Écriture inclusive, écriture totale

« Le débat sur l’écriture inclusive a ceci de remarquable qu’il est manqué... »

paru dans lundimatin#126, le 11 décembre 2017

Le débat sur l’écriture inclusive a ceci de remarquable qu’il est manqué. Ses opposants mécomprennent le plus souvent ce qui la constitue : aussi, ils agitent un manque de clarté graphique, une impossible transcription orale. Quand ce n’est pas tout simplement la défense politique d’un territoire, fut-il sur le plan du langage : le gouvernement, par sa circulaire, n’entend pas céder la souveraineté d’une langue proprement centralisée ; l’Académie française joue son rôle, qui de tout temps a été : celui d’être l’Académie française. Du reste, faut-il encore lui cracher dessus ? Est-il correct, enfin, de gifler un mort ? Les Immortels le sont : tant qu’il y aura un État qui les institue dans leur immortalité. En attendant, faute de pouvoir véritablement faire trembler le pouvoir, il est agréable de frapper cette vieille carcasse institutionnelle et, au passage, faire croire qu’elle possède encore une quelconque utilité. Il en va de sa propre impuissance ou de son propre renoncement à la révolte de taper sur les académiciens. Ce serait amusant, si ce n’était pas grave.

Non, le débat a encore quelques mérites, parmi lesquelles, surtout, de cartographier les plus bouffons des réactionnaires. Car il s’agit bien, concernant l’écriture inclusive, de réaction et, fatalement, de progrès. La langue française est un organisme vivant, il évolue, il se transforme, et ainsi la syntaxe, et ainsi le lexique...

Oui, parfaitement. Une remarque, simplement, et des plus significatives : introduire l’écriture inclusive constitue un progrès rétroactif. Car la langue française – inégalitaire, sexuée, centralisée, ce que vous voudrez – a été instituée dans sa forme la plus dogmatique à partir du XVIIe siècle. En soi, l’écriture inclusive est une réaction : elle revient sur ce qui a longtemps été considéré comme un progrès dans le langage, tant par la clarté que par l’éloquence. En soi, l’écriture inclusive est rétroactive : elle demande un tribut à l’histoire qui la voit advenir. En ce sens, on ne pourra que la faciliter. Ses opposants, qui parlent de révisionnisme, n’ont pas tout à fait tort ; mais la question ne serait-elle pas plutôt : ne faut-il pas être, précisément, révisionniste ?

Là réside sans doute le problème des partisans de l’écriture inclusive : leur tiédeur. Quand ils ne sont pas tout simplement, eux-mêmes inclus dans le champ du pouvoir. L’attitude des 70 linguistes francophones dans leur tribune, publiée sur Ballast, demeure sans doute la plus constructive : on voudrait là que « la langue française devienne un objet de réflexion collective ». De l’autre côté – du côté, peut-on dire, de l’écriture exclusive – le règne est celui du pouvoir : au moins ont-ils le mérite de ne pas vraiment le cacher. Dès 1947, Roland Barthes s’intéressait à la « responsabilité de la grammaire » estimant que « le français classique, seul instrument dont dispose actuellement la littérature, sauf à recourir à des procédés encore plus ésotériques, c’est avant tout le langage d’un groupe puissant, ou bien oisif, ou bien pratiquant un travail spécial, qu’on pourrait appeler travail directorial ». Et de conclure : « Le problème pour les écrivains d’aujourd’hui, c’est donc de couper l’écriture de ses origines historiques, c’est-à-dire, en fait, politiques ».

Mais Barthes parlait donc de littérature...

Eliane Viennot, professeur de littérature française, défenseuse de l’écriture inclusive, l’a bien rappelé : « Pas de faux procès, nous ne voulons rien imposer en littérature ! Nous parlons des sciences humaines, des textes officiels, scolaires ou journalistiques, qui cherchent l’exactitude. Pour éviter la cacophonie, il faut établir des conventions, elles sont en cours d’élaboration, nous sommes encore en phase d’expérimentation ». En conclure : que la littérature ne cherche jamais l’exactitude ? ou qu’on la laisse tout simplement de côté ?

Est-ce que la littérature n’aurait aucun rapport à l’écriture inclusive ? Ou pire : à l’écriture ? Barthes écrivait aussi que « la langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ». La sachant lieu de la servilité et du pouvoir, Barthes préconisait de « tricher la langue ». Or, il appelait littérature « cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente ». Littérature, langue hors-pouvoir. Est-ce pour cette raison qu’elle doit demeurer imperméable à l’écriture inclusive ? Ou est-ce tout simplement que l’écriture inclusive ne peut avoir aucune prise sur elle ? A ce stade, sans doute s’agit-il de mettre, non plus dos à dos, mais dans le même camp, opposants et partisans de l’écriture inclusive : même camp, s’entend, le champ du pouvoir.

Nous l’avons vu, il convient simplement de lire la circulaire du 21 novembre 2017 du Premier Ministre pour s’en rendre compte : « Outre le respect du formalisme propre aux actes de nature juridique, les administrations relevant de l’Etat doivent se conformer aux règles grammaticales et syntaxiques, notamment pour des raisons d’intelligibilité et de clarté de la norme ». Au-delà, c’est la langue exclusive de la centralisation qu’il s’agit bien de conserver. Quant au galimatias sénile et servile de l’Académie française, qu’en dire ? « La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ». Mais pourquoi ne pas réclamer, justement, une langue désunie, disparate, et illisible ? En un sens, cryptographique ?

L’autre camp s’avère plus difficile à cerner. Il a pour lui la raison linguistique, la caution éthique : il a jusqu’au privilège de la contestation. Linguiste, professeur de français, de littérature, philologue : les spécialistes ne manquent pas pour défendre l’écriture inclusive. Mais ce sont encore et toujours des spécialistes. Ils sont doués d’une nature spéciale. Mais rien d’homogène dans le camp des partisans (sic). D’un côté, on trouve le Haut Conseil pour l’Egalité entre les Hommes et les Femmes et son guide pratique « pour une communication sans stéréotype de sexe ». Mid Brother soft du fascisme de la langue : institution du pouvoir, il substituera, au mieux, une norme à une autre ; au pire, en fera coexister deux. D’un autre côté, il y a encore, par exemple, ces 70 linguistes francophones. Notons que l’intention de leur tribune est certes louable : débattre sereinement. Citons un passage :

En matière de langage, les recommandations ne sont que des conseils, que l’on peut suivre, ou non. Certes, la cohérence entre institutions est toujours préférable : lorsque le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, en France, incite à faire évoluer les usages linguistiques vers des pratiques plus égalitaires et moins sexistes et que, parallèlement, une autre institution, l’Académie française, s’arcboute pour bloquer ces préconisations, cela ne rend pas la lecture des règles aisées. Pourtant, personne n’a autorité à trancher, ou, plus exactement, tout le monde partage cette autorité. La langue évolue non pas seulement à cause du « bon usage » prescrit par les institutions en tout genre, mais aussi parce que les locuteurs et locutrices se l’approprient. Au fil du temps, dès que l’on prend le recul qu’impose le regard historique, on s’aperçoit que les changements linguistiques sont parfois amorcés par une élite, avec plus ou moins de succès, et parfois imposés à cette même élite par l’usage majoritaire, lequel échappe au contrôle institutionnel.

Le bon usage est-il toujours « prescrit » ? N’est-il pas ailleurs, contraint et forcé ? N’a-t-on pas interdit aux Bretons, pour ne citer qu’eux, de parler leur langue maternelle dans les cours de récréations françaises ? On ne reprochera certainement pas à cette tribune son parti pris ; c’est là le seul courage politique qu’elle affecte. Car, à vrai dire, elle manifeste entre les lignes toute la tiédeur coupable d’une autre institution qui se fait appartenir elle aussi au pouvoir. « En tant que spécialistes du français contemporain ou de l’histoire du français »...

La question manquée est peut-être la suivante : qui parle ? On me pardonnera de n’être pas spécialiste mais je ne crois pas me tromper en écrivant que le langage ou l’écriture inclusive concerne l’énoncé et l’énonciation. Lorsqu’Emmanuel Macron, lors de son allocution télévisée, s’adresse à « toutes et tous », c’est un énonciateur, le Président de la République française, qui s’adresse à des destinataires ; respecte-t-il le langage inclusif, il n’en demeure pas moins celui qui parle, en l’occurrence l’incarnation vivante du pouvoir et de la norme. Qui parle dans les débats sur l’écriture inclusive ? Qui est précisément exclu, parce qu’il n’est au mieux que le destinataire, de la communication ? On l’a vu, ce sont les spécialistes, en somme, les administrateurs de la langue.

Et si nous préférions, tout simplement, la langue courante ? Celle que personne n’ira nous prescrire ? Laurent Jenny avait raison de faire coïncider la terreur et l’expression ; et plus loin, de faire se rencontrer terreur et territoire : « Terreur, territoire. Joute sourde de l’homonymie. Brièvement, le français fit coïncider la terreur et le sol comme la conquête d’une même étendue ». Il y a, d’un côté comme de l’autre, une guerre de terrain – qui est guerre de pouvoir. Et sans doute faut-il répondre à ces terreurs, qu’elles soient violentes ou tièdes, mais toujours « d’en haut », par une terreur « d’en bas ». C’est la langue française dans ce qu’elle a de centralisée, de fasciste, mais aussi de normativité au rabais, qu’il faut littéralement saborder. Au souverain de toute sorte, le souterrain. Que l’on substitue à une écriture aristocratique son régime démocratique, c’est un choix. C’en est un autre de désirer de tout cœur une parole anarchique...

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