Frantz Fanon - Écrits sur l’aliénation et la liberté

Fiche de lecture

paru dans lundimatin#35, le 8 novembre 2015

Frantz Fanon
Écrits sur l’aliénation et la liberté
Textes réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert Young
Éditions La Découverte, Paris, 2015.

Ce livre contient la seconde partie des œuvres de Frantz Fanon. La première est sortie chez le même éditeur en 2011, et réunit les textes déjà publiés sous forme de livres du révolutionnaire martiniquais : Peau noire, masques blancs (première édition Seuil, 1952), L’An V de la révolution algérienne, Les Damnés de la terre et Pour la révolution africaine, Écrits politiques (tous trois chez Maspero, respectivement 1959, 1961 et 1964 – soit, pour ce dernier, après la mort de son auteur fin 1961). Ces Œuvres II comprennent un certain nombre d’inédits, dont les deux pièces de théâtre écrites par Fanon, un certain nombre d’écrits psychiatriques et quelques textes politiques qui n’avaient pas été retenus dans Pour la révolution africaine. Commençons par ces derniers, qui nous semblent présenter un intérêt bien moindre que les autres. Il s’agit essentiellement de textes publiés dans El Moudjahid de la période combattante (entre 1957 et 1961). El Moudjahid était alors le journal du FLN, publié à Tunis. Or, le premier recueil des articles que Fanon y avait écrits, Pour la révolution africaine, avait déjà rassemblé la plupart d’entre eux. Par ailleurs, il avait posé problème : en effet, comme l’écrivait en 1963 Rheda Malek, ancien rédacteur en chef, à François Maspero, qui préparait alors ce recueil : « El Moudjahid est l’œuvre d’une équipe qui a toujours travaillé en commun et dans l’anonymat. Les sujets les plus importants qui y sont traités ont été conçus, et je dirais même pensés, en commun. Cela explique un peu l’embarras que je ressens devant votre projet d’édition qui va naturellement à l’encontre de cet anonymat que nous avions respecté jusqu’à la fin. » (Lettre du 14 septembre 1963 citée ici p. 450, dans l’introduction à la troisième partie, « Écrits politiques », rédigée par Jean Khalfa.) Donc, non seulement nous avons affaire à ce qu’on pourrait appeler, sans beaucoup exagérer, des « fonds de tiroirs », mais en plus, cette édition reproduit le malaise dont parlait Rheda Malek. Il ne nous viendrait pas à l’idée de mettre en doute les bonnes intentions des éditeurs, mais remarquons tout de même qu’ils sont pris dans un système qui repose sur des notions d’œuvre et d’auteur contestables dès lors qu’il s’agit de textes exprimant les positions d’un collectif de lutte… D’autre part, et comme le faisait justement remarquer François Maspero dans sa préface à Pour la révolution africaine,

« Les textes qui suivent sont un fil conducteur plus quotidien [que les ouvrages précédemment publiés], l’itinéraire d’une pensée en perpétuelle évolution […] » (Extrait cité ici p. 449.)

Aussi bien, et sans insulter à la mémoire de Fanon, on peut parler de textes de circonstance, qui peuvent servir à restituer l’ambiance d’une époque et l’engagement d’un collectif qui se voulait révolutionnaire. Enfin, il faut bien reconnaître que nombre de ces textes ne sont pas les meilleurs de Fanon – on y sent l’influence d’une orthodoxie de groupe, et on y entend parfois les premiers grincements de la langue de bois qui allait devenir celle du journal plus tard, après l’indépendance, lorsque les Algériens commencèrent à le surnommer « Tout va bien ».

Autrement passionnantes sont, selon nous, les deux premières parties, consacrées respectivement au théâtre et aux écrits psychiatriques. Par les textes eux-mêmes, tout d’abord. Et par l’éclairage qu’ils apportent, grâce à l’excellent appareil critique de Jean Khalfa et Robert Young, sur la genèse et le sens des livres désormais célèbres réunis dans le premier volume de ces Œuvres.
Les deux pièces de théâtre ont été écrites en 1949. Fanon est alors à Lyon où il étudie la médecine et commence sa spécialisation en psychiatrie. Il fréquente régulièrement le théâtre des Célestins, où il peut voir, entre autres, des pièces de Sartre, Camus ou encore Claudel. Autre influence décisive, celle d’Aimé Césaire, que Fanon a connu comme prof de philo à Fort-de-France, et dont il a soutenu la candidature à la députation. S’il n’est pas d’accord avec lui sur le concept de « négritude », il est en revanche très admiratif de son œuvre poétique, et cela est évident à la lecture des Mains parallèles et de L’Œil se noie, dont le style à la fois sombre et flamboyant doit beaucoup à l’auteur du Discours sur le colonialisme et du Cahier d’un retour au pays natal. « Comme Césaire l’avait brillamment compris, écrit Robert Young en introduction au Théâtre, l’idiome surréaliste convenait parfaitement au monde irrationnel et disjoint de la colonialité et de la postcolonialité. » (p. 18) Cela donne « une sorte de travail d’exorcisme personnel qui atteint souvent une extraordinaire beauté formelle, mais [qui] n’est pas dénuée d’hermétisme. » (François Maspero, cité ici p. 29.)

L’Œil se noie nous donne… à voir (et surtout à imaginer, car ces pièces n’ont pas été écrites pour être montées) l’affrontement de deux hommes autour d’une femme, laquelle semble plutôt passive. François représente manifestement un pôle nocturne, sombre, dionysiaque. Il est en recherche de l’absolu – et il ne tolère pas un amour « normal » de la part de Ginette. « Non Ginette, je ne veux pas que tu m’aies attendu comme on attend le facteur », lui dit-il, c’est-à-dire comme n’importe quelle jeune fille attend de rencontrer son « promis ».

« Non, Ginette, il ne faut pas se presser. Il ne faut pas se dépêcher de vivre comme un remède que l’on avale trop vite. Eux ils commencent toujours comme ça./ Ils arrivent. Ils parlent. Il faut qu’ils parlent./ Je t’aime/ Je te déteste/ Je t’adore/ Je te hais/ Ils s’en foutent qu’on leur réponde “Moi aussi”./ Tu m’aimes ?/ Je vous hais !/ Je vous exècre !/ Crapule !/ Goinfre !/ Chéri !/ Mon amour !/ Et voilà. Ils sont bien. Deux ! Un couple ! Un couple d’hommes bien vivants bien enfoncés dans la vie pour l’amour et pour la haine. Ça me fatigue Ginette ! Je veux être seul ! »

Qu’à cela ne tienne, voici Lucien, l’inverse de François, le solaire, l’apollinien, qui prêche l’amour de la vie et qui raconte à Ginette comment François s’est toujours détourné des autres, même de ses amis les plus dévoués. Ce n’est qu’un atrabilaire qui déteste la vie, alors que lui, Lucien :

« Tenez, regardez./ La mort blanche, terrassée, arrachée à son linceul se lève ruisselante et disparaît./ Un frisson neuf parcourt l’échine de la terre, une joie bleu ciel balaie nos soirées ennuyeuses, nos pores écartés jusqu’à avoir mal : distendus, béants, saignants de toutes parts./ Je deviens un vaste champ de foire et vous dansez Ginette en robe blanche à fleurs violettes./ Il y a le clown qui arrache le premier rayon de soleil à notre poitrine, la valse qui demande à être emportée dans une valse rouge vif, il y a vous Ginette seule contre moi et mon corps vous enveloppe, vous aime et vous appelle…/ Il y a vous et je vous dis la prière bleue qui monte de la terre./ Il y a vous et moi et nous dormons sous un lit de fleurs sauvages… »

Même si, comme le suggère Robert Young, les deux personnages masculins pourraient bien représenter chacun une inclination profonde de Fanon, on sent que son cœur penche cependant plutôt vers François. D’ailleurs, Ginette, avant de céder provisoirement aux instances de Lucien, le défend :

« Lucien – […] C’est facile de se tenir immobile et de répéter inlassablement : “La vie est l’antichambre de la mort.”/ Ginette – Mais ce n’est pas facile ça non plus./ Lucien – Mais c’est plus difficile de croire en la vie et en l’amour. C’est plus fatiguant d’ouvrir les mains et de s’agripper à la vie, farouchement, humainement, c’est-à-dire terriblement. C’est plus difficile de se battre, de crier, de hurler non plus à la mort mais à la vie !/ Ginette – (Oppressée.) Il a raison. Il a choisi./ Lucien – Moi aussi j’ai choisi./ Ginette – Non ! vous savez que vous n’avez pas choisi ; que nous n’avons pas choisi. Nous voulons vivre, mais nous voulons savoir pourquoi lui veut mourir./ Lucien – Alors ?/ Ginette – Alors il faudra qu’il nous le dise./ Nous ne pouvons plus le lâcher,/ Nous ne pouvons plus l’oublier/ Nous ne pouvons plus nous écarter de lui. (D’une voix lointaine et comme effrayée par ce qu’elle semble découvrir à mesure qu’elle parle.) Ça ne vous embête pas de vivre à grandes lampées à côté de ce mort chaud ? »

Fanon lâche ainsi de ces fulgurances… Dans l’autre pièce, Les Mains parallèles, c’est par exemple « l’homme, ahurissante illusion, absurde gratuité »… L’action se déroule à Lébos, une cité que l’on peut supposer grecque où, « de date immémoriale […], d’implacables ténèbres cimentent les esprits ». Ici, où il est plus question de politique que dans L’Œil se noie, jour et nuit, lumière et ténèbres ont inversé leurs valences : « Bénie soit l’Obscurité, chante le chœur, Car la lumière est terrible. » Polyxos règne sur Lébos :

« Écoutez-moi. J’ai aujourd’hui, après deux mille ans, le droit de parler. J’ai découvert le point d’équilibre où s’immobilise la conscience. Les raisons élémentaires se substituent à l’inefficace intention ; le Verbe enferme le Monde, présence exprimée. »

Fanon pensait-il au christianisme en évoquant ces deux millénaires, et ce Verbe qui enferme le Monde, présence exprimée comme on exprime le jus d’un citron ? Quoi qu’il en soit, la journée commence sous de terribles auspices : Polyxos a rêvé que son fils Épithalos, qui doit justement ce jour épouser l’intouchée Audaline, fille d’un haut dignitaire (une sorte de premier ministre ?), et conforter ainsi « de Lébos la tranquille platitude », qu’Épithalos, donc, allait « l’absenter de cette terre ». Pour résumer ce que je comprends de cette pièce, je dirais qu’elle met aux prises Épithalos, qui représente la lumière et avec elle le devenir, le renouveau, et son père Polyxos, lequel croyait que rien jamais ne viendrait perturber la citée hébétée. Le voici qui implore la clémence des dieux de la cité : « […] daignez de notre front éloigner l’illusoire clarté. Que jamais le désir anfractueux ne nous possède ! » Dans L’Œil se noie, les seules discussions suivies que François entretenait régulièrement, selon les dires de Lucien, avaient pour interlocuteur un vieux serviteur aveugle. François récusait les apparences et les « mots bleus ». Ici c’est l’inverse : la clarté est illusoire et dangereuse, seule vaut l’Obscurité. Une chape de ténèbres enferme la cité, où le désir – moteur du devenir et de l’Hisoire – ne pourrait pénétrer que par des « anfractuosités ». La parole elle-même, selon le chœur, ne doit s’altérer « d’aucune vision ». Épithalos pourtant va ruiner cet ordre, et déclencher par son geste une guerre civile et des massacres sans nom. Que nous dit Fanon ? Qu’il n’est point d’autre alternative que celle du consensus dans l’abrutissement versus la guerre civile ? Un discours cependant tente de déjouer ce piège, celui de Dràhna, femme de Polyxos et mère d’Épithalos : « Hommes trop retentissants, vous nous faites payer chacune de vos ivresses. […] Mâles orgueilleux, cessez de votre agitation l’impuissant édifice. Vos gestes ténébrants font mal et les rêves dont vous êtes animés, de nulles réalisations, écorchent nos lèvres. » Un peu plus loin, elle ajoute : « C’est à partir de nous que les univers s’organisent, mais les hommes, dérisoires créatures arrachées de nous-mêmes, nous fouettent le visage de leurs mains homicides. Hier les femmes, impuissantes éternellement, penchaient vers les midis en actes des yeux combustibles. Hier, submergées de soleil avide, voraces de vie, nous lancions aux jours éblouissants nos plus âpres appels. Au contact de ma mémoire, je retrouve palpitants les souhaits que formait ma particularité. Mais les hommes, nos idoles transparentes, sont venus et nous ont, de nouveau, éparpillées à la cadence de leurs gestes. Depuis, nos têtes mouillées pleurent des gouttes de nuit. De cette obscurité cancéreuse, nous avons connu les écailles les plus perlées. Nous, voluptueuses épouses du soleil pubère, nous avons, à la nuit, confié nos corps. Et Lébos en deuil du calme destin a trouvé le secret. »

Les écrits psychiatriques de Frantz Fanon sont rassemblés dans la deuxième partie de ces Écrits sur l’aliénation et la liberté, intitulée « Fanon, psychiatre révolutionnaire ». S’il n’avait pas été jugé trop atypique pour une thèse de doctorat, on aurait pu y trouver le texte de Peau noire, masques blancs, que Fanon avait tout d’abord présenté à son directeur de thèse. Mais ce texte ayant été jugé inacceptable « car rédigé d’un point de vue trop subjectif » (et donc pas « scientifique »), il fut remplacé par un autre, plus technique, intitulé Altérations mentales, modifications caractérielles, troubles psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dégénération spino-cérebelleuse. À propos d’un cas de maladie de Friedreich avec délire de possession. Malgré son titre barbare, ce texte pose un jalon important dans l’itinéraire de Fanon. En effet, il y prend position dans le débat déjà ancien entre psychiatres et neurologues. « Ici, dit-il en préambule, devra être envisagé le problème des rapports du trouble neurologique et du trouble psychiatrique. À une époque [en 1951] où neurologues et psychiatres s’acharnent à délimiter une science pure, c’est-à-dire une neurologie pure et une psychiatrie pure, il est bon de lâcher dans le débat un groupe de maladies neurologiques s’accompagnant de troubles psychiques, et de se poser la question légitime de l’origine de ces troubles. » (p.. 170) On voit que même dans un texte académique, Fanon n’hésite pas à glisser une pointe d’humour. Ce qui ne l’empêche pas de faire un tour d’horizon très complet des différentes études sur la question et de documenter ainsi très sérieusement son propre travail d’observation. Je ne rentrerai pas ici dans les détails, mais je tiens cependant à préciser que malgré sa technicité, le texte reste très accessible (moyennant deux trois recherches dans un dictionnaire, ce qui aurait d’ailleurs pu nous être épargné par les éditeurs avec quelques notes supplémentaires). Il faut cependant relever quelques passages dont le contenu s’avère décisif pour la pensée de Fanon.

- 1. Comment comprendre les troubles psychiques qui accompagnent souvent les maladies neurologiques ? Différentes interprétations existent : « cependant, [elles] n’arrivent pas à nous satisfaire. Et cette insatisfaction provient de ce que notre pensée n’arrive point à se libérer de l’anatomo-clinique. Nous pensons organes et lésions focales quand il faudrait penser fonctions et désintégrations. Notre optique médicale est spatiale alors qu’elle devrait de plus en plus se temporaliser. »
- 2. Admettre cette dimension temporelle, c’est admettre l’hypothèse génétique en psychiatrie. « La coupe anatomique est éclipsée par le plan fonctionnel. L’homme perd son caractère de mécanique. Il n’est plus agi passivement. Il se découvre acteur. »
- 3. À la différence d’un objet inanimé, l’homme est un être de relation : « [il]existe toujours en train de… Il est ici, avec d’autres hommes et, en ce sens, l’altérité est la perspective réitérée de son action. Ce qui veut dire que l’homme, en tant qu’objet d’étude, exige une investigation multidimensionnelle. »
- 4. « C’est autrui qui me révèle à moi-même. Et la psychanalyse se proposant de réintégrer l’individu aliéné au sein du groupe se trouve être la science du collectif par excellence. » On voit ici que, loin de considérer la psychanalyse comme le seul tête-à-tête exclusif entre un analyste et un analysant, Fanon la considère comme une médecine sociale, et cela au moins un an avant de découvrir la psychothérapie institutionnelle à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère, sous la direction de François Tosquelles.

Cette partie « psy » comprend quelques comptes rendus de thérapies effectuées avec le docteur Tosquelles, justement. Ici, j’ai sursauté quand j’ai lu qu’il s’agissait de traitements à base d’électrochocs et de comas insuliniques. Les deux médecins précisent bien que ces traitements de choc ne peuvent se révéler efficaces que dans le cadre de bonnes thérapies institutionnelles – c’est-à-dire avec un suivi aussi bienveillant que rigoureusement organisé. (Plus exactement, il faut même dire que les électrochocs et les comas insuliniques ne sont pour Tosquelles et Fanon que la préparation à une cure psychothérapeutique, et seulement dans certains cas très précis. Ce qui n’a rien à voir avec l’usage punitif qui en était fait dans de nombreux établissements psychiatriques.) Je ne connais pas assez l’évolution de ces questions dans le milieu psychiatrique – un petit tour sur internet suffit à montrer qu’on est loin d’un consensus : apparemment, après une période de remise en cause assez radicale par le mouvement de l’antipsychiatrie, ces techniques sont de nouveau plutôt bien considérées par certains médecins, en particulier pour le traitement des mélancolies et/ou dépressions profondes. Aujourd’hui, en France, le médecin doit obtenir l’accord préalable du patient. Cependant, l’idée même d’électrochoc et de coma insulinique reste effrayante – pour moi du moins. C’est pourquoi j’ai été surpris de découvrir ces textes cosignés par Tosquelles, par ailleurs inspirateur de gens comme Oury et Guattari (clinique de La Borde), ou Fernand Deligny. En effet, parmi les autres textes réunis ici, plusieurs portent sur la psychothérapie institutionnelle, soit, précisément, la remise en cause de l’hôpital comme institution carcérale et des pratiques répressives du personnel soignant. Pour désaliéner les patients, il faut d’abord désaliéner l’institution. Et cela se réalise par la constitution d’une « communauté » institutionnelle qui comprend soignés et soignants. L’idée est de multiplier les lieux et moments de rencontres possibles – autour du travail (ergothérapie), de groupes de paroles (psychothérapies de groupe), d’organisation de diverses activités, fêtes, sorties, etc., y compris de journaux internes à l’hôpital. Fanon a signé des articles dans le journal de Saint-Alban, puis dans celui qu’il a contribué à créer à l’hôpital de Blida, en Algérie alors encore française, où il fut nommé en 1953. L’un de ses leitmotivs est la critique des attitudes punitives et répressives du personnel soignant envers les malades. Ainsi, dans Notre journal (à Blida), il conclut une série d’articles consacrés à la question par ces quelques phrases (relevés dans les n° 51 et 52 des 13 et 20 décembre 1956, ici p. 292 et 293) :

« Chaque fois que nous abandonnons notre métier, chaque fois que nous abandonnons notre attitude de compréhension pour adopter une attitude de punition, nous nous trompons. […] À l’extérieur, quand on décide d’organiser un groupement, on crée des lois. Ces lois ne tiennent absolument pas compte des individualités, autrement dit on se préoccupe du général, on ne fait pas de cas particulier. À l’hôpital psychiatrique, nous ne pouvons pas établir de loi générale parce que nous n’avons pas affaire à une population anonyme. […] À l’hôpital psychiatrique, on ne peut pas entendre des phrases comme : “Je ne veux pas le savoir, vous n’avez qu’à faire comme tout le monde”. Parce que, justement, le pensionnaire a de nouveau à apprendre à être comme tout le monde ; c’est parce que justement, il n’a pas pu “faire comme tout le monde” qu’il s’est confié à nous. »

On trouve encore dans cette partie une troisième catégorie de textes, consacrés à l’étude des conditions de la vie sociale, culturelle, religieuse et sexuelle en Algérie. On voit bien comment Fanon s’orienta vers ces travaux à partir d’un échec de la psychothérapie institutionnelle à Blida. Avec Jacques Azoulay, coauteur de ce texte (« La socialthérapie dans un service d’hommes musulmans : difficultés méthodologiques », p. 297-313), ils décrivent d’abord l’application des méthodes importées de Saint-Alban (organisation de fêtes, d’activité en groupe diverses et variées, etc.) dans le service des femmes européennes : « dès les premiers mois, [nous avons] senti dans [le service] une prise en masse rapide et féconde : l’atmosphère même du pavillon avait changé, et nous pouvions rendre spectaculairement tout le matériel de contention […]. Non seulement la vie asilaire était devenue moins pénible pour beaucoup, mais le rythme des sorties augmentait déjà nettement. » (p. 300) Or, les mêmes méthodes employées dans le service des hommes musulmans échouent complètement. Les malades ne s’intéressent pas aux réunions, ils ne lisent pas le journal de l’hôpital, se désintéressent des spectacles organisés par les femmes et sortent fumer des cigarettes pendant les séances du ciné-club. L’ergothérapie ne fonctionne pas mieux, enfin, rien ne va : « Peu à peu, il devenait clair qu’il ne pouvait s’agir de coïncidences, de paresse ou de mauvaise volonté : nous avions fait fausse route et il fallait rechercher les raisons profondes de notre échec pour sortir de l’impasse. » Les psychiatres comprennent alors qu’ils ont voulu transposer des méthodes adaptées à un certain contexte, européen blanc, en l’occurrence, dans un autre tout à fait différent sans tenir compte de cette différence, précisément. « À la faveur de quel trouble avions-nous cru possible une sociothérapie d’inspiration occidentale dans un service d’aliénés musulmans ? » Les auteurs avancent deux explications. D’abord, l’Afrique du Nord était française. Les psychiatres, par réflexe, y travaillaient donc comme ailleurs en France métropolitaine : « L’autochtone n’a pas besoin d’être compris dans son originalité culturelle. L’effort doit être fait par l’“indigène” et celui-ci a tout intérêt à ressembler au type d’homme qu’on lui propose. L’assimilation ici ne suppose pas une réciprocité de perspectives. Il y a toute une culture qui doit disparaître au profit d’une autre. » (p.. 305) Ensuite, les psychiatres qui les avaient précédés en Algérie avaient fondé une ethnopsychiatrie coloniale dont le fondement était la description de l’Africain du Nord comme une sorte d’homme inférieure à l’occidentale. Si troubles psychiques il y avait, il ne pouvait être dus qu’à la constitution particulière (et viciée) de ces hommes. Tout était donc à reprendre à zéro, en commençant par prendre au sérieux le « fait social nord-africain ». « Il fallait exiger cette “totalité” dans laquelle Marcel Mauss voit la garantie d’une étude sociologique authentique. Il y avait un saut à effectuer, une transmutation de valeurs à réaliser. Disons-le, il fallait passer du biologique à l’institutionnel, de l’existence naturelle à l’existence culturelle. » (p.. 306) C’est ainsi que, petit à petit, Fanon et son équipe réussirent à adapter la thérapie institutionnelle à leur service d’homme musulmans (entre autres : création d’un café maure, célébration des fêtes religieuses musulmanes, etc.).
Il y a encore bien d’autres textes intéressants dans cette deuxième partie du livre, ne serait-ce que celui de la lettre de démission que Fanon envoya au ministre résident, gouverneur général de l’Algérie, datée de décembre 1956, et qui lui valut son expulsion d’Algérie : elle devrait figurer dans les cours d’instruction civique, comme illustration concrète du devoir de désobéir à des ordres criminels – ou du devoir de se révolter contre une politique criminelle.
Pour terminer cette trop longue note, ajoutons encore que ce livre compte cinq parties au total – nous n’en avons examiné que trois. La quatrième, intitulée « Publier Fanon », ne m’a personnellement pas enthousiasmé. Je comprends tout l’intérêt que peuvent lui porter des éditeurs, mais je ne vois pas qu’elle apporte grand-chose à la connaissance de Fanon, ce météore à la vie brève – il mourut à 36 ans d’une leucémie. Quant à la cinquième partie, elle témoigne du minutieux et très utile travail des deux auteurs de l’appareil critique, puisqu’elle consiste en le relevé systématique des titres de la bibliothèque de Fanon, avec une notice particulière pour chaque livre qui porte une trace de lecture – annotations, pages coupées, etc. Je ne prétends pas l’avoir lue en entier, mais j’ai bien remarqué dans les introductions aux différentes parties du livre et dans les notes de bas de page (au passage, merci de les avoir mises là et pas en fin de volume !) quel profit ont pu en tirer Jean Khalfa et Robert Young.
Finalement, ce gros livre donne envie de lire tout Fanon, si on ne l’a pas encore fait (ce qui est mon cas). Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

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