ce soit. Si cela ne leur convient pas, qu’ils s’en aillent ! L’Université appartient aux étudiants : c’est eux qui devraient en élire le président (si président il doit y avoir), qui devraient gouverner, décider, organiser. Mais de grâce, débarrassez-nous de ces bureaucrates craintifs qui, après avoir envoyé les miliciens corrompus et imbéciles maltraiter les jeunes personnes dont ils ont la charge, tremblent comme des feuilles en passant devant les quelques inscriptions qui rappellent à leur conscience les méfaits dont ils sont les auteurs. Comment - disent-ils - vous osez me nommer ? Vous osez rappeler à tous la servilité remarquable dans la répression qui est la mienne ? Et pourtant oui, en dépit des menaces proférées par ce ramassis d’adjudants, les étudiants brutalisés osent. Ils nomment. Ils savent. Ils accusent ; et nous leur donnons raison.
Il existe une vérité bien cachée dans la cervelle des « démocrates » de la Sorbonne nouvelle, qui habite leurs âmes étroites à toutes les heures du jour et qui les tient éveillés jusque dans la nuit profonde : ces gens ont peur de leurs propres étudiants. Dès qu’ils aperçoivent des jeunes gens qui pensent, qui remettent en question, qui s’organisent, qui sont émus par les injustices du monde, leur esprit policier s’agite : l’ordre serait-il menacé ? Alors ils essayent de comprendre ; se rendent-ils auprès des étudiants mobilisés, viennent-ils assister aux AG, prennent-ils part à la parole redistribuée ? Non ! Quelle idée. Ils préfèrent déléguer, se reposer sur des conseillers, lire la presse, allumer la télévision. Qu’apprennent-ils alors ? Les universités sont infiltrées par « l’ultra-gauche » (terme tout droit tiré des vieilles fiches cartonnées et jaunies d’une préfecture des années 60), des étudiants radicalisés « prennent en otage » leurs camarades innocents qui ont le bon goût de considérer la fac comme un lieu de passage [4], où l’on se promène d’une salle à une autre, où l’on obéit aux impératifs d’un emploi du temps, où l’on s’abstient de salir des murs bien blancs (bien gris souvent). La panique gagne les rangs : comment mettre fin à cette pensée nouvelle - à ce rêve nouveau - qui bouleverse la mécanique bien réglée des CM, des TD, des partiels, des conférences et des colloques ? Il faut le dire : un imaginaire profondément raciste habite ces personnes et explique leurs terreurs diurnes et nocturnes. Ils le nieront ; nous le savons. Cet imaginaire est apparu au grand jour ces dernières années, transparaissant dans l’incapacité de la présidence à agir et à se positionner, même de la plus petite et insignifiante manière que ce soit, contre le génocide mené par Israël à Gaza. Pire ! L’équipe présidentielle s’est appliquée avec un zèle effrayant à réprimer et à faire taire toute parole de soutien à la Palestine depuis 2023. La chose est accablante pour une université dite « des cultures » ; elle s’explique néanmoins par les affres traversées par ces pauvres bureaucrates, confrontés à une génération politisée et informée, mais aussi - comble de malheur à leurs yeux et là est le nœud du problème - peuplée en son cœur le plus actif et le plus engagé par des enfants d’émigrés qui osent réclamer des droits, qui osent faire valoir les causes décoloniales qui leur sont chères, qui n’acceptent plus d’être laissés pour compte, qui ne sont pas les agents passifs d’une « éducation » tombant en pluie sur eux mais qui s’éduquent eux-mêmes, qui s’organisent, qui se défendent et qui attaquent toutes les institutions, à commencer par l’État français, complices de crime de génocide en Palestine. C’en est trop pour les présidents, c’en est trop pour les membres conservateurs des conseils d’administration, c’en est trop pour le rectorat et pour le Ministère ! Mais leurs malheurs ne s’arrêtent pas ici : les étudiants réprimés dans leurs activités, attaqués en justice, verbalisés, pénalisés [5], osent répondre ? Ils osent poursuivre leur mobilisation ? Ils osent menacer (pour certains inconscients) les grands démocrates-présidents ! Mais imaginez l’angoisse qui s’est emparée de ces hommes, imaginez les terreurs stupides qui peuplent dès lors leurs esprits (ils sont partout ! ils arrivent ! ils bloquent l’université, ils démolissent mon bureau !). Nous ferons grâce à notre lecteur des images racistes, crasseuses, qui doivent accompagner ce cortège mental nauséabond ; soyez cependant assurés qu’elles existent.
Mais nous ne voulons pas accabler tous ces directeurs, ces présidents, ces gens importants (mais pas trop). Ils ne sont, en fin de compte, que des idiots utiles, des exécutants, comme il y en a toujours dans l’histoire par milliers : les vrais acteurs sont ailleurs. Nous souhaiterions à cet endroit leur rappeler que si le présent texte est bien cruel à leur égard, ce n’est que le résultat de la révolte soulevée en nous par leurs propres actes : nous sommes dégoûtés par ce qu’ils font, non ce qu’ils sont - et nous ne les connaissons pas. Nous, tout comme les étudiants, ne voulions, dans le fond, que les voir beaux et courageux, nous voulions les voir engagés, les voir faire face à leur hiérarchie, faire face au macronisme, faire face à la gestion policière des conflits. Et quelle beauté, quelle image de courage les auraient auréolés s’ils avaient admis l’existence d’un génocide en Palestine, s’ils avaient défendu l’occupation, s’ils étaient venus parler avec les étudiants le 5 octobre, s’ils avaient rassuré ces jeunes esprits enflammés, s’ils avaient promis de ne pas faire appel à la police et à ses brutalités. S’ils s’étaient tenus devant eux libres de craintes, alors peut-être, en voyant réunis tant de visages jeunes, intelligents, ouverts, auraient-ils été libérés de leurs terreurs nocturnes, peut-être auraient-ils compris ce qui agite le pays tout entier, peut-être même auraient-ils été saisis quelques instants par l’enthousiasme extraordinaire de la jeune génération, peut-être se seraient-ils pris à rêver un instant. Les gens libérés de la peur, de la fascination pour l’ordre, du racisme, sont grands et beaux. Les universités occupées en sont l’image, inspirez-vous-en !
Partout les idées y fleurissent, partout la parole contestataire s’y libère, partout l’autorité y est moquée. L’espace du campus, de minute en minute, change de visage : là où la froideur régnait (salle D487, D503, D876...), la chaleur reprend du terrain. Des dessins, des fresques fleurissent, des pancartes nouvelles apparaissent, des pièces insignifiantes, enfin pleinement habitées, prennent de nouvelles fonctions et ce petit monde cloisonné en salles, en amphithéâtres numérotés dans lequel on passe passivement, au gré des caprices du planning figé, change de visage et prend une teinte nouvelle ; celle de la liberté. L’université n’est jamais autant possédée et chargée de sens que lorsqu’elle est occupée : les étudiants la peuplent, la redéfinissent, ils s’exercent à la parole politique (la vraie), à la vie en commun (la vraie) et parviennent enfin, pour quelques jours, quelques semaines, à vivre ce renouveau, ce printemps étrange, qui est celui de l’ouverture des possibles. Tout était institué (salles, horaires, comportement attendu etc.), les étudiants devaient recevoir et se conformer. Ils peuvent, à présent qu’ils perçoivent clairement les frêles bases (et, disons-le, l’illégitimité fondamentale) d’une institution qui s’est imposée à eux, vivre l’université qu’ils veulent ; ils peuvent vivre, temporairement et par fragments, la vie qu’ils choisissent, selon les modes qu’ils choisissent, et qui débute par cette contemplation si rare et si belle de l’ouverture de l’horizon, ordinairement si restreint, de l’infini des possibilités de la vie humaine. Nous serons accusés de naïveté, nous le savons. Mais qu’importe, nous ne le sommes pas. Nous savons très bien que les occupations universitaires sont des phénomènes complexes, qu’elles manquent souvent un grand nombre de leurs objectifs (définir : objectifs), qu’elles finissent parfois mal (définir : mal), qu’elles déçoivent parfois ceux qui y ont participé (définir : décevoir). Il est difficile de tenir une occupation dans la durée, la logistique impliquée est immense, les défis sont innombrables et la vie normale des occupants, à l’extérieur, ne cesse pas pour autant. Les universités occupées parfois se vident. Les lieux, désertés de la majorité des occupants initiaux, deviennent parfois effrayants et lugubres. Mais qu’importe : tous ceux qui participent à tels événements le savent, les instants passés dans les universités occupées sont précieux, ce sont des moments de rêve, des moments de collectivisme, des moments de liberté qui rendent à tous l’existence plus légère et dont les souvenirs, encore chéris bien des années plus tard, demeurent vifs à l’esprit de tous. Ceux qui ont connu Tolbiac occupée en 2018 le savent : tant de difficultés ! tant de défis ! et pourtant tant de bonheur, tant de rêves, tant d’espoirs partagés. La flamme politique qui habite l’âme de ceux qui ont connu de tels mouvements est à jamais changée ; s’ils conservent un peu de son ardeur, ils demeureront convaincus que l’homme, capable de penser la collectivité, capable de questionner l’institué qui l’entrave, peut tout redéfinir, que rien n’est jamais figé, que la liberté est son seul principe, et qu’il a pour devoir de ne jamais cesser d’y rêver.
Et nous rêverons, nous rêverons toujours plus loin. Vous n’avez encore rien vu.
Vive la Révolution !
Un membre du personnel enseignant de la Sorbonne nouvelle






