Et si les Jeux Olympiques avaient lieu ?

Fred Bozzi

paru dans lundimatin#283, le 12 avril 2021

« Le spectacle du monde ressemble à celui des Jeux olympiques : les uns y tiennent boutique ; d’autres paient de leur personne ; d’autres se contentent de regarder. » : ainsi, Pythagore décrivait déjà la tradition de la Grèce Antique revivifiée par le baron Pierre de Coubertin, fondateur du Comité international olympique à la fin du XIXe siècle. Depuis, les olympiades se sont accumulées et un mouvement de critique sévère de ce pèlerinage a fini par éclore sous la bannière « Nolympic Anywhere ». En France, de nombreux collectifs se mettent en ordre de bataille afin de s’opposer aux JO de Paris de 2024.
Dans ce texte et dans ce contexte, le philosophe et sportif Fred Bozzi interroge l’expérience sportive par-delà ou en-deça de toutes les récupérations économico-politiques qu’elle a subies au fil du temps. Il s’agit ici de ne pas se contenter d’appréhender les JO d’un pur point de vue critique mais de déceler ce qui est réappropriable dans le sport afin que les jeux puissent un jour être une vraie fête.

Les Jeux Olympiques auront-ils lieu à Paris en 2024 ? Plusieurs voix se sont déjà élevées contre leur organisation [1], et vont très certainement se multiplier ici et ailleurs si ceux de Tokyo-Fukushima sont annulés. Dans la lignée du mouvement « Nolympic Anywhere », les textes dénoncent un fléau multiforme : moral, sanitaire et social ; économique, écologique et politique. Mais si les JO avaient lieu malgré tout ? Ne faudrait-il pas être en mesure de porter une critique complémentaire, et qui considérerait de plus près l’expérience sportive pour en revendiquer le sens ?

Le drame olympique

Les Jeux Olympiques sont volontiers décrits comme un marasme moral : à la corruption des élites s’ajoute la tendance des peuples à guérir leurs blessures narcissiques par des fantasmes identitaires. Rien de plus aisé alors que de faire référence à la critique radicale du sport incarnée depuis cinquante ans par Jean-Marie Brohm. Rien de plus parlant que de rappeler le lien des cérémonies d’ouverture au nazisme (le 1er défilé et la mise en scène de la flamme sont apparus en 1936 dans l’Allemagne nazie), ou les tendances colonialiste, raciste, eugéniste et sexiste de Coubertin. On affirme que telles sont les vraies valeurs de l’olympisme, loin du pacifisme ou de l’humanisme annoncés.

Sur cette base contre-idéologique, les critiques s’appliquent ensuite à pointer le détail d’un désastre sanitaire et social : à l’inverse de ceux qui veulent imaginer une occasion de développer enfin certaines zones, comme la Seine Saint-Denis, on rappelle par exemple qu’ils seront une énième occasion de déplacer de force des populations, et d’en éduquer d’autres à la malbouffe par l’entremise de publicités qui ont peu à voir avec le sport-santé (pensons aux spot McDonald’s).

Dans la foulée, on ajoute que les Jeux Olympiques entérineront l’injustice économique : comme à chaque fois, les profits iront aux élites financières et à leurs entreprises BTP, pendant que les peuples récupéreront le déficit et la dette [2]. La course au spectaculaire interdira les prétendus « jeux raisonnables » : Frédéric Viale disait clairement en 2017 que l’« on peut y croire comme on croit au père noël », mais que loin de supprimer des sports, premier acte évident vers la sobriété, on en rajoute déjà.

Et ce n’est pas tout : les Jeux Olympiques sont un ensemble de projets écocides, dont la mise en œuvre implique une large bétonisation, et la dégradation des milieux. Natsuko Sasaki remarque d’ailleurs avec acidité que si les Jeux servent évidemment le greenwashing (minimiser la catastrophe nucléaire de Fukushima, s’autoriser ensuite à déverser dans la mer les eaux polluées), ils sont même contraints, aujourd’hui, de se greenwasher.

Dernier point, et qui rassemble peut-être tous les autres : le scandale politique. Grand Projet Inutile et Imposé qui en aide d’autres à fleurir (fantôme d’Europacity, Grand Paris Express), les JO sont décidés sans aucune consultation des populations, et constituent une violation patente des droits publics. Aussi la tribune collective du 26 janvier 2021 [3] insiste-t-elle sur l’opération de transformation symbolique visant à banaliser les techniques sécuritaires, sur le fait que les JO seront un prétexte pour étendre et accélérer la surveillance et le contrôle policier : la loi sécurité globale permettra l’instauration de la reconnaissance faciale et la mobilisation de la sécurité privée. Nous pouvons même imaginer que la vaccination soit à l’occasion rendue obligatoire, et dope considérablement le contrôle adjacent.

Conclusion : dans un sursaut de conscience politique, les forces critiques appellent à l’abandon des Jeux Olympiques. Elles déclarent même parfois qu’ils n’auront pas lieu, et nous invitent au moins à rêver de la belle victoire que constituerait cet abandon : des malheurs seraient évités, d’horribles « progrès » seraient empêchés, un symbole fort de préoccupation écologique serait produit, qui sans ralentir le réchauffement montrerait la voie à suivre [4].

Une autre expérience sportive

Ces critiques sont assurément pertinentes pour dénoncer l’erreur à ne pas commettre : organiser un événement qui n’a plus sa place dans un monde qui se réchauffe [5], et qui constituerait une catastrophe réelle autant que symbolique (en tout cas quand certains feraient des profits symboliques, d’autres hériteraient de pollutions et de restrictions réelles). Mais elles ont une double limite : d’abord elles ont peut-être la faiblesse de laisser croire que les Jeux Olympiques ne vont pas avoir lieu parce que les raisons de les abandonner se multiplient (et que s’ils ont lieu, c’est que les promoteurs auront fait une erreur ou une faute) ; ensuite elles s’appliquent à ne rien dire de l’expérience sportive elle-même, si ce n’est pour la déprécier (Perelman affirme même que « la position a-critique vis-à-vis des JO découle d’une position a-critique vis-à-vis du sport » [6]), laissant alors à nos adversaires politiques le soin de disposer du sens et de la portée de la pratique sportive.

Concernant la première difficulté, il faut bien avoir en tête qu’une seule des raisons évoquées, pour la plupart déjà anciennes, devrait pousser à décider de l’arrêt des Jeux Olympiques, mais précisément que cette décision n’a encore jamais été prise. Comment peut-on alors en appeler innocemment à l’abolition des JO [7] ? Comment peut-on déclarer qu’ils n’auront pas lieu, voire que le processus de leur disparition est déjà amorcé ? Faut-il croire que les gouvernements soudains raisonnables auront organisé un référendum ? Que nous nous serons appuyés sur les institutions démocratiques pour faire aboutir notre société à des décisions éclairées par des débats d’idées égalitaires ? Faut-il « y croire comme on croit au père noël » ?

En plus de ces doutes, seconde difficulté, il faut apercevoir que le fait de focaliser sur la disparition souhaitée des Jeux Olympiques conduit à renoncer à prendre en compte l’expérience sportive elle-même. Or ceci a une conséquence : les critiques risqueraient de perdre de leur force et de leur pertinence si la flamme s’allumait à Paris en 2024. N’est-il pas alors utile de considérer que les Jeux Olympiques puissent avoir lieu ?

Machiavel prévient dans Le Prince qu’« il perd, celui qui sait ce qu’il va faire s’il gagne ; il gagne, celui qui sait ce qu’il va faire s’il perd ». C’est dire que si nous comptons d’avance les profits symboliques que rapporterait l’abandon des Jeux de Paris (comme la disparition du CIO ou l’abolition pure et simple des Jeux Olympiques), nous sommes déjà en train de perdre. C’est dire surtout que si nous voulons gagner, à savoir disposer à notre tour du sens du sport, au moins faire en sorte que la fête olympique ne soit pas seulement synonyme de défaite, il nous faut savoir ce que nous allons faire si nous perdons.

Envisager la défaite, c’est se mettre dans une attitude plus adaptée pour viser la victoire. La prise en compte de l’expérience sportive comme activité corporelle antagoniste (irréductible aux intentions de ceux qui se meuvent et aux idées de ceux qui les contemplent) devient aussi plus évidente. Et plutôt qu’en être réduit à opposer une idéologie à l’idéologie sportive, dans la lignée de la critique radicale du sport, et qui le hait, il devient alors possible d’assumer l’embarras d’aimer le sport sans cautionner ce qu’il sert parfois, tout autant que la difficile compatibilité des idées et des réalités. Ainsi cette attitude nous permettra-t-elle, si la flamme venait effectivement à être allumée à Paris en 2024, de tirer les marrons du feu en valorisant une autre expérience sportive. Ce qu’il s’agit déjà d’amorcer ici et maintenant.

Violence, capitalisme, surveillance

La prise en compte de l’expérience sportive ne nous condamne pas à acquiescer béatement à la litanie olympique. Nous pouvons d’emblée porter un certain crédit à l’idée qu’impliquant de se vaincre, elle conduit le citoyen à se soumettre à la réalité jusqu’à n’être plus jamais contestataire [8]. Ainsi le sport peut-il être considéré comme un bon divertissement : détournant la conscience sociale, il développe l’apolitisme. Ainsi l’entraîneur peut-il apparaître comme un idéologue imposant les valeurs de la société bourgeoise : abstinence, hygiène, obéissance, effort (on n’a rien sans rien). La liberté, le sport santé ? L’égalité méritocratique ? Illusions.

La réalité, c’est plutôt la violence : elle existe dans et sur les corps, aussi bien dans le stade qu’en dehors. En amont existe un vaste système de sélection, partant d’exclusion, et ses agents font parfois preuve d’un zèle désolant pour en accomplir la funeste mission [9]. Dans cette perspective, on peut voir le champion comme un être soumis à un entraînement anormal dans le but de produire une performance anormale, et ainsi comprendre toute l’angoisse que peut constituer pour lui le retour à la vie normale. Alors pour l’éviter, pour « réussir », il se défonce. Brohm va jusqu’à parler de « iatrogénèse sportive » [10], et l’on peut au moins mentionner chez les athlètes de haut-niveau l’existence d’une sexualité sans érotique, les morts prématurées et les suicides. En tout cas la victoire semble résulter d’une utilisation efficace de la violence, voire d’un passage réussi du masochisme au sadisme.

Sans aller jusqu’à penser le sport comme préparation à la guerre [11], on peut se rappeler que Coubertin entendait se servir des Jeux Olympiques pour rééduquer la jeunesse dirigeante. Considérant le caractère et la volonté supérieurs à l’instruction, il voulait que les âmes sportives apprennent à dominer leur corps, qui à l’ordinaire domine l’âme, dans l’idée qu’en sachant se dominer ils sauraient dominer, et ainsi virilement « voir loin, parler haut, agir ferme ». Pensant le sport comme « culte volontaire et habituel de l’effort musculaire intensif, appuyé sur le désir de progrès et pouvant aller jusqu’au risque » [12], il le voyait aussi servir l’œuvre coloniale qui visait à « civiliser les retardataires dépourvus de culture élémentaire » [13]. Et le comble, c’est que l’on peut apercevoir chez lui une version anticipée de la théorie du ruissellement chère aux libéraux : « Pour que 100 se livrent à la culture physique, il faut que 50 fassent du sport. Pour que 50 fassent du sport, que 20 se spécialisent. Pour que 20 se spécialisent, que 5 se montrent capables de prouesses étonnantes ».

Au moins l’expérience sportive peut-elle être vue comme vecteur d’inculcation de la nécessité du travail en Capitalie. Brohm [14] affirme qu’en plus d’offrir un exutoire à la violence latente créée par cette société, le sport est intimement lié au capitalisme. Il nait avec lui, c’est un fait social total qui le condense. En tant que spectacle, c’est même une réfraction symbolique où le culte de la compétition, de la spécialisation et de la rationalisation justifie la hiérarchie qui fait des hommes des machines à produire. En mettant en scène l’effort productif, interminable et désintéressé [15], le sport sert ainsi à valoriser l’entreprise, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme, la reproduction et le renforcement des inégalités sociales.

Ainsi pourrions-nous dire, suivant la critique traditionnelle, que l’expérience sportive constitue une domination exemplaire de soi sur soi permettant à certains hommes d’en dominer d’autres. Et le pire, c’est que cette critique peut être réactualisée au regard du capitalisme de surveillance, et par là-même accentuée. Car en plus de dénoncer le prétexte que constituerait les JO pour installer ou tester de nouvelles techniques au nom de la sécurité, on peut une nouvelle fois [16] être attentif à la façon dont le corps sportif va à la rencontre de la prise d’information : il se laisse constamment mesurer au nom d’une possible victoire, entendue comme bonheur, au moins pour attester d’un progrès, entendu comme vocation (s’accomplir en se dépassant [17]). En amont, il se surveille constamment lui-même pour être performant, et les spectateurs pratiquent volontiers ce contrôle sur eux-mêmes quand ils se prennent pour des champions. En plus de céder au fantasme identitaire et à la vie par procuration, tous les sportifs du monde sont ainsi enclins à se vivre sur le mode de l’acteur heureux d’être abondamment mesuré. Résultat : alors qu’il semble bien difficile d’attraper les prétendues valeurs sportives, les pouvoirs ont toute aisance à collecter des données utiles au contrôle des populations.

Il est possible de le dire autrement. Le spectacle sportif exige que dans un espace et un temps limités, les acteurs produisent des actions réglées donnant matière à des améliorations illimitées tout en laissant croire que leurs ressources sont illimitées. Voilà qui matérialise et glorifie assurément le « progrès ». Or quand la démesure pointe, la nécessité de la mesure s’impose plus encore contre l’excès : les épreuves constituent alors tout naturellement une mise en scène de la légitimité du renforcement des mesures de contrôle, rendant celles-ci tout aussi illimitées que les records. A preuve, le dopage : celui-ci est appelé par l’effort d’illimitation, mais finalement dénoncé, et donne lieu à des contrôles aussi humiliants que constants. En amont, l’athlète se surveille lui-même pour coller à l’image qu’il se sait devoir produire ; en aval, les spectateurs faisant partie du spectacle semblent cautionner ces exigences. Surgit alors l’ironie du sport : on alimente le mythe vertuiste pour mieux condamner les débordements en plein milieu d’une zone d’excès en tous genres.

Conclusion : en considérant la réalité de l’expérience sportive, on peut multiplier les critiques, et insister sur la transformation symbolique qu’opèrent et espèrent les organisateurs des JO : les pollutions réelles doivent passer pour un moindre mal au regard des avancées morales patentes, les inégalités engendrées par la compétition sembler aussi légitimes que la violence. On peut affirmer que le spectacle sportif travaille à euphémiser la violence (lors des JO, les caméras prennent une distance toute particulière au terrain pour produire une esthétique de la paix) pour finalement légitimer un encastrement du contrôle : contrôle des sportifs, contrôles des sportifs sur eux-mêmes, contrôle des citoyens sportifs, contrôle des citoyens...

Une conversion du regard

Si elles ne sont pas sans pertinence, ces hypothèses accablantes n’empêchent pourtant pas d’apercevoir, en miroir du drame olympique, une autre dimension de l’expérience sportive. Car déjà, celle-ci permet une intensification du sentiment d’exister, une énergétique capable, certains activistes le revendiquent parfois, de combler un certain manque d’être. En ce sens, puisqu’elle est partagée par le public, peut-être même par le vaincu, elle semble porteuse d’une vertu sanitaire et sociale.

Dans son dernier livre, Rosa précise que pour aller collectivement vers une vie bonne, il faut cesser la course aux ressources pour la croissance, et privilégier ce qu’il appelle la « résonance » [18]. Celle-ci n’est pas un écho dans lequel je reconnaitrais ma voix, ni une reconnaissance par laquelle autrui valoriserait ma voie. C’est plutôt une densité existentielle qui survient quand les voix s’atteignent mutuellement, quand ce qui n’est pas moi répond à ce que j’exprime par mon existence. Et alors que lutte et résonance s’excluent à l’ordinaire, puisque l’autre est tantôt ressource tantôt source d’un sens qui met en joie, Rosa note que le sport les compatibilise : même si la concurrence est en son cœur, c’est une pratique où le corps entier entretient une relation responsive à la pensée et au monde, et où cette résonance se propage au public.

On peut craindre à juste titre qu’une telle perspective rende aveugle aux inégalités et aux rapports de force, et finisse par désamorcer la nécessaire lutte contre les JO des financiers. Mais pour éviter de la disqualifier au nom d’une inefficacité politique immédiate, il est possible de remarquer que le spectacle sportif est une inversion sociale manifeste et conscientisée. Bernard Jeu [19] affirme en ce sens que c’est une contre-société organisée pour permettre la violence, quand la société prétend à l’ordinaire la gommer. Et plutôt qu’y déceler la révélation d’une violence latente, il nous invite à en saisir la dimension cathartique : si la culture sportive joue ainsi la violence, c’est pour se jouer de la violence. Évidemment, cette mise en scène est tragique : prétendre réaliser symboliquement un idéal irréalisé de la société constitue tout simplement un aveu d’échec. La contre-société est d’ailleurs elle-même contredite, dixit Bernard Jeu, puisqu’elle s’appuie sur l’organisation sociale pour exister.

L’avers symbolique ne va donc pas sans revers réels, et l’expérience sportive a finalement affaire aux mêmes maux que le socius, voire participe à les attiser. Mais il n’en reste pas moins que dans et par la mise en scène du sport, la société se réfléchit. Alors que Brohm évoque une réfraction sociale qui aurait en propre de dévier la conscience politique (déployant le paradoxe d’une réflexion inconsciente, dont il aurait seul la clef), il s’agit ici de dire que l’expérience sportive permet une prise de conscience et une régénération du sens social. Et si sa résonance propre en atténue la portée critique, elle a l’avantage de mettre en valeur un agir au-delà du symbolique, autrement dit la nécessité de ne pas se laisser berner par la conscience critique.

Ce n’est d’ailleurs pas tout : l’expérience sportive indique un sens de monde. Alors que Fink voyait le jeu comme symbole du monde [20], l’activité ludique sans but extérieur renvoyant au monde comme jeu sans joueur, il s’agit d’apercevoir ici que le sport permet une présence effective du monde dans lequel nous vivons, et dont nous participons. Prenons soin, en effet, de considérer de plus près encore l’expérience sportive.

Le geste est une forme parmi les formes, mais qui n’est pas réductible aux choses (on ne confond pas la course de l’athlète et la ligne, ou la frappe du footballeur et le but) puisqu’elle surgit d’un fond intentionnel (invisible perception de l’acteur) et se prolonge en un autre fond (l’adversaire, le spectateur). Ainsi la forme visible, qui en réalité est déformation constante (pensons au geste du sauteur en hauteur), surgit-elle d’un fond pour traverser les formes. Et il faut voir que c’est le même fond qui, en plus de produire vers l’extérieur une forme visible, la retient en un mouvement propre (sans quoi le bras du lanceur partirait avec le javelot). Une preuve visible : le lanceur active de concert les muscles agonistes qui produisent et les muscles antagonistes qui retiennent, donnant ainsi sa forme particulière au mouvement.

Or ainsi fait de fond et de forme, deux dimensions d’un même mouvement, le geste conteste le dualisme caractéristique de la res extensa (que la science s’évertue à étudier). Autrement dit le geste du sportif redéfinit l’espace : en sa présence, il n’y a plus d’espace-décor, il n’y a plus qu’un espace avec lequel on essaie de faire corps. Parfois même, un miracle a lieu : la rencontre de l’homme et du monde. Quand le sportif vit le flow, c’est-à-dire vit un état de grâce qui correspond à sa meilleure performance sans aller à l’encontre de sa santé, c’est son corps qui a un savoir subreprésentatif du milieu dans lequel il se meut : rien ne sépare plus alors sa pensée du corps ou du monde. C’est au contraire le monde qui s’exprime en lui. Généralisation osée : le monde est enfin chez lui en l’homme, et cette apparition se révèle et se propage au public.

Quel est-il alors, ce monde inséparable du sportif qui le manifeste ? Il est assurément espace fait de fond et de forme. Il n’est pas le décor ou le support du mouvement, il est lui-même mouvement. Or puisque le mouvement n’a lieu que si le tout n’est pas donné, dixit Deleuze, le monde ne nous apparaît plus comme un tout constitué, mais comme un tout en train de se faire. En d’autres termes le monde n’est pas un contenant toujours déjà constitué, et qui accueillerait des formes (notamment humaines), il s’exprime au contraire dans ses formes (notamment sportives), et les relie en un même monde après les avoir produites.

Ainsi peut-on dire que par l’expérience sportive, la société se fait théâtre pour qu’apparaisse le monde en son sein. Et réciproquement, le monde apparait en tant que nous lui appartenons, loin de ce monde sans homme qui n’est qu’une autre version de la res extensa. Bref : si l’effort sportif a pu être un vecteur de conquête, en ce temps où « monde » signifiait ce qui est hors du sujet, ce qui le dépasse mais dont il peut se rendre maître et possesseur par le savoir et la technique, nous voyons nettement ici que pourvu que le sportif se pense avec l’espace et son monde, son geste est porteur d’une autre métaphysique.

Disons au moins que si le sportif vise un résultat (score, temps, longueur, hauteur), et que le spectateur l’accompagne dans cette tension, son geste ne peut être entièrement rabattu sur ce qui en sera enregistré. Il n’est pas réductible au compte que l’on en fait (médailles, palmarès), ni aux comptes que certains feront sur son dos (profits, profits symboliques). Il ne doit pas plus être réduit à la ligne de compte normative que constitue l’économie [21] ou à l’information dont raffole le capitalisme cognitif. Car le corps sportif n’est pas seulement producteur d’informations, ni informé par l’athlète qui le gouvernerait : il est ce que le sportif vit du fait d’être un morceau de l’espace vivant qu’est le monde.

« Nous sommes des rebelles » (Pierre de Coubertin, 1894)

Cette conversion du regard n’est-elle qu’une vue de l’esprit ? Les vertus écologique, sanitaire et sociale des mirages ? On peut certes craindre que les JO ne soient qu’une parenthèse, et que la prétendue contre-société soit brutalement contredite par les conséquences réelles. Et pour creuser encore le fossé entre réel et symbolique, on peut se rappeler de la leçon de Machiavel. Dans le Discours sur la première Décade de Tite-Live, il demande si l’on peut remettre le destin de deux sociétés antagonistes entre les mains de deux champions, histoire d’éviter une guerre réelle. Réponse : le vainqueur n’accepterait pas les conséquences d’une défaite sportive. Verdict : réel et symbole ne peuvent être confondus.

Il faut d’ailleurs apercevoir que nos adversaires jouent sur les deux tableaux : tantôt ils prétendent à l’efficience du symbolique, tantôt ils renvoient à sa dimension fictive (et Brohm n’est pas en reste quand il évoque une réfraction symbolique qui aurait en propre de réussir à dévier la conscience politique en la rendant inefficiente). Nous ne pouvons être aussi malhonnêtes, et devons donc choisir : soit nous dénonçons les dégâts réels de la symbolique sportive, soit nous nions toute efficience au sport. Alors parions que l’expérience sportive est porteuse de quelque efficience, et qu’il nous appartient de l’orienter.

Aucune innocence. Nous savons que les Etats peaufinent leur management pervers (alors qu’ils se désengagent, ils imposent de gagner en laissant entendre que perdre, c’est trahir la confiance collective, et pouvons aisément imaginer que le spectacle sportif serve à entériner la victoire des tenants du capitalisme de surveillance ou de la croissance verte (faite de terraformation et de géoingénierie). Mais il faut croire que le sport n’appartient pas à ces forces, et se rappeler que les débats sur son sens et sa valeur ont toujours été présents.

Dans ses Mémoires Olympiques, Coubertin raconte combien il lui a fallu lutter pour imposer son sport : le faire entrer à l’école contre une gymnastique contraignante (« en défonçant la porte ou, mieux, en la faisant défoncer par les potaches »), substituer l’engagement total à la simple récréation, fédérer les disciplines revendiquant leur particularité. En lui-même autant qu’au cœur du mouvement olympique, il y avait d’ailleurs dilemme : il était indifférent à l’amateurisme, mais ne voyait pas d’un bon œil les actuels club entreprise ; il voulait que le sport soit une aristocratie, mais une aristocratie d’origine égalitaire seulement déterminée par les possibilités musculaires ; il s’adressait aux élites, mais tenait à ce que les chefs tirent leur autorité de leur mérite pour être respectés par le peuple, et pensait que « des forces magnifiques reposent au sein de la classe ouvrière » ; il acceptait le perfectionnement technique propre à la modernité, mais ne manquait pas, contre le projet scientiste, de rappeler la portée religieuse du sport (le dépassement de soi fait découvrir Dieu en soi) et l’importance de la culture sportive (surtout l’histoire et la poésie).

S’il n’est évidemment aucunement question de suivre sa vision politique, peut-être est-il utile pour nous de se rappeler la contingence de son œuvre. En tout cas, de faire nôtre son credo : « nous sommes des rebelles ». Car c’est dans cet esprit qu’il a imposé son sport, et c’est ainsi qu’il nous faudra lutter pour imposer le sens du notre au cas où les JO auraient lieu. Dans cette perspective, il faudra se méfier des récupérations, et surtout se départir de toute velléité diplomatique ou de toute prétention à changer les choses de l’intérieur (accepter la puissance pour avoir la puissance de modifier la puissance). Mais il sera peut-être possible de s’autoriser de la transgression ludo-festive pour dire ce que nous aurons à dire. Car les Jeux Olympiques seront assurément une formidable scène, un dehors en plein dedans.

La puissance est dans l’image, comme en attestent les débats acharnés à propos de la loi dite « sécurité globale » ? Il faudra en jouer, et revêtir nos costumes de champions (comme cet opposant brésilien qui s’était présenté en Batman en 2014). Et ce qu’il faudrait surtout parvenir à faire, c’est créer une résonance avec d’autres rebelles : les sportifs eux-mêmes. S’ils n’ont pas souvent le courage de boycotter, ils sont capables de rébellion (rappelons-nous l’objection de conscience de Mohamed Ali ou les poings levés de Tommie Smith et John Carlos, plus récemment le geste de Colin Kaepernick et Megan Rapinoe).

Ainsi, peut-être, nous pourrons mettre en valeur l’inversion sociale dont parlait Bernard Jeu pour revendiquer plus encore, à l’endroit de la société, l’égalité et l’hétérophilie nécessaires à la résonance. Nous pourrons tenter de dilater l’écologie du geste précédemment esquissée pour entendre la voix du monde. Au moins, tenter de reconnecter à son mouvement plutôt que succomber à la constante accélération du capitalisme (incapable de se stabiliser autrement que par la fuite en avant qu’est la croissance). Peut-être même faudrait-il nous rendre capables de proposer un autre sport, respectueux des rythmes du corps et des saisons. Car nous sommes nos corps qui se défendent contre l’économie.

Nous devons en tout cas éviter de conditionner la vie bonne à l’écroulement du capitalisme. Évidemment, il nous faut continuer d’en rêver, et l’abandon des Jeux Olympiques en serait un premier signe. Évidemment, il nous faut continuer de dire avec Rosa que l’éloge de la concurrence, en un sens magnifié par le sport, est fondé sur l’idée qu’elle mettra une plus grande part de monde à notre portée, et que l’obsession des ressources consacre en réalité une insécurité de tous les instants, en plus de l’instrumentalisation du monde. Mais il nous faut aussi affirmer la joie de vivre malgré tout, malgré les JO des financiers, plutôt que subir leur tempo (accélération, mais aussi différance du moment d’être heureux).

Évidemment, tout cela est très ambitieux. Mais il y a là deux avantages : éviter de nous incliner dans le sens de la dépression, comme le fait parfois la critique (pour peu qu’elle ne soit pas une posture universitaire confortable), éviter de prétendre à l’efficience sans en interroger la portée (comme le permettent parfois de vieilles habitudes universitaires).

Bref : si les jeux olympiques n’ont pas lieu, nous ferons la fête ; si les jeux olympiques ont lieu, nous aurons à décliner le sens de la fête olympique.

Fred Bozzi

[1Satoshi Ukai, Fukushima, les nazis et les J.O. de Tokyo 2020, LM 172, 3 janvier 2019. Natsuko Sasaki, Les Jeux Olympiques n’auront pas lieu. Ni à Tokyo, ni à Paris. LM 265, 30 novembre 2020. Tribune collective, Ni en 2024, Ni jamais : NON au Big Brother Olympique. LM 272, 26 janvier 2021.

[2Dans l’idée que les investisseurs vont se désengager des Jeux de Tokyo 2021, peu rentables à cause du covid, Satoshi Ukai redoute d’ailleurs que les organisateurs imposent de taxer les populations. Fukushima, les nazis et les J.O. de Tokyo 2020, LM 172, 3 janvier 2019.

[3Ni en 2024, Ni jamais : NON au Big Brother Olympique. LM 272, 26 janvier 2021.

[4Natsuko Sasaki demande : « si nous ne sommes pas capables d’en finir avec un tel projet inutile, comment pourra-t-on réaliser des mesures climatiques plus ambitieuses et complexes ? ». Les Jeux Olympiques dans un monde qui se réchauffe, Terrestres 12, 10 mars 2020.

[5Natsuko Sasaki, Les Jeux Olympiques dans un monde qui se réchauffe, Terrestres 12, 10 mars 2020.

[7Natsuko Sasaki écrit qu’il faut « en finir avec les JO une fois pour toutes », Les Jeux Olympiques dans un monde qui se réchauffe, Terrestres 12, 10 mars 2020.

[8Caillat, L’idéologie du sport en France. La passion, 1989.

[9Voir le magnifique documentaire de Marta Prus sur la préparation olympique de Margarita Mamun : https://www.youtube.com/watch?v=9uA5kyKeM6g

[10Jean-Marie Brohm, La violence sportive. Qs ? Archives Du Futur. 20 Octobre 2019

[11Platon, Les lois, livre 7 : les compétitions gymniques ont pour seul but l’apprentissage de la guerre (et la célébration des fêtes). Dans Mein Kampf, Hitler affirmait même que le sport est « la meilleure des préparations à la guerre ».

[12Pierre de Coubertin, Pédagogie sportive. Préambule. 1922.

[13Je note d’ailleurs la dimension épistémologique de ce colonialisme : « ce n’est plus le pic à la main que l’on conquerra les sommets de la connaissance, mais en les survolant ».

[14Brohm, Les meutes sportives. Critique de la domination. L’Harmattan, 1993.

[15La prétention à l’amateurisme signifiait une volonté d’indépendance à l’égard de la société mercantile, mais Coubertin avoue lui-même ne pas y croire (Mémoires Olympiques, p102).

[16Voir par ailleurs Prison dehors ? LM 267, 18 décembre 2020.

[17Voir Queval, S’accomplir et se dépasser : essai sur le sport contemporain (2004). Alors que l’accomplissement visé par les jeux grecs requerrait la prudence, art des limites et de la juste mesure, le sport moderne ordonne un dépassement qui consiste à affirmer une liberté contre nature et à prétendre à l’amélioration de l’humain (on pense au « progrès » : plus loin, plus vite, plus fort, mais encore au transhumanisme). Rappelant que le sport moderne s’appuie sur la science pour augmenter la performance, alors qu’avant on ajoutait des obstacles, l’auteure pointe réciproquement le fait que la technique moderne somme le monde de tout calculer (jusqu’au ridicule de la différence en millièmes de seconde).

[18Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde. La Découverte, 2018.

[19Bernard Jeu, La contre société sportive et ses contradictions. Revue Esprit. 1973.

[20Fink, Le jeu comme symbole du monde. Editions de Minuit. 1966.

[21Voir Fradin, Qu’est-ce que l’économie ? : https://lundi.am/Qu-est-ce-que-l-economie-3

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