#GILETS JAUNES : 1er décembre, BORDEAUX

« Pour beaucoup l’objectif de la manif est clair : rentrer dans la mairie. »
« Samedi soir 1er décembre, place Pey-Berland, le calme est loin d’être revenu lorsque j’y arrive aux alentours de 19h 00 »

paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018

A Bordeaux, ce 1er décembre, et selon la presse locale :

Sept personnes ont été blessées, l’une d’elles grièvement à la main, dans des heurts qui ont opposé samedi après-midi à Bordeaux quelques centaines de manifestants aux forces de l’ordre, à l’issue des manifestations des « gilets jaunes » et des syndicats, a-t-on appris de sources concordantes.

Selon la préfecture « quelques individus ont été interceptés au moment où ils franchissaient les portes » de la mairie. Toujours, selon elle : sept personnes, un policier et six manifestants, ont été blessées. Un des manifestants a été grièvement atteint à la main..

La préfecture a indiqué dans un communiqué que des heurts s’étaient poursuivi en début de soirée, les policiers bouclant les accès à la mairie faisant face « à quelque 300 manifestants encore présents devant l’Hôtel de Ville, qui utilisent des pétards et allument des feux contre les forces de l’ordre ».

Quatre lecteurs de lundimatin nous ont fait parvenir leurs récits et impressions sur cette journée d’émeute bordelaise.

Tous les récits que nous avons reçus ce week-end, nous vous les livrons bruts. Nous ne sommes pas en mesure vérifier l’ensemble des informations qui s’y trouvent, aussi n’hésitez pas à nous envoyer des compléments d’informations, ou à nous dire si vous n’avez pas du tout perçu les événements de la même manière. Nous tâcherons de mettre ces articles à jour régulièrement.

Samedi à Bordeaux 2000 personnes en gilets jaunes sont rassemblées place de la Bourse sur les quais. Quelques orateurs enthousiasment la foule par leur fougue plus que par leur discours rendus à moitié inaudible par le crachat des mégaphones. On parle d’unité, de "ne rien lâcher", etc. La détermination semble sans faille. Une marseillaise est entonnée. Un petit groupe entame une Internationnale qui rencontre beaucoup moins de succès. Plus loin on entend aussi plus discrètement l’air du Chant des Partisans.

Le cortège se met en marche. A l’avant le rythme est rapide. Plusieurs dizaines de motards sont en tête. La police les contraint à suivre un certains parcours, mais quelques personnes filent déjà vers la mairie en petits groupes par des rues adjacentes. Pour beaucoup l’objectif de la manif est clair : rentrer dans la mairie.

Les premiers arrivés sont accueillis par une ligne de gendarmes mobiles qui paniquent à moitié à la vue de "gilets jaunes". "Hé chef des gilets jaunes, on fait quoi ?". L’accès à l’entrée principale de l’édifice est interdit par un escadron.

Le gros du cortège arrive petit à petit mais l’ambiance se tend très rapidement. Des manifestants scandent "on veut passer". Certains vont au contact, arrachent les grilles des mains des gendarmes qui commencent à recevoir des pétards, oeufs de peintures et divers projectiles. Quelques uns tentent de déplacer un fourgon de gendarmerie pour passer. Les premiers gaz lacrymogènes ne découragent personne. Au contraire la colère monte et se communique à l’arrière. Après les vains ’la police avec nous’ on n’entend plus que des floppées d’insultes. La foule recule puis reprend le terrain quand l’air redevient respirable. Ici ou là on aperçoit dans le brouillard les masques à gaz de quelques personnes prévoyantes. Un autre cortège de la CGT et de AC ! a rejoint le rassemblement qui regroupe peut-être 3000 personnes, peut-être plus c’est difficile à dire.

Le jeu dure une bonne heure quand le niveau de violence monte brusquement. Des agents de la BAC chargent un petit groupe de manifestants qui sont parvenus à fracturer une des entrées latérale de la mairie et appellent les gens à y rentrer. Un homme reçoit un tir de LBD dans la tête. C’est le premier blessé grave. Les gendarmes ne font alors plus dans le détail. Ils tirent dans le tas. Un homme a la joue arrachée. Puis ils lancent des grenades. Un homme a la main arrachée.

Du côté des plus déterminés ça s’organise rapidement. Du chantier de rénovation de la cathédrale sont extraits des panneaux de la mairie qui servent de boucliers, des chaises et des bouts d’échaffaudages qui servent de projectiles et des meubles qui viennent alimenter un feu. Plus en retrait d’autres s’attellent à desceller des pavés.

Malgré les gazages réguliers la foule reste nombreuse plusieurs heures durant. On y croise des gens de tout âge. Une dame de 60 ans pleure. Elle raconte que c’est sa première expérience des lacrymogènes et a l’air ravie d’être ici. De nombreuses personnes disent venir des communes périphériques de Bordeaux : Floirac, Eysines, Cenon... ou de plus loin comme Saint-andré de Cubzac commune où le blocage du péage de Virsac est devenu dès les premiers jours un symbole local et nationnal du mouvement.

On remarque aussi la présence d’une petite bande d’identitaires qui s’empressent de dénoncer l’arrivée de "casseurs". Ils désignent un groupe de gens vétus de noir qui ont manifestement oublié de prendre leur gilet. Ces "casseurs" sont éloignés par ces mêmes "gilets jaunes" qui s’affrontent aux gendarmes depuis une heure. "Pas de casseurs ici" disent-ils... Mais la manoeuvre ne fonctionne pas longtemps, les émeutiers reviennent à leur affaire de mairie, bientôt épaulés par les nouveaux arrivants.

A l’exception de quelques rares tags il y a peu de manifestation de contenu politique. Un tract signé par des "Gilets jaunes gascons" circule cependant qui appelle à ne pas remplacer Macron après sa démission. Plutôt que de laisser la place à un autre "assoiffé de pouvoir" les auteurs proposent de s’inspirer de l’organisation politique de la cité athénienne antique, de la commune de paris, de l’insurrection hongroise de 1956, du Chiapas ou du Rojava.

Après la tombée de la nuit vient la pluie. Il y a de moins en moins de monde.
Autour de 20h, après 5h d’affrontements les gendarmes chargent pour disperser les derniers manifestants.

La mairie n’a pas été prise ; mais la manifestation d’une telle détermination dans une ville traditionnellement peu en proie à l’agitation et aux passions politiques est déjà exceptionnelle en soi. Le préfet soulignera le soir-même que l’Hôtel de Ville n’avait pas été attaqué depuis plusieurs décennies.

Quant à la réaction policière elle a été particulièrement brutale. Tireurs de LBD et lanceurs de grenades ont fait leur sale besogne : chairs meurtries et mutilations. Toute la journée le vent a porté plus haut dans la ville les quantités massives de gaz lacrymogènes qui ont empoisonnées l’air des rues commerçantes fraichement décorées pour noël.

Mon fils, qui est un lecteur fervent de Lundi Matin, m’a conseillé de vous adresser ces quelques éléments.

Samedi soir 1er décembre à Bordeaux

La place Pey-Berland, à Bordeaux, c’est un peu comme Brescello, le village de Peppone et Don Camillo : la mairie et l’église (disons l’hôtel-de-ville et la cathédrale Saint-André) se font face et vivent dans une bonne intelligence. À l’instar de l’ensemble de la cité, polie par deux ou trois siècles de commerce florissant, quelques décennies de chabanisme anesthésiant puis réveillée par un juppéisme suffisamment entreprenant pour faire de la métropole des bords de Garonne un havre bankable désormais à deux heures de Paris, pour peu que vous ayez de quoi payer le billet de train pour un trajet, qui en fonction du jour et de l’heure peut vous coûter 25, 80, 100 ou 160 euros.

Samedi soir 1er décembre, place Pey-Berland, le calme est loin d’être revenu lorsque j’y arrive aux alentours de 19h 00, dépourvu de gilet jaune, comme nombre des personnes présentes sur les lieux et qui composent, avec ceux qui en sont pourvus, une foule en voie de dispersion. Les non-gilets jaunes ne sont pas davantage que moi des casseurs-pilleurs bien que beaucoup soient passablement en colère et énervés. J’espère au passage que par une sorte d’inversion métonymique, l’absence d’un chasuble fluo sur les épaules d’un manifestant ou d’un passant ordinaire et intéressé ne fera pas de lui, à l’avenir et aux yeux des observateurs avisés, un suspect en puissance, un casseur potentiel... Bref, gilets jaunes et silhouettes grises, rouges ou orangées devisent tranquillement entre deux alertes au tir de flash-ball ou aux capsules de gaz lacrymogène lancées depuis le groupe compact de CRS et de gendarmes qui barre l’accès à l’hôtel de ville. Plusieurs foyers sur la place, encore passablement ardents, peinent à venir à bout d’un bric-à-brac hétéroclite, indistinct et pas toujours inflammable. Autour de nous, les fumées des lacrymogènes se mêlent à celles du plastique, du bois, des cartons. De façon sporadique retentissent des déflagrations, des sifflements, des cris, le chocs des projectiles sur les boucliers, les fourgons, les panneaux métalliques. Le sol luisant de pluie est jonché de débris qui témoignent de la violence des échanges qui se sont produits ici dans les heures précédentes. Des cabanes éventrées et des palissades arrachées à un chantier tout proche ont fourni le matériau d’une barricade derrière laquelle des insurgés on dû se masser dans l’après-midi pour affronter les forces de l’ordre.

Un jeune homme s’approche de moi pour m’alerter du danger que représentent les tirs de flash-ball qui selon lui peuvent reprendre à tout moment. Puis il s’interrompt pour ramasser une barquette intacte de brandade de morue sous vide et la fourre sous son blouson. Un peu plus tard, nous nous retrouvons brutalement plongés dans un épais brouillard lacrymogène. Je remonte mon écharpe sur mon visage et me mets à tousser. Un grand garçon s’approche de moi, le visage soucieux. Il m’offre une capsule de sérum physiologique puis s’éloigne et disparaît.

Quand la brume se disperse, au-delà du secteur « sécurisé » par la police, le regard divague un peu et s’arrête sur des éclairages de Noël qui illuminent une façade. Une autre touche d’irréalité dans ce paysage désolé. La plus flagrante, peut-être.

Jean

Bonjour, pour Bdx [Bordeaux], il y avait 2 rassemblements, un gilet jaune (beaucoup de monde) et un autre organisé par AC gironde où étaient présents les syndicats. Il y a eu convergence entre les 2 mouvements se dirigeant vers l’hôtel de ville de bordeaux. Le cortèfe a été bloqué et agressé par la gendarmerie mobile protégeant l’hotel de ville. S’en sont suivis plusieurs heures d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre (manifestants de tous bords politique et de tous ages), pour le peu d’information que j’ai il y aurait eu une joue et une main arraché ainsi que plusieurs cas d’hématomes côté manifestant.

Je ne prétends à rien, je vous raconte vite fait ce que j’ai vécu et l’interprétation que j’en ai eu :
- Grosse mobilisation à Bordeaux : à mon avis près de 10000 manifestants en tout en additionnant les 2 manifs (GJ et SYNDICATS) qui avaient 2 départs différents.
- Bon enfant, ça chante, ça plaisante, ça grince un peu des dents.
- On arrive finalement à Peyberland : 2 camionnettes, barrage et environ une trentaine de CRS vite renforcés.
- Les gens s’agglutinnent devant la mairie, ça chante sur Juppé, de plus en plus de gens arrivent quasiment au contact.
- Je vois quelques projectiles lancés sur les CRS en quelques secondes, les CRS sans aucune sommation, lancent une salve de lacrymo dans la foule extrêmement nombreuse.
- Enfants, famille, handicapés. La première salve surprend tout le monde. Elle a sacrément piquée. Les gens sont indignés.
- Ensuite c’est une lente et longue escalade de violence qui aura commencé vers 16h jusque 19h quand je suis parti. Apparemment ça a encore continué...
- 2 blessés graves, un ancien avec la joue arrachée, un homme assommé par une ogive est parti en brancard, les crs ont gazé les pompiers en intervention.
Du grand nimporte quoi. Je n’ai pas compris la panique des CRS au tout début.
- Les gens sont devenus fous ; le chantier à coté a été complètement arraché pour y trouver des projectiles et des protections contre les CRS. Pas compris la stratégie des CRS ; ils voulaient absolument protéger la mairie ? alors que franchement tout se passait tranquillement.

Je sais que mon témoignage est un peu parcellaire et pas très pro, jespère qu’il y’en aura bcp d’autres pour que vous puissiez vous faire une idée de ce qu’il se passe en "province"

[EDIT]
Peu de choses à ajouter à ce qui a été écrit dans l’article, si ce n’est insister sur l’extrême brutalité de la gendarmerie mobile, à un niveau inédit à Bordeaux. Dès le début de l’émeute, j’ai vu à 2m de moi un homme inoffensif s’écrouler au sol, frappé en plein front par une balle de LBD qui lui éventrera le crâne. Les pompiers venus le secourir subiront un tir de lacrymogènes et l’un des pompiers dû s’enfuir, aveuglé par les gaz. Quelques secondes plus tard, je croisais un homme, le cou ouvert par une autre balle.
Une heure après, un homme fut évacué par les street medics, incapable de marcher après avoir pris une balle de LBD dans l’articulation du genou, de dos. Un témoin m’a indiqué que l’homme s’était interposé entre le groupe des assaillants et le cordon de GM, les bras en croix pour faire reculer les émeutiers. Le tir de flash-ball fut sa récompense.

Enfin, un ami co-auteur du tract a vu un homme se faire arracher les doigts en tentant de ramasser une grenade. Mon ami et quelques autres partirent alors à la recherche des doigts dans les décombres. L’une de ces personnes fut alors touchée par un nouveau tir de LBD, lui infligeant une déchirure pulmonaire.

Toute la soirée, les ambulances se sont succédé sur la place Pey Berland. La plupart des blessures étaient dues au flash-ball, et la majorité à la tête. C’étaient des tirs au hasard au milieu de la foule, pour terroriser les personnes présentes. Le résultat fut tout autre, puisqu’on a assisté à des scènes hallucinantes, avec des dames âgées commandant aux plus déterminés de charger les GM, et 3000 personnes, comme au spectacle, les encourageant à chaque projectile envoyé sur eux et huant à chaque explosion de grenade. Nous avons entendu plusieurs personnes nous dire que si c’était ainsi, elles reviendraient en armes la semaine prochaine.

Une cagnotte leetchi a été lancée pour Guy Bernier, un vieil homme à la joue déchiquetée par un tir de LBD (encore) lors de l’émeute bordelaise. On peut y voir les dégâts que peut faire ce genre d’arme.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :