chez les artisans : les jeunes étaient d’abord apprentis auprès de maîtres, puis devenaient compagnons, avant que l’accession au statut de maître ne leur donne les moyens de se marier, de fonder une famille, d’ouvrir leur propre atelier et d’y embaucher des apprentis à leur tour. Mais ce système était loin de se limiter aux artisans. Les paysans devaient souvent, à partir de l’adolescence, servir comme « domestiques agricoles » dans une autre ferme, en général au sein d’une famille un peu plus aisée que la leur. Cette obligation incombait aussi bien aux garçons qu’aux filles (ces dernières étaient par exemple employées comme vachères). Surtout, elle n’épargnait pas les élites. Ainsi, les pages étaient des apprentis chevaliers, et même les femmes de la noblesse, à l’exception de celles de très haut rang, devaient officier comme dames de compagnie pendant quelques années au cours de leur adolescence. Ces domestiques, au service d’une femme mariée de classe légèrement supérieure, s’occupaient de ses appartements, de sa toilette, de ses repas, etc. En même temps, elles étaient dans l’attente du moment où elles seraient à leur tour en position de se marier, de fonder un foyer et de devenir des aristocrates maîtresses de maison [1]
Je voudrais réfléchir à cette promesse, ses effets de domination et la mettre en perspective avec une hypothèse centrale qu’établit Mark Fisher presqu’innocemment, au détour d’une séance de ses cours du soir, et que je vais ci-après envisager. Mais commençons par l’associer à une autre idée, celle de domination par l’ancienneté. Comme les domestiques « dans l’attente du moment où elles seraient à leur tour en position de » – j’élague volontairement la suite, car ce qui importe c’est la promesse d’occuper à son tour une position de pouvoir, c’est-à-dire de jouissance, peu importe le contenu de celle-ci – toute domination sur l’ancienneté repose sur la promesse qu’en temps voulu (mais voulu par qui ?), le dominé enfin dominera. Graeber note en ce sens que
c’était leurs serviteurs qui devaient toujours accomplir les actes de déférence formelle [à l’égard des maîtres]. En pratique, c’était avec de tels actes, et par une obéissance respectueuse devant leurs maîtres, qu’ils constituaient ces derniers comme supérieurs, comme des êtres plus abstraits – alors qu’au même moment, ils intériorisaient progressivement ces mêmes comportement disciplinés pour pouvoir, en dernière instance, passer au statut de maître à leur tour [2]
Cette promesse, faisant office de lot de consolation, d’expédiant, est ce qui permet d’accepter et d’endurer la domination. Le life-cycle service est un avatar de la domination par l’ancienneté, dans la mesure où, en lui, les nouveaux doivent faire leurs armes en servant les anciens, attendant de le devenir – ancien – pour pouvoir être (servi). Comme l’écrit Charbonnier, « la domination par l’ancienneté est un pouvoir qui promet structurellement cet accès » [3], accès dont la forme est le parvenir. La promesse de la domination par l’ancienneté est donc qu’un jour celui ou celle qui la subit y accédera. « Je l’aurai, un jour, je l’aurai ! » clamaient les publicités de la MAAF, une compagnie d’assurance (qui doit donc abolir tout risque). La promesse, fonctionnant comme cette assurance tout risque, est d’accéder un jour au haut rang. L’un des rouages essentiels de cette domination, et qui la rend si difficile à combattre est qu’elle « a cette propriété ontologique unique parmi les rapports de pouvoir : elle peut transsubstantier les dominées en dominantes » [4]. C’est sa promesse essentielle : la transsubstantiation. Et s’il y a quelque chose de trans en elle, cette cette transitivité ne doit pas durer : elle est transit vers une position qu’il s’agira ensuite de ne plus quitter. Il faut devenir-ancien et pour cela, le rester, car l’ancienneté n’a de substance que figée, achevant ce devenir en sa forme fixe, le parvenir. L’ancien n’est ancien qu’à ne pas risquer d’être nouveau à nouveau. Autrement dit, cette domination s’assoit sur une logique de l’identité, promettant seulement (car il s’agit bien d’une promesse au rabais) d’incarner une autre identité – expression oxymorique –, plus favorable, désirable, avantageuse.
Est venu le moment d’énoncer l’hypothèse géniale de Fisher. Dans un de ses cours retranscrits et parus sous le titre de Désirs postcapitalistes, voici ce qu’il professait :
[Les pauvres] n’ont aucun problème avec les riches. Et je pense que c’est dû en partie au fait que les gens sont encouragés à se penser comme déjà riches, mais comme manquant seulement de l’argent pour l’être […]. C’est pour ça que, souvent, les membres les plus pauvres d’une société vont être contre les augmentations d’impôts pour les plus riches. Et pourquoi ? Parce qu’ils sont eux-mêmes déjà riches, dans leurs têtes. Et ce n’est pas un échec de leur part, ou un délire. C’est qu’on les encourage à une telle identification [5].
Si les pauvres se perçoivent comme déjà riches, c’est-à-dire comme déjà non-pauvres, comme déjà-plus pauvres, ils n’ont aucune raison d’en vouloir à des riches qui, substantiellement, – là ressurgit la question de la substance, de la transsubstantiation – sont identiques à eux. Voilà peut-être une raison pour « expliquer pourquoi la majorité des affamés ne vole pas, pourquoi la majorité des exploités ne se met pas en grève » [6]. Nulle raison de se révolter contre ceux qui sont faits du même bois que moi.
Les pauvres sont déjà riches, ne leur manque que l’argent – simple détail, n’est-ce pas ? – dont Marx remarquait en son temps qu’il est le « moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité » [7]. L’argent ne fait que donner corps et passer à l’acte ce qui est d’abord à l’état de puissance. Il est une force du déjà.
Le capitalisme, par ce tour de passe passe, s’adosse à la vieille tradition de la philosophie occidentale qui conçoit le réel comme du possible actualisé, le premier ne se distinguant en rien, essentiellement, du second. Kant, pour illustrer cette idée, prenait déjà un exemple numismatique (ce qui devrait nous interpeller) : « Cent thalers réels ne contiennent pas le moindre élément de plus que cent thalers possibles » [8].
Les pauvres sont déjà riches, ça ne saurait tarder, entre eux et les riches ne manque que l’acte, et peut-être qu’un acte (just do it !). Leur puissance – au double sens de leur possibilité ontologique et de leur puissance d’être et d’agir – est la même que celle des riches. Pour défaire une telle conception d’un réel n’étant qu’une actualisation de ce qu’il était déjà en puissance, et qui signifie que rien de nouveau n’advient, jamais, Bergson écrit que « c’est le réel qui se fait possible, et non pas le possible qui devient réel » [9]. Seule cette façon de penser l’advenir ménage l’espace, le jeu, pour un surgissement de nouveauté, c’est-à-dire d’événement.
Qu’est-ce qu’ont en commun le life-cycle service, la domination par l’ancienneté où le sentiment d’être déjà riche ? La chose est simple : l’abolition de l’événement, l’adéquation à une forme déjà là, l’accès à une position déjà occupée, le cheminement dans une ornière qu’un autre a tracé. Ce pourquoi Charbonnier écrit que la « domination par l’ancienneté forme à une passivité intégrale : attendre « sans rien faire » d’autre que « faire comme ». Attendre en ayant ce souci de juste ne pas déroger à la loi – de l’institution familiale, de l’école, du marché capitaliste du travail, etc » [10]. Il s’agit d’attendre que le non-événement nous parvienne, qu’il vienne vers nous comme cette chaussée qui nous arrive lorsque nous montons vers elle, immobiles, sur un escalator – c’est notre ascension à nous. Cette immobilité manifeste aussi le fatalisme inscrit dans ce rapport de pouvoir, celui qu’incarne la triste parole : « ça a toujours été comme ça », rendant fallacieusement raison de la domination par l’ancienneté. Certes, pour passer de l’existence-pauvre à l’existence-riche, il faut se mettre à monter quelques marches, faire un effort, entreprendre, mais c’est toujours une force extérieure qui meut la structure. Immobiles ou affairés, là n’est pas l’important : ce qui compte, c’est que d’autres ont programmé vitesse, direction, et lieu d’arrivée.
L’alternance sur laquelle se fonde la domination par l’ancienneté n’implique-t-elle toutefois pas un différentiel de position dont se distingue le déjà, arrimé à l’identité et l’équivalence ? Mais non ! Car toute fin projetée – dans le cas qui nous intéresse, celle d’occuper enfin une position de pouvoir – est un déjà auquel il manque seulement l’accès, l’acte, une représentation à laquelle seul l’être fait défaut. C’est parce que le chemin est tout tracé (vers la richesse, la domination, etc) que son atteinte est déjà là, programmée. La seule manière d’abolir le déjà, c’est l’abandon de toute projection et de toute identification, qui implique toujours un déjà-là auquel il s’agit de se conformer, une substance pré-existante. Pré-existence et pré-dation. Pro-messe et pro-jet. Toutes ces formes du déjà.
Seule l’ouverture à ce qui n’aura jamais été déjà-là peut nous sortir de cette attente qui est toujours service et servage. Cette ouverture, Jacques Derrida l’appelle attente sans attendu, une ouverture à un événement que l’on ne peut attendre, auquel nul ne peut s’attendre, irreprésentable et, peut-être, comme le suggère Agamben dans son dernier ouvrage, irréalisable. Une telle attente n’implique cependant nulle passivité – cette passivité de la conformité et de la compromission. Elle peut être une activité, une activité joyeuse, une activité qui ne projette rien et renonce à la séparation entre le réel et un possible qui lui préexiste, déjà. Car « si la dimension du possible disparaissait totalement, ni les plans ni les projets ne seraient pensables et les actions humaines ne pourraient être ni dirigées ni contrôlées » [11]. Ce trajet abolissant tout déjà car refusant de parvenir, je l’appelle errance, une errance collective, rhizomatique. Une transition qui dure, ne parvient jamais.
En elle seulement disparaissent les hiérarchies arbitraires et les fausses horizontalités, ces formes du déjà qui toujours ont pour fonction de tarir les éruptions, les expériences, les événements.
Tristan Pellion






