Et la rivière eaurifère

Raoul Tarez

paru dans lundimatin#256, le 29 septembre 2020

Il y a cette carte digitale : d’abord l’empire de la perception, mais une perception biaisée parce que cartographiée. Ceci ne peut pas exister comme cela : ce n’est pas possible. Et pourtant il y a toujours la carte : comme une immense simplification, une immense réduction, une immense régression. Je cherche un point sur cette carte : Monte Samai.

[Photos : Daniela Castrillón]

C’est une communauté paysanne que je dois rejoindre pour y travailler quelques semaines, peut-être plus : en voyage le hasard est roi. Alors je regarde cette carte sur mon téléphone : en soi, c’est déjà bizarre. Une perception quelconque, biaisée, probabilisée, donc - puis s’ensuit l’imagination de ce lieu. Comment va-t-il être ? J’ai quelques photos avec moi : la “nature”, comme on dit… Alors ça doit être calme. C’est entre les montagnes - là le rapport cartographique est très clair : au milieu des Andes, à une heure et demie de Bogotá, dans une nasse montagneuse et brumeuse - comme une compagnie de CRS avec des grandes oreilles verdâtres et des vaches qui traînent et de l’herbe sur l’uniforme - une GAV à ciel ouvert. Ou bien le paradis des zadistes.

De la perception à la déception, il n’y a qu’un pas. C’est même inévitable : cette carte et ces photos, que veulent-elles dire ? Ce sont des images, des représentations - un lieu réduit à des pixels, à de la lumière, et encore : il faut que j’aie de la batterie. Mais malgré tout, l’imagination est une puissance de survie. Alors dans le bus qui traverse les montagnes, je me plais à imaginer ce qu’il y a derrière cette carte et les photos qui l’accompagnent. Je sais que je serai déçu, c’est toujours le cas : la représentation est toujours déjà une déception. Car décalage, car dévoiement, car détourage. La carte simplifie la réalité : l’imagination aura beau s’y introduire, il y aura toujours la schématique - la vie en est réduit à une carte, à des calculs - à des données - tout ceci m’angoisse. La carte est une technique de voyageur - et donc aussi sa prison, dans un sens. Mais l’imagination aussi est une carte, après tout : elle simplifie ce qui se joue dans la psyché, puis le sublime. Moi, cette carte mentale, je l’aime - alors j’imagine : il y aura des montagnes dialogiques, des fleurs qui danseront la salsa et des petites vaches toutes noires qui écouteront, sages, la mélodie venteuse. Où vais-je atterrir ?

Hasard du voyage, je me retrouve dans ce bus avec une fille - elle sourit tout le temps - elle a un sourire qui ne la quitte jamais - elle fait des bracelets - et elle met ses bracelets dans son sourire - circularité. Je l’aime bien, je ne sais pas pourquoi, mais parfois je ne la comprends pas : la technologie va sauver le monde, tu verras. La goutte de trop. Je n’avais aucune animosité pour elle, juste une profonde fatigue d’entendre toutes ces bêtises : trois cent euros pour s’offrir l’accès à un festival de trance au Guatemala tout en se réjouissant des cérémonies indigènes qui y sont montrées, et chercher des réponses spirituelles à son existence sur fond de misère sociale, n’est-ce pas indécent ? Il y avait comme une barrière infranchissable entre elle et moi : sur une carte, ça s’appellerait un barrage ; et en astrophysique ? Un trou noir.

Le bus arrive dans un village : La Florida. Il y a une longue rue qui le traverse, comme une jugulaire, un flux nerveux essentiel à la vie, irrigateur, et tout autour les anticorps que sont le billard, la tienda et le bar. L’ADN d’un village colombien, moins l’église, moins la place centrale. Topographiquement, ce village est une droite et non pas un centre. Je comprends pourquoi : au milieu de celui-ci traverse une voie ferrée et j’apprendrai par la suite qu’elle reliait, au temps fort des colonies jusqu’aux pratiques néo-coloniales plus récentes, la capitale, Bogotá, à son interface maritime : Carthagène, une ville portuaire très importante dans le pays. Ce village n’apparaît pas sur la carte, comme s’il n’avait été construit que parce qu’il y avait cette voie ferrée, et qu’après son abandon, personne n’avait cru bon de légitimer l’existence de la bourgade. D’où, aussi, la forme allongée de cette dernière : les maisons se sont construites autour de la voie ferrée - droite, métallique, rigide. C’est un village de passage, et pourtant il s’est installé là et n’a jamais cessé d’exister - tout seul, sans la voie ferrée qui est désormais complètement délabrée et sur laquelle les herbes ont repris leurs droits. C’est un village de fantômes - mais les fantômes ici sont des présences bien vivantes. Oubliées ? Sûrement. Mais par qui ? C’est sans importance.

Je me rends chez Adrian et Carolina, un couple d’artistes-paysans : des culturateurs au sens plein. Ils vivent dans une communauté paysanne à l’écart du village. Dans un message, on m’explique qu’il faut prendre un taxi pour se rendre en bas de leur maison, ou bien marcher le long de la voie ferrée alors que la nuit frappe déjà par sa noirceur. La valise de ma compagnonne est lourde, nous optons donc pour un collectivo - justement, en voilà un qui arrive - jaune, bricolé, bourré de vie, musique pleine balle. Je l’aborde. Quieren ir a Monte Samai, vale, vamonos. Van a conocer un lugar magnífico. Es un río, un río que da la vida a todo el pueblo. Es el río aguaoro… A ver lo que pasa pa ustedes... Ese río no acepta todos los corazones. Nous démarrons : la route est cabossée, combative, le chauffeur lutte contre les pierres, s’écarte et accélère, la route en taxi est une lutte de tous les instants pour ne pas crever, ou dériver, parfois croiser un autre taxi, lui faire un signe de phare, puis s’enfuir - rouler, rouler et encore rouler jusqu’à l’arrivée - et toujours le chauffeur, grand sourire, comme une arme pour ne pas mourir dans un pays où la mort rôde silencieusement comme un soupir.

Le lendemain, je découvre le lieu et me confronte à ce que mon imagination m’avait fait dire. Je constate que je m’étais trompé : non, il n’y a aucune déception, il ne pouvait pas y en avoir. C’est au-delà de tout cela : cet endroit ne me déçoit pas, il me dévoile. C’est un saut sémantique très léger... La carte, les photos, tout ceci n’était qu’une belle connerie. Les odeurs, les sons, les lumières ? Les nuages, les fleurs, les buissons ? Ils n’étaient pas sur la carte, et maintenant ils sont là - et je m’y sens bien, vraiment bien. Nous mangeons avec la famille, c’est copieux, ça vient du jardin, c’est excellent. Leurs filles sont pleines de vie, à croire qu’elles ne deviendront jamais des adultes, ces êtres sociaux schizophrène qui ont décidé que la vie était autre chose, plus sérieuse - pesante comme un sac de plomb. Au loin résonne un bruit : le bruit d’une rivière. J’ose : oui, c’est la rivière eaurifère - el rio aguaoro. Mystère… Pour moi, cet endroit est avant tout un mystère : citadin, je n’y comprends rien - et pourtant je sens que chaque petite chose est en articulation avec chaque autre petite chose - et qu’il y a là un espace immense pour la vie, quelque chose d’évident. Mais le mystère est encore bien trop grand pour moi : non, la “nature” est encore à déchiffrer. C’est un code en cône de vitalité. Et cette rivière eaurifère, qu’est-elle ?

L’or a été cherché partout. Des caravelles traversant les mers, arrimant les continents, déversant des flots d’hommes en armures et de porcs avec eux, des porcs bourrés de maladies - la mort comme continent, Occident, la mort en or, l’or-mort - l’or a été cherché partout et avec lui les têtes coupées - la conquête de l’or - une orgie de conquistador prononcée par un oracle à couronne, une couronne aux odeurs de mort. C’est ce continent - Amérique ou Abya Yala - dont je foule le sol, cette histoire en tête - l’histoire d’un appétit, l’histoire d’une pulsion - une histoire racontée dans un livre d’histoire comme la découverte d’un continent - découverte, vraiment ? Une rencontre et un affrontement, plutôt, entre deux civilisations dont l’une avait découvert la montre - et le temps institutionnel, urgent, séquencé, cadré - tandis que l’autre avait compris le cosmos - et s’était donc mis à l’abri du monstre, celui qui pousse l’homme au calcul - calcul de son temps restant sur terre, calcul de ses ressources pour survivre sur terre, calcul des dimensions des crânes des peuples colonisés, forcément sauvages. Une rencontre du calcul et du cosmos - une rencontre décalquée sur un modèle corruptible, celui de l’Occident sûr de ses forces, des forces mécaniques, celui des pistolets et des épidémies, celui de la traîtrise, de la rapine et des carabines.

L’or… Il y a cette rivière qui coule et qui fait du bruit. Je lève les yeux au ciel, j’aperçois des oiseaux que je ne reconnais pas. L’or… Eux, ces oiseaux, l’ont-ils cherché, l’or ? Et l’eau ? El río aguaoro… Es el río de la riqueza : la riqueza verdad. Adrian est assis en tailleur sur un tapis échaudé par une terre brune comme de l’argile - à ses côtés, sa première fille, Mimbi, une kalimba entre les mains, joue avec son instrument tandis que son père déclame une chanson triste aux amarres puissantes - sa voix : maîtrisée, harmonieuse, sereine - conte de l’histoire de cette rivière qui traverse leur topos et donne l’eau - à eux, d’abord, mais aussi aux trois villages en aval - j’apprendrai plus tard que l’un des plus grands écrivains colombiens encore en vie, Tomas Gonzalez, vit dans l’un de ces villages - Cachipay - et c’est vrai qu’en y allant j’avais remarqué un vieux monsieur avec des mots qui le suivaient de près lorsqu’il marchait, des mots qui avaient l’air d’avoir été domestiqués par lui et dont il prenait soin - comme s’ils étaient ses enfants, des enfants qu’il fallait surtout laisser grandir de peur de les trahir.

La riqueza verdad no es el oro, la plata, el dinero. El agua… Nous venons des eaux. Nous sommes des eaux. Nous sommes aussi des os. Et nos os sont remplis d’eaux - des eaux salées, des eaux sodiums, désossés lorsque nous mourrons - nous revenons à la Terre et alors nos os se gorgent des eaux de pluie, des eaux des torrents, des eaux des rivières, des eaux des boues. Debouts, nous revenons à l’eau d’où nous provenons - décomposition, chemins de croix, Saint-Jacques de Compostelle, et voilà l’Occident qui revient au galop avec ses routes maritimes, ses boussoles et ses navires de guerre - Fernand Braudel, la méditerranée et les peuples des interfaces - les peuples du commerce - Ulysse, ton coeur a été patient. Et le vivant que je suis, qui n’a pas oublié qu’il est avant tout un corps composé d’eau, s’en souvient lorsqu’il se baigne dans la rivière.

J’entre dans cette eau froide. Je suis nu. Je n’ose pas me vêtir de quoi que ce soit. J’ai peur de lui faire du mal, de la contaminer. Entrer un premier doigt de pied, sentir le froid. Puis sauter, faire flaque dans l’eau froide, oublier la sensation - ou n’être plus qu’une entière sensation le temps d’une nano-seconde - sourire alors en barbotant dans l’eau, sentir qu’elle est traversée d’un flux - des poissons, des algues, des micro-particules - mais aussi de la terre, des cailloux et des bouts de bois - d’un millier de flux. La rivière est une vie multiple portée vers le bas - des montagnes à la mer - mélangée par tout ce qu’elle et tous ceux qui la traversent - morts ou vivants. Nu, entièrement. Dedans : nu. La rivière est une purification. No le gusta la ropa, ¿sabes ? Aquí, debes ser tú mismo - debes ser el cuerpo, solo el cuerpo, el cuerpo desnudo. Sin ropa, porque así puede sentir tu corazón. El río aguaoro es la bendición de nuestro comunidad. Desnuda ella está, desnudo tú mismo. Así es.

Il y a ce prêtre. Il me prend la tête, je chiale. J’ai trois ans. Je m’en souviens parce qu’il y a une partie de moi révélée par l’écriture qui s’en souvient ici-même dans la substance de ces mots - la mémoire écrite est une mémoire de l’intérieur avant tout. Il y a ce prêtre et il me prend la tête. Je ne comprends pas ce qu’il fait. Mes cris résonnent, reviennent, m’assomment - ils sont bruyants, amplitude du cri, le cri est un désastre lâché comme une flèche en direction des astres - ce cri, c’est une manière pour moi de dire non alors que je ne parle pas encore. Ou alors était-ce un oui ? Peut-être. Le cri est un écho incompris. Il y a ce prêtre et il me met la tête dans l’eau bénite. Degré un de la purification : je suis catholique. Et ce prêtre - cette tête - sa tête - et l’eau bénite. L’horreur de revenir à l’eau pour l’humain qui en vient pourtant - l’évolution humaine a cette arrogance unique de chercher à s’extraire de ses origines aquatiques. Pourquoi a-t-on si peur de là d’où l’on vient ? L’histoire humaine part de l’eau pour atteindre le béton. C’est à ce moment que la bêtise s’infiltre : l’or des catholiques et de tous les autres empires, leur égale folie de l’or, c’est exactement cela. Peut-être souhaitaient-ils juste purifier leur bêtise avec de l’eau bénite.

Les enfants courent dans l’herbe, s’affolent dessus, sautent dans le foin, saturent l’espace de leurs cris, de leurs joies, de leurs éclairs - cette énergie est précieuse. Les voilà qui jouent de leurs corps comme un vieux musicien indien jouerait de sa cithare avec quatre mains - ils vrombissent ensemble, fondent leurs harmonies dans un même élan, s’associent dans les gammes effarouchées de la jeunesse. C’est enfin l’heure d’aller à la rivière. La petite Sasha ne marche pas bien : sa soeur la prend par la main, l’amène avec elle dans les hautes herbes, là où les serpents ont fait leur nid - mais les serpents n’attaquent pas les enfants, peut-être qu’ils parlent avec eux, pour eux, entre eux, ou plutôt qu’ils communiquent avec eux, pour eux, entre eux par des flux indicibles, décodés - par un mystérieux transcode. Il y avait des couleuvres dans notre jardin. Les couleuvres n’étaient pas mes amies au sens que nous, humains, avons donné à ce terme - cette philia qui tend vers l’hospitalité, vers l’amour aussi, comme deux êtres qui s’aiment parce qu’ils s’élèvent, se subliment -, mais elles étaient là, elles aussi, les couleuvres - c’était comme ça et nous les respections : elles avaient pris place quelque part, elles étaient situées elles aussi - et dans nos vies, et dans nos habitats, et donc dans nos tissages - le serpent est un être aux serments invisibles. Et la rivière serpente elle aussi.

El gringo pensaba que habia oro adentro del rio. Que chiste… Le langage humain n’existe pas. Il n’y a que des interprétations - du code à décoder. C’est ce que n’avait pas compris ce gringo, comme ils l’appellent ici, un gringo avec un grand chapeau - un gringo from Texas - un gringo avec plein d’argent dans les poches et qui en voulait encore plus - un gringo typiquement gringo - un idiot, pour le dire autrement. Il s’est présenté un matin, il a montré un papier officiel et il a commencé à exploiter la rivière à la recherche de l’or. Il avait une autorisation du gouvernement pour ses affaires. Ce papier devait valoir beaucoup d’argent - la corruption a un prix, même en Amérique latine - et les villageois racontent encore que cet homme tremblait à chaque fois qu’il revenait d’une exploration les mains vides - l’or n’est pas là, mais où est-il ? Lui aurait-on menti ? Comment fera-t-il pour rentabiliser son expédition ? C’était il y a plusieurs dizaines d’années maintenant, et les villageois, ceux dont les traits du visage ont fait place aux rides, s’en souviennent encore. El gringo perdido ! El gringo perdido ! La broma magnifica ! Allait-il trouver de l’or avec un papier, une vieille carte des conquistadores et la plata pour remonter la rivière à la recherche de l’or ? Non, évidemment : el rio aguaoro no tiene oro. El río aguaoro es el oro. Entiendes lo que significa eso ? Entiendes que el oro no es algo a vender sino algo adentro ? Le gringo est rentré chez lui - triste. Il n’a jamais trouvé d’or.

Adrian me raconte que les villageois, ceux qui ont été témoins de l’échec du gringo - mais est-ce un échec si le sort est fixé d’avance ? -, que ces villageois, donc, s’étaient ensuite remis à rire après cet événement. Car le rire était parti. La voie ferrée qui reliait Bogotá à Cartagena n’était plus en service, alors le réseau d’approvisionnement et d’exportation était coupé, et il fallait donc aller vendre la marchandise à Bogotá directement. Tous les villageois n’avaient pas encore de voitures - il fallait s’organiser, et cela prenait du temps, mais surtout de l’énergie - et puis les prix avaient été comprimés - la demande occidentale en banane et en café était importante, mais celle en coca - l’or blanc - l’était encore plus. La morosité s’était installée, les rires avaient disparus petit à petit, seuls quelques sourires subsistaient - dans l’ombre ou dans les coins - même l’aguardiente ne parvenait plus à réchauffer les cœurs, à faire brûler les lèvres, à les tirer vers le haut - du sourire au soupir, il n’y a qu’une marge. Arès vient l’heure de souffrir, en silence.

Ma compagnonne de route est partie. Elle ne supportait plus le silence des montagnes. Un silence qui n’est jamais que silence si l’on veut bien l’écouter : le silence est une harmonique complexe faite de micro-changement vibratiles, de variations dans les ondes, d’éclatements des sollicitations soniques et de traversées subtiles, donc inaudibles à celui qui n’utilise pas le précieux don des oreilles. Le silence dans la “nature” est tout sauf du silence. C’est une symphonie faite d’un million de phonèmes qui ont la particularité sublime, encore inégalée chez l’être humain, de ne pas prendre de place : dans ce que l’on nomme prétentieusement la “nature”, chaque son de chaque espèce a sa propre fréquence. Le respect acoustique est immense.

Je suis désormais seul avec mes nouveaux ami.es, et un peu plus loin habitent les autres familles de la communauté, logées dans des maisons construites de leur main. Étrangement, je me sens en situation d’écoute depuis qu’elle est partie : je crois que je n’avais pas envie de parler français - ma langue maternelle. Comment réussir à faire le vide au milieu de son propre langage ? Derrière chaque mot se cache une histoire et avec elle des traumas et, encore au-delà, une possibilité de ressentiment. Et derrière sa langue à elle se cachait, en filigrane, prêtes à bondir, toutes les douleurs que j’avais décidé de laisser derrière moi. Au bout d’un moment, nous ne parlions plus - je n’en avais plus envie, et elle non plus d’ailleurs - accord convenu. Et lorsque nous parlions (tu vas faire quoi toi, rentrer en France, t’as pas peur du virus ?), une forme de tension latente s’accumulait - je sentais mon verbe s’incontrôler et mes pensées noircir - pourquoi ?

Non, je ne pouvais pas entrer dans la rivière ainsi : elle aurait pu me jeter un sort. Il fallait entrer dans la rivière les yeux fermés, le cœur ouvert - et nu, complètement nu - mais nu de sa noirceur - déshabillé de ses démons. La rivière n’est pas qu’un soin : c’est aussi une épreuve. Entrer dans la rivière revient à accepter de se faire jauger par elle - qu’on y entre mal, avec un ressentiment, une rancœur, une violence intérieure... et elle le comprendra, instinctivement : éprouver la rivière, la rivière-épreuve, c’est donc faire ses preuves auprès d’elle, de soi, des autres - éprouver le tout.

Le jour d’après, une vache est morte en bas de la rivière. L’eau a été contaminée - la planète est contaminée. Le virus est enfin entré en Colombie - est-ce un signe ? Et comment le déchiffrer ? La solitude de sa langue dans un pays étranger aide à donner du sens aux événements qui adviennent. Tout à coup, je m’aperçois qu’il y a des liens partout et que c’est à moi de les voir, de les sentir. Je n’ai pas besoin d’un Livre Sacré pour cela - il suffit de déchiffrer, comme la vieille carte poussiéreuse d’un pays encore inconnu. Lorsqu’on se balade dans une ville pour la première fois, la découverte est intense : chaque bruit est nouveau, chaque rue est nouvelle, chaque mouvement est inédit. Au bout d’un certain temps, on s’y fait : la carte est devenue le territoire, et le territoire est entré dans le corps comme un nouveau langage - un langage gestuel, sensitif, quasi-intuitif. C’est la même chose pour les signes à la différence près qu’ils n’entrent pas entièrement dans le corps : ils ne sont pas éprouvés, incorporés - ils sont seulement intégrés quelque part : là est toute la beauté d’un signe - voyez-vous ce cygne brumeux s’éloigner de la berge suivi par des anges ? La vache morte est un signe - mais que veut-il dire ? Je ne suis ni eschatologique ni messianique : la vache n’est pas le signe de la fin du monde à mettre en lien avec l’arrivée du virus sur notre planète - ou plutôt la diffusion de celui-ci dans nos technosphères humanoïdes, puisque ce virus existait déjà depuis longtemps : la vie est un virus à déverrouiller et le vivant survit grâce à eux - Dieu merci (je ne suis pourtant plus catholique).

Je regarde les paysans soulever la vache morte. Elle est tombée du ravin, elle a du sang sur la tête, cette vache noire. Elle est énorme, les paysans peinent à la ramasser, les pompiers arrivent, la police aussi - la vache est un événement. L’eau est-elle contaminée ? Et qui l’a contaminé ? Est-ce la vache ? Ou est-ce l’humain qui élève la vache, qui l’a domestiqué ? A priori, oui, l’eau est contaminée : mais la question du qui demeure. La science fait un prélèvement dont on ne saura de toute manière pas le résultat - et que vaudra-t-il pour ceux-là même qui se posent la question ? Après tout, la vache est tombée en-dessous de nos maisons : la contamination ne peut pas nous atteindre, nous - sauf peut-être si un cheval est, lui aussi tombé, plus haut, mais alors il reste à découvrir. Le village, lui, et peut-être même tous les villages, Cachipay et son écrivain compris, auront alors leur eau contaminée. Qu’en dira l’esprit de la rivière ? Sera-t-il triste ? L’a-t-il même voulu ?

L’esprit n’est jamais seul - il est en vous et tout autour. Je descends la colline qui mène à la cascade avec Adrian - cascada, agua, allà - pieds nus. L’herbe est un chemin de croix et la Terre son Testament - ni Ancien, ni Nouveau : immémorial. En-dessous de nous résonnent les morts, les maudits - ils nous chuchotent à l’oreille des mots : des mots-dits. Dans notre descente, ils nous entourent - alors nous nous taisons, silencieux comme peut l’être la marche en montagne - comprendre qu’il y a plus haut que soi aide à garder le silence comme une préciosité inaliénable. Alors nous arrivons près de la cascade, bruyante et craqueleuse, courbée comme un arc aquatique, éclatant l’espace de ses flots invisibles, de ses vagues en vacarme d’instants.

¿Y tú, qué ves ? ¿Estás aquí o estás acá ? Nada de eso : debes ser agua. Bueno. Il entre alors dans la rivière, nu. Je n’avais pas compris la portée de cet acte - au sens qu’il implique totalement l’acteur qui le met en œuvre - entrer dans l’eau, est-ce si évident que ça en a l’air ? Entrer dans l’eau, c’est entrer en soi et dans tous les autres - là commence l’histoire de l’homme. Et sortir de l’eau, c’est rendre hommage à l’esprit du lieu, c’est à dire à l’espace et au temps : qui n’est autre que nous - vivants, tous autant que nous sommes : non-inhumains et non-humains. Adrian pose des pierres sur le côté tandis que je médite le regard porté sur la cime des arbres - faire abstraction du corps un instant - envisager d’en sortir définitivement, de ce corps ? Non, pas maintenant, même s’il le faudra un jour - il suffira d’être prêt, voilà tout. Les pierres sont au nombre de sept, elles sont posées sur un gros rocher qui fait œuvre de barrage. Es para el espíritu del río : pa que entiende lo que significa para nosotros y que puede seguir con lo que hace. Para todxs, todo.. Aux premières crues, lorsque la saison des pluies viendra - dans un mois déjà -, les sculptures-hommages seront dévastées par l’eau. Il s’agira alors de tout recommencer - de réinventer constamment, sans cesse, de retraduire dans un même élan insatiable les signes qu’envoie la rivière, non pas par simple superstition, mais pas gratitude, c’est à dire reconnaissance. Reconnaître, c’est se souvenir - c’est à dire rester dans l’histoire - dans l’histoire du lieu et de ce qu’il est pour nous. C’est alors le reconnaître comme partie intégrante de nous - la rivière est vivrière - et hors de nous - la rivière est orfèvre. Une fois reconnue, nous acceptons donc d’en prendre soin - et tout notre rapport au monde en est changé - c’est une bifurcation. Car la rivière eaurifère est la seule source, l’unique source, la source du vivant en vie qui tente de revivre chaque jour, de rejouer le rituel de l’eau, de saler son corps - et l’Homme, esseulé dans un monde qu’il s’est imposé, salive à nouveau lorsque l’eau se louvoie en lui : savoureux, le rituel est accompli, et l’eau s’allie à l’Homme et le fait Homme et même parfois plus loin : l’eau est l’horizon du vivant, de tout le vivant - le nous, le nôtre. L’eau en cela est d’or - aquario. Et la rivière eaurifère est comme un nouveau savoir, une nouvelle saveur : un sabor.

Voilà l’utopie -
l’uteaupie,
l’utopia :
Utopíagua.

L’Homme est d’eaux
Et l’âme d’or dit
Ameauor.

(Do, ré, mi, fa, sol, la, si, d’eau.)

Raoul Tarez septembre 2020

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