Halimi/Traoré Sur le mélange des genres

Ivan Segré

paru dans lundimatin#277, le 1er mars 2021

A l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Ilan Halimi, assassiné par le « gang des barbares » en 2006, plusieurs rassemblements ont eu lieu en France le dimanche 14 février afin d’honorer sa mémoire, dont deux à Paris.

Illustration : Zoran Antonio MUSIC, Nous ne sommes pas les derniers
Sur le site Times of Israël, le 9 février, les deux commémorations parisiennes étaient annoncées en ces termes :

« 15 ans après la mort d’Ilan Halimi, une commémoration sera organisée ce dimanche 14 février à 14h, au jardin Ilan Halimi, 54 rue de Fécamp dans le 12e arrondissement de Paris. La cérémonie, « contre les crimes antisémites et tous les actes racistes », est organisée par le Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes, le Collectif des Juifves VNR, le Mémorial 98 et les Juives et Juifs révolutionnaires. D’autres organisations juives, de lutte contre l’antisémitisme, antiracistes, de gauche et d’extrême gauche soutiennent l’évènement. Un autre rassemblement organisé par la Ligue de défense juive aura lieu au même moment, dimanche à 14h, au 229 boulevard Voltaire dans le 11e arrondissement de Paris, adresse de la boutique où travaillait Ilan Halimi. [1] »

De l’extrême gauche (« Juives et Juifs révolutionnaires ») à l’extrême-droite (« Ligue de défense juive »), un essaim d’associations, juives et non juives, célébrait donc ce jour-là la mémoire d’Ilan Halimi, mais pas au même endroit. Car du drame, les uns et les autres ne tiraient pas les mêmes leçons. Les uns se réunissaient au jardin Ilan Halimi contre l’antisémitisme et tous les racismes ; les autres se réunissaient boulevard Voltaire à l’appel de la Ligue de défense juive et il s’agissait cette fois de s’en tenir exclusivement à la lutte contre l’antisémitisme, quelque forme qu’il prenne. Si les deux rassemblements s’évertuaient à rendre un même hommage, leurs mot d’ordre n’en était pas moins divergents. Et de fait, la Ligue de défense juive se targua bientôt d’être venue défier le rassemblement gauchiste qui prétendait verser des larmes de crocodile en mémoire du martyr. C’est la marque de la LDJ : rouler des mécaniques. Appelons-cela leur Roman touch. Mais bien au-delà de l’incident, réel ou fictif, ce qu’il importe de retenir, c’est le petit séisme que provoqua ce rassemblement d’extrême-gauche, dont les ondes secouèrent tant les apôtres du « progressisme antisémite » que ceux de la « réaction philosémite ». Voici le compte-rendu qu’en donna le site Times of Israël :

« Dimanche après-midi, une centaine de personnes se sont réunies boulevard Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris, devant l’adresse de la boutique où travaillait Ilan Halimi. Le rassemblement était organisé à l’appel de la Ligue de défense juive. Un autre rassemblement – d’extrême gauche celui-ci – a eu lieu au même moment au jardin Ilan Halimi. Il était organisé par le Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes, le Collectif des Juifves VNR, le Mémorial 98 et les Juives et Juifs révolutionnaires. Il était soutenu par de nombreuses organisations antifascistes, de gauche et d’extrême gauche, notamment le Comité Adama Traoré, le Nouveau parti anticapitaliste, l’Union nationale des étudiants de France ou encore l’Union communiste libertaire, ainsi que par la Ligue des droits de l’homme, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples et SOS Racisme [2]. »

Or, prévenait en titre le site en question, le « rassemblement d’extrême-gauche au jardin Ilan Halimi a causé la polémique ». Disons plutôt qu’il a gêné, parce qu’on craint que cela ne modifie les termes d’un clivage fabriqué qui convient à beaucoup : les Juifs du côté des forces de l’ordre et du gouvernement, les Noirs et les Arabes du côté des forces du désordre et des rebelles. Qu’un rassemblement en hommage à Ilan Halimi rende conjointement hommage à Adama Traoré, voilà par conséquent qui pourrait bien relever du scandale, au sens littéral de ce qui fait achopper un ordre convenu des choses. Posons donc la question, puisqu’elle fut posée depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême-gauche : était-il bienvenu de rendre conjointement hommage à Ilan Halimi et à Adama Traoré ?

Pour les uns, un tel hommage conjoint était indécent, puisque Ilan Halimi fut victime d’un homicide volontaire dont la motivation était, de toute évidence, non seulement crapuleuse mais antisémite, et dont la forme était particulièrement odieuse, tandis qu’Adama Traoré est mort accidentellement, la responsabilité des gendarmes impliqués ne relevant, si c’est prouvé, que de la non-assistance à personne en danger, mais certainement pas de l’homicide volontaire.

Pour les autres aussi un tel hommage conjoint était indécent, mais pour une autre raison, à savoir que l’assassin d’Ilan Halimi a été reconnu coupable par la Justice et condamné pour son crime, qu’il purge une peine de prison à perpétuité, qu’il était un individu lambda et non un représentant des forces de l’ordre, enfin que les plus hautes autorités de l’Etat ont dénoncé le crime odieux, tandis que la mort d’Adama Traoré est un dossier gênant rangé dans le placard et que son nom est imprononçable par ces mêmes autorités de l’Etat. C’est pourquoi il est un drapeau pour les rebelles assoiffés de justice, comme peut l’être le nom de Georges Floyd aux Etats-Unis.

Pour sûr, les raisons des uns et des autres sont fondées. Ce qu’il ne peut pas être question de leur accorder, en revanche, c’est que l’hommage conjoint à Halimi et Traoré n’ait pas été bienvenu, et fondé en raison. Car qui oserait contester que l’un et l’autre, Halimi et Traoré, seraient aujourd’hui vivant s’ils n’avaient été Juif ou Noir ?

Ilan Halimi a été kidnappé, puis il a été gardé prisonnier dans des conditions dont se scandaliserait le plus aguerri des taulards, il a été torturé par ses matons, enfin aspergé d’acide et abandonné à une mort lente, parce qu’il était Juif. Cela ne fait aucun doute. Comme il ne fait aucun doute que les préjugés antijuifs, dont l’histoire est millénaire, sont aujourd’hui encore vivaces en France, comme ailleurs.

Qu’en est-il maintenant de la mort d’Adama Traoré ? (Je recommande à ce sujet la vidéo accessible sur le site du journal Le Monde, parce que sa reconstitution des faits est précise et didactique [3]). Le 19 juillet 2016, Adama Traoré croise par hasard trois gendarmes alors qu’il est en possession de 1000 euros et d’une pochette d’herbes de cannabis ; il prend la fuite à vives enjambées ; il est rattrapé par un gendarme qui le menotte ; mais un individu X, témoin de l’arrestation, intervient, prend à parti le gendarme et permet à Traoré de s’enfuir de nouveau à vives enjambées ; hélas, il fait un malaise, s’affale à l’entrée d’un immeuble ; un habitant du rez-de-chaussée le recueille, et voyant que l’individu en proie à un malaise porte des menottes, il juge préférable, apparemment, d’appeler la police plutôt que le Samu. Les gendarmes arrivent sur place peu après, découvrent Traoré affalé sur le sol. Est-ce qu’il s’est endormi là, pensant avoir trouvé un appartement vide où jouir d’une bonne sieste après sa course-poursuite victorieuse avec la police ? Ou est-ce que l’individu qui, pour une raison que les gendarmes ignorent encore, a pris la fuite lorsqu’ils s’apprêtaient à le contrôler, est victime d’un malaise suffisamment grave, et invalidant, pour rester affalé sur le sol d’un appartement dont le propriétaire n’est assurément pas un ami ? Que se passe-t-il alors dans la tête des trois gendarmes qui interpellent l’individu qui leur a fait faux bond quelques minutes auparavant et observent chez lui, à présent, les symptômes d’une détresse respiratoire ? Je l’ignore. Ce qui est acquis, puisqu’ils l’assurent eux-mêmes, c’est qu’ils l’ont interpellé suivant les normes, l’immobilisant avec leurs genoux, lui liant les mains derrière le dos avec des menottes (car Traoré s’était défait de l’une de ses menottes), puis l’introduisant à l’arrière du véhicule de police. Arrivés sur les lieux peu après 17h30, les gendarmes s’en retournent au poste à 17h40, ce qui leur prend une minute en voiture, sirène pompante. Arrivés sur place, ils constatent que décidément l’individu qui, quelques minutes auparavant, a fui à toutes enjambées en voyant des gendarmes n’est plus en pleine forme : évanoui, il s’est uriné dessus durant le court trajet.

Reprenons : un individu en fuite pour des raisons inconnues est retrouvé affalé dans l’appartement d’un citoyen en règle ; il a dû mal à respirer ; conduit au poste de police, il s’évanouit et s’urine dessus. Que font alors les gendarmes ? Eh bien, ma foi, comme l’individu ne tient pas debout, il l’allonge sur le sol, face contre terre, les mains menottées dans le dos. Et puis, comme il ne bouge décidément pas, ils appellent les pompiers. Il est 17h44. Et en attendant les pompiers, ils regardent l’individu menotté ; plus exactement ils le gardent. Car il ne s’agit pas de le laisser s’enfuir une seconde fois. Dans leur témoignage, ils expliquent : « nous n’étions pas encore sûr qu’il était vraiment inconscient et qu’il ne simulait pas ». Ce n’est qu’une fois son décès déclaré qu’ils en ont pris conscience, semble-t-il. Jusque-là, l’hypothèse des gendarmes était donc qu’ils avaient surpris l’individu fuyard durant sa sieste et qu’il faisait vraisemblablement pipi au lit, à l’instar, peut-être, de certains de leurs collègues.

J’ai l’air de moquer la gendarmerie. Soyons réglo : tandis que les gendarmes concernés prétendent avoir placer l’individu en Position Latérale de Sécurité une fois constatée son inertie physique, un autre gendarme témoigne être sorti du poste et avoir vu dans la cour un individu étendu sur le ventre, les mains menottées dans le dos, la face posée contre le bitume. Il dit ce qu’il a vu. Il n’a pas eu la droiture d’interroger ses collègues sur ce dont il était témoin, un bref instant, ce jour-là, entre 17h41 et 17h44, mais il a eu celle de dire ce qu’il a vu. Et le témoignage des pompiers, nous allons le voir, confirme. En outre, l’appel des gendarmes aux pompiers est plutôt singulier : expliquant d’abord que l’individu est en position latérale de sécurité, le gendarme affirme aussitôt après qu’il est « allongé sur le ventre ». Le pompier qui a reçu l’appel devait avoir déjà eu affaire avec les Sherlock Homes de la brigade en question, et il aura donc préféré ne pas perdre de temps en paroles et envoyer une équipe sur place, laquelle est arrivée sur les lieux à 17h50. Le camion de pompier a dû manœuvrer pour entrer dans la cour de la brigade : il y avaient des barrières qu’on n’avait pas jugé bon d’enlever dans l’attente des premiers secours. Car en fait de premiers secours, mieux vaut apparemment ne pas compter sur certains gendarmes. Du moins c’est l’expérience qu’a faite Adama Traoré ce jour-là, allongé sur le ventre, face contre le bitume, les mains menottées dans le dos, en proie à une détresse respiratoire qui a manifestement tourné à l’évanouissement. L’individu fuyard est sous contrôle, les pompiers sont prévenus. « Une partie de baby-foot à la cafèt ? »

Le premier pompier à parvenir à proximité d’Adama Traoré témoigne : « Quand j’arrive sur la victime il y a du monde autour mais personne ne s’en occupe. La victime se trouve sur le ventre, face contre terre ». A présent, les pompiers ont pris les choses en main : ce n’est plus un individu fuyard, on ne sait trop pourquoi, surpris durant sa sieste, c’est une « victime ». Hélas, rien n’y fit. Il était trop tard pour lui porter secours. Un temps précieux, vital, fut perdu entre le moment où Adama Traoré a été retrouvé affalé dans l’entrée d’un immeuble et le moment où les pompiers lui ont porté les premiers secours. Autour de vingt minutes, durant lesquels personne n’a jugé utile d’appliquer les gestes élémentaires : appeler d’urgence le Samu, pratiquer un massage cardiaque pour stimuler le cœur de la victime, un bouche à bouche pour stimuler ses poumons. Ces vingt longues minutes ont été fatales au fuyard surpris durant sa sieste. A 19h, Adama Traoré est déclaré décédé d’un arrêt cardiaque dans la cour d’une brigade de gendarmerie. Le soir, les quartiers de la ville s’embrasent. C’est leur hommage funèbre à l’ami disparu.

Est-ce l’interpellation qui a été fatale à Adama Traoré ? C’est ce que semble soutenir sa famille. Trois gendarmes mettant leurs genoux sur le corps inerte d’un individu en proie à un malaise respiratoire, c’est possiblement létal. A tout le moins, concédons que ce n’est pas un premier secours. Les trois gendarmes soutiennent, eux, pour leur défense, que l’individu fuyard est mort d’un malaise, vraisemblablement dû à sa fuite à toutes enjambées, et peut-être aussi à une constitution physique fragile. Je suis bien incapable d’apprécier les arguments des uns et des autres. Mais une chose est certaine : si en découvrant ce fuyard inerte, on l’avait traité comme une victime plutôt que comme un coupable, il avait une chance de s’en sortir. Or, de quoi était coupable Adama Traoré ? Ses mille euros et sa pochette d’herbes de cannabis retrouvés dans sa poche n’étant alors connus que de lui seul, il était coupable d’une seule et unique chose : être un nègre en fuite.

Le dimanche 14 février des gens se sont réunis à l’appel de plusieurs organisations dont le Réseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR) pour rendre hommage aux victimes de l’antisémitisme et de tous les racismes, et pour rendre un hommage particulier à Ilan Halimi, sans cependant omettre de mentionner le nom d’Adama Traoré, tandis qu’était lu un message de soutien adressé par Assa Traoré aux organisateurs. D’autres affirment préférer ne pas mélanger les chiffons et les serviettes, qu’ils aient pris fait et cause pour Halimi ou pour Traoré. Où se situe le véritable antagonisme ? Entre les partisans de Halimi et ceux de Traoré ? Ou entre les partisans de Halimi/Traoré et tous les autres, quels qu’ils soient ? C’est à vous de voir. Ce qui est certain, c’est qu’il en va bel et bien, ici, d’une inimitié radicale.

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