Nous sommes le 7 mai. Demain est férié – c’est heureux : la France fête sa libération. Entre les deux, peut-être, une rue se souvient. Elle déborde de paroles, de visions et de sensations qui débordent la mort. Ses entrailles bouillonnent et sont prêtes à éclater. C’est la rue des Vandales, des mendiants et des éclopés, des cadavres vivants que les Gardiens de la Nation veulent étouffer – ou encore tuer. C’est une rue de Sétif ou de Guelma, d’Alger ou de Constantine, de Tunis ou de Casablanca. C’est une rue qui n’appartient plus seulement à l’histoire algérienne. C’est une rue de Hà Nội, de Yên Bái, de Thiaroye, d’Antananarivo, de Pointe-à-Pitre ou de Saint-Domingue – puisque la francophonie du massacre colonial est transcontinentale. Et aujourd’hui, pour d’autres raisons emmêlées, c’est une rue de Beyrouth, de Téhéran, de Gaza ou de Naplouse. Et il faut renoncer à clore cette liste qui n’en pas finit pas.
Nous sommes le 7 mai. Il y a 72 ans à Diên Biên Phu, l’ordre colonial tombait d’une façon qui lui reste incompréhensible : l’événement est toujours impossible avant qu’il arrive. Ce qu’il reste de cette chute et cette grâce, ce n’est pas tant le triomphe et le monument, mais le souvenir qu’on peut toujours les faire tomber – cette impossibilité au seuil de l’événement. C’est une forme de la mémoire révolutionnaire qui passe par l’histoire indisciplinée où les morts et les vivants se connectent pour un nouveau départ : la marche des aberrants, des passages et des tunnels, la marche de ceux qui ont quitté la voie droite de l’histoire.
L’art naît de cette aberrance, habite sa marche (et meurt de subventions et de conférences). L’art ne sert à rien qu’à rendre inoubliable ce que nous sommes toujours capables de faire : résister à l’abjection du monde qui nous sort des yeux. Car il y a deux types de morts à discerner : les vivants-morts qui nous gouvernent – c’est ce qui organise l’abjection –, et les morts ingouvernables qui vivent encore – c’est ce qui y résiste. Il y a lutte des premiers contre les seconds : les morts ingouvernables n’ont pas scellé leur défaite. C’est pourquoi ils reviennent, ils crient, ils nous regardent et nous appellent : « je suis peut-être mort, mais j’ai vécu pour me libérer, même si personne ne s’en souvient, je porte encore en moi tous mes rêves inoubliables de libération ». Ce n’est pas une commémoration. C’est eux qui nous convoquent. C’est une mémoire qui exige des vivants de bouleverser leur présent. En aucun sens, on ne saurait classer ces morts-là. Ils ne tiennent pas en place dans un récit. Ils remontent et ils brûlent les yeux. En eux, entre eux et nous, il existe une énergie d’un type spécial qui circule, une énergie des cendres inextinguibles : tapie dessous, elle reste en puissance ; pour ne pas mourir, elle réclame du souffle.
Kateb Yacine n’est pas un historien. C’est un poète. Le poète comme un boxeur, un guerrier, un stratège. Le poète qui pense et lutte dans la langue et dépouille la pensée stratégique de son uniforme : le contraire du militaire, du bureaucrate et du romantique. Répétons : Kateb Yacine est un poète. C’est donc de l’âme qui pulse, du ventre et du cœur. C’est donc du souffle pour la germination de la matière. Pour cette raison, il sait pénétrer le champ de l’histoire indisciplinée : une histoire du sauvetage des possibilités que l’histoire a escamotées et qu’elle se refuse à elle-même.
Et, en effet, Kateb Yacine fait jaillir le cri des morts de Sétif et d’ailleurs. Prêtons l’oreille et nos entrailles. De cette rue des Vandales du Cadavre encerclé, il a arraché cette voix plurielle de Lakhdar ressuscité : « je dis Nous et je descends dans la terre pour ranimer le corps qui m’appartient à jamais ». Ce corps, c’est la rue assassinée. Ce que vous entendez n’est plus le monologue d’un homme tué pour rien. C’est le polylogue étoilé d’un peuple qui prend des airs d’eucharistie révolutionnaire : « ceci est mon sang », crie la rue par l’entremise de Lakhdar. Et nous répondons avec lui, en lui : « ici est notre rue ! » Nous le ressuscitons. Nous la ressuscitons.
Mais nous ne sommes pas Léviathan et nous ne mangeons pas de cadavres. Laissons-nous plutôt zombifier par ces fantômes sporulants – voilà l’amour. Ils crient à la mort qu’ils veulent vivre : en nous et au-delà – voilà la révolution. Car qu’est-ce d’autre que cette zombification, sinon la réalisation vraiment amoureuse de l’impératif à « faire l’âme monstrueuse » ?
La mémoire révolutionnaire ne s’hérite pas. Elle n’est pas déposée dans des palais – ou alors : dans les palais buccaux. Car elle est du type sporagineux en quête de bouche, de ventre et de cervelle. Elle veut particulièrement ta glande pinéale pour s’emparer de tes visions. C’est pourquoi elle exige une nouvelle éthique de l’hospitalité des fantômes. Une éthique capable d’accueillir et de rendre raison de cette autre naissance sans fécondation – ni mystique, ni théologique. La mycologie plutôt que la mythologie. Il n’y a rien à comprendre. Il n’y a qu’à prêter : l’oreille, les os, la peau et les entrailles. Le poème et le cri passent comme les courants d’air dans le crâne obscur du temps historique – on dirait qu’on respire, on dirait qu’on renaît. Gloire à Kateb ! et aux partisans de la poésie ! Ils sont seuls capables de voler les germes de libération aux cadavres pour les rendre à la poussée des mondes, les disséminer partout où il y a des hôtes et encore des chevauchements à venir.
Et tant pis pour les ironistes et les malins… Ce sera notre contribution la plus sérieuse et la plus joyeuse à la définition de l’amour révolutionnaire.
Atelier Oncléo
Texte de Kateb Yacine, Début du Cadavre encerclé, Monologue de Lakhdar
« Ici est la rue des Vandales. C’est une rue d’Alger ou de Constantine, de Sétif ou de Guelma, de Tunis ou de Casablanca. Ah ! l’espace manque pour montrer dans toutes ses perspectives la rue des mendiants et des éclopés, pour entendre les appels des vierges somnambules, suivre des cercueils d’enfants, et recevoir dans la musique des maisons closes le bref murmure des agitateurs. Ici je suis né, ici je rampe encore pour apprendre à me tenir debout, avec la même blessure ombilicale qu’il n’est plus temps de recoudre ; et je retourne à la sanglante source, à notre mère incorruptible, la Matière jamais en défaut, tantôt génératrice de sang et d’énergie, tantôt pétrifiée dans la combustion solaire qui m’emporte à la cité lucide au sein frais de la nuit, homme tué pour une cause apparemment inexplicable tant que ma mort n’a pas donné de fruit, comme un grain de blé dur tombé sous la faux pour onduler plus haut à l’assaut de la prochaine aire à battre, joignant le corps écrasé à la conscience de la force qui l’écrase, en un triomphe général, où la victime apprend au bourreau le maniement des armes, et le bourreau ne sait pas que c’est lui qui subit, et la victime ne sait pas que la Matière gît inexpugnable dans le sang qui sèche et le soleil qui boit. Ici est la rue des Vandales, des fantômes, des militants, de la marmaille circoncise et des nouvelles mariées ; ici est notre rue. Pour la première fois Je la sens palpiter comme la seule artère en crue où je puisse rendre l’âme sans la perdre. Je ne suis plus un corps, mais je suis une rue. C’est un canon qu’il faut désormais pour m’’abattre. Si le canon m’abat je serai encore là, lueur d’astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n’atteindra plus mon foyer à moins qu’un enfant précoce ne quitte la pesanteur terrestre pour s’évaporer avec moi dans un parfum d’étoile, en un cortège intime où la mort n’est qu’un jeu... Ici est la rue de Nedjma mon étoile. C’est une rue toujours crépusculaire, dont les maisons perdent leur blancheur comme du sang, avec une violence d’atomes au bord de l’explosion.
Un silence, puis la voix de Lakhdar reprend.
Ici sont étendus dans l’ombre les cadavres que la police ne veut pas voir ; mais l’ombre s’est mise en marche sous l’unique lueur du jour, et le tas de cadavres demeure en vie, parcouru par une ultime vague de sang, comme un dragon foudroyé rassemblant ses forces à l’heure de l’agonie, ne sachant plus si le feu s’attarde sur sa dépouille entière ou sur une seule des écailles à vif dont s’illumine son antre ; ainsi survit la foule à son propre chevet, dans l’extermination qui l’arme et la délivre ; ici même abattu, dans l’impasse natale, un goût ancien me revient à la bouche, mais ce n’est plus la femme qui m’enfanta ni l’amante dont je conserve la morsure, ce sont toutes les mères et toutes les épouses dont je sens l’étreinte hissant mon corps loin de moi, et seule persiste ma voix d’homme pour déclamer la plénitude d’un masculin pluriel ; je dis Nous et je descends dans la terre pour ranimer le corps qui m’’appartient à jamais ; mais dans l’attente de la résurrection, pour que, Lakhdar assassiné, je remonte d’outretombe prononcer mon oraison funèbre, il me faut au flux masculin ajouter le reflux pluriel, afin que la lunaire attraction me fasse survoler ma tombe avec assez d’envergure. Ici je me dénombre et n’attends plus la fin. Nous sommes morts. Phrase incroyable. Nous sommes morts assassinés. La police viendra bientôt nous ramasser. Pour l’instant, elle nous dissimule, n’osant plus franchir l’ombre où nulle force ne peut plus nous disperser. Nous sommes morts, exterminés à l’insu de la ville...
Une vieille femme suivie de ses marmots nous a vus la première. Elle a peut-être ameuté les quelques hommes valides qui se sont répandus à travers nous, armés de pioches et de bâtons pour nous enterrer par la force... Ils se sont approchés, à pas de loup, levant leurs armes au-dessus de leur tête, et les habitants les observaient du fond de leurs demeures éteintes, partagés entre l’angoisse et la terreur à la vue des fantômes penchés sur le charnier. Un grand massacre avait été perpétré. Durant toute la nuit, jusqu’à la lueur matinale qui m’éveille à présent, les habitants restèrent claquemurés, comme s’ils prévoyaient leur propre massacre, et s’y préparaient dans le recueillement ; puis les fantômes eux-mêmes cessèrent leurs allées et venues, et les derniers chats firent le vide ; des passants de plus en plus rares s’inquiétaient de nos râles, et s’arrêtaient un instant sur les lieux de la mêlée ; aucune patrouille ne vint troubler leurs furtives méditations ; ils connurent un nouveau sentiment pour les obscurs militants dont le flot mugissait encore à leurs pieds, dans cette rue qu’ils avaient toujours vue pourrie et sombre, où la gloire d’un si vaste carnage venait soudain prolonger l’impasse vers des chevauchées à venir. »






