Du plus ancien échec de la politique des plans et des projets - par Jacques Fradin

"Pourquoi l’État des ouvriers finit-il par devenir l’État des ingénieurs, l’État des productions militaires ou de l’industrie productive, ou des « grandes causes productives nationales », l’électricité, le nucléaire, l’aéronautique, les automobiles et les camions, etc. ?"

paru dans lundimatin#49, le 22 février 2016

Pour entamer la critique du nom « ouvrier ».
Pour Oreste Scalzone.

Ce texte a trois objectifs entrecroisés :

1. Entamer une critique de la politique à la Badiou, le néo-ouvriérisme du combat des travailleurs émigrés, ou à la Montebourg, la réindustrialisation ou le retour à l’économie productive, voire à la Mélenchon, le développement écosocialiste ;

2. Poursuivre la critique des plans B ou des alternatives économiques récemment publiée par lundimatin ;

3. Retisser des éléments de critique de la technocratie, des systèmes techniques à fonction politique, de la position hégémonique des ingénieurs [1].


Tout cela pour amener finalement à une critique du marxisme politique, de l’ouvriérisme, de ce qui a plombé l’insurrection de 1968 et ses prolongements [2].
Poursuivre, donc, les interventions d’Oreste Scalzone.

Sortir de l’économie exige, au moins, de sortir du marxisme de l’industrialisation (ou de la réindustrialisation), du développement de l’économie productive industrielle pour produire de « la classe ouvrière » (le nœud du stalinisme).

Commençons par quelques questions pour occuper les enfants un dimanche maussade :

Qu’est-ce qui lie l’ouvriérisme, la sacralisation du nom « ouvrier » et le pouvoir technocratique, des ingénieurs ?

Pourquoi l’État des ouvriers finit-il par devenir l’État des ingénieurs, l’État des productions militaires ou de l’industrie productive, ou des « grandes causes productives nationales », l’électricité, le nucléaire, l’aéronautique, les automobiles et les camions, etc. ?

Qu’est-ce qui lie le travail manuel, le rejet de toute intellectualité ou de toute activité scolaire, déclarée de pure spéculation, et le soutien à l’économie productive, au développement des forces productives (pour produire l’ouvrier manquant), à la planification de la croissance, contre l’économie spéculative ?

De quoi Brejnev est-il le nom ?

Et finalement, qu’est-ce que la réindustrialisation ou le ministère de l’économie productive, sinon un projet rétro-futuriste, steam punk, projet commandé par le fantôme résistant du « pouvoir ouvrier », de l’ascension sociale des travailleurs manuels jusqu’aux postes de direction technico-politique (toujours Brejnev) ?

La série magnifique des interventions d’Oreste Scalzone doit permettre de briser le consensus de la politique professionnelle, le consensus de la politique des plans et des projets (aucun homme politique professionnel n’arrive sans son programme ou son livre de recettes maison).

Consensus qui peut s’exprimer en un printemps des plans alternatifs aussi bien qu’en un réformisme réaliste ou un conservatisme épuisé, partisan assidu de la réforme réactionnaire.

Le noyau de ce consensus est le plus ancien leitmotiv du philosophe roi, du guide politique bienveillant, du technocrate savant œuvrant au bien du peuple, de l’énarque humaniste (ou plaisantin).

La chaîne qui mène du philosophe utopiste des Lumières au réformateur social, puis au dirigeant social-démocrate, professionnel de la politique des plans, puis au professionnel de la révolution, au technicien ouvriériste de l’ascension ouvrière, cette chaîne doit être soigneusement brisée.

Car elle matérialise l’emprisonnement dans le conformisme conservateur.
Le radicalisme utopique égaré ou en économie de guerre civile permanente, crée l’anomie généralisée.
Quel est le privilège auquel aspire l’ouvrier lorsqu’il parvient au pouvoir ?
Celui de travailler le moins possible tout en ayant la meilleure vie possible, loin des phares de la politique professionnalisée.
Lénine a toujours combattu le chartisme, le réformisme spontané des ouvriers. En vain.

Partons de cette histoire triste, bien connue, du « désastre obscur » :
La politique d’ascension sociale, donner le pouvoir aux travailleurs manuels ou au peuple laborieux d’en bas, telle qu’elle s’est réalisée (le socialisme réalisé) dans et par le stalinisme, ou le chavezisme, ou telle qu’elle a échoué dans la révolution culturelle maoïste, cette politique progressiste s’est conclue par la constitution d’une nouvelle oligarchie de dirigeants, d’origine populaire, les dirigeants ouvriers.

Et ces nouveaux dirigeants populaires rejetèrent, bien vite, la tâche éthique que les intellectuels révolutionnaires avaient confié aux travailleurs, celle de construire le nouveau monde communiste, qui serait le monde libre pour tous.

Les travailleurs manuels avaient été hissés aux hauteurs béantes du pouvoir par des politiciens professionnels, eux-mêmes élevés dans le culte de l’utopie communiste, telle que concrétisée, finalement, par la social-démocratie allemande d’avant la grande guerre ou par le léninisme.

La ligne de progrès qui mène des intellectuels utopistes aux politiciens professionnels puis aux nouveaux dirigeants ouvriers, ce qui s’est nommé révolution socialiste (ou communiste), s’acheva en involution.

Les nouveaux dirigeants ouvriers se détachèrent de l’éthique, de l’utopie du nouveau monde des travailleurs au pouvoir (nommé communisme). Et, de manière réactionnaire ou réactive, se retournèrent contre les intellectuels, refusèrent le projet éthique inventé par les intellectuels utopistes, le projet des Lumières, et que les révolutionnaires professionnels leur avaient transmis.

Le peuple au pouvoir, la nouvelle oligarchie d’extraction ouvrière, rejeta violemment l’idée de sacrifice que contenait le communisme des Lumières. Rejeta le devoir kantien de travailler, de travailler non pas pour le présent immédiat mais pour un futur indéterminé, la véritable démocratie à venir, de travailler non pas pour soi ou sa famille, mais pour « l’humanité » entière.

Et par ce rejet circonstanciel, c’est le concept utopiste « d’humanité » qui fut fracassé. Comme furent fracassées les statues des saints, aux portails des églises, lors de la vengeance révolutionnaire de l’après 1789.

La Cause du Peuple fut désintégrée.
L’oligarchie ouvrière se mua en oligarchie gestionnaire.

Les ouvriers hissés au pouvoir, sur les épaules des philosophes, constituèrent des dynasties nouvelles de gestionnaires populaires et oublièrent, oblitérèrent, l’utopie communiste, leur libération ou leur ascension sociale particulière devant ouvrir à la libération, à l’émancipation de toute l’humanité.

L’intelligentsia progressiste, les intellectuels, communistes, socialiste, ouvriéristes, etc., furent balayés par une sorte de contre révolution interne et radicalement anti-intellectuelle (que préfigure la révolution culturelle maoïste).

Les pères utopistes tués par leurs petits-enfants réalistes.

Non pas Staline contre les ouvriers ou l’ouvriérisme, ou Brejnev contre le peuple travailleur et la gestion populaire, mais tout le contraire.

Staline et son ouvriérisme, Brejnev et sa gestion populaire, contre l’intellectuel, contre le révolutionnaire professionnel philosophe, contre Lénine, contre l’utopie éthique du communisme des Lumières.

Que conclure de ce si bref résumé (de soviétologie) ?

De cette si brève légende des Lumières étouffées ?

Que l’idée, utopiste des Lumières, d’une politique fondée, fondée sur des plans et des projets, humanistes, philosophiques, ou simplement d’économie alternative, etc., une telle idée est dénuée de sens, à tous les sens du sens, sans avenir, sans consistance.

Cette idée lumineuse, éblouissante même, platonicienne (?), philosophique, du philosophe guide, rapidement devenue une direction pragmatique, entre les mains de révolutionnaires professionnels ou de professionnels de la politique (sociaux-démocrates) contenait le germe de son auto-destitution : le positivisme, pragmatique ou technocratique.

Qu’est-ce que ce positivisme, la clé de la contre-révolution ?

C’est la ligne, politique, qui mène de l’intellectuel au professionnel formé dans les écoles des cadres (comme l’ENA !) et à l’exécution.

Savoir pour planifier ou projeter, pour, ensuite, décider pratiquement. Savoir pour prévoir pour agir.

Cette ligne, bourgeoise puis technocratique, managériale, a été le cimetière de l’utopie.

Et tout le travail de l’opéraïsme, si mal nommé, ouvriérisme !, piégé dans l’incapacité de dépasser le passé des Lumières, a été de tenter de renverser, d’inverser, la politique professionnelle populaire des plans et des projets.

Si le marxisme, sa caricature lassalienne, ou le social démocratisme (Bebel), ou le léninisme (de la NEP) puis le stalinisme ouvriériste (opérant production d’ouvriers), furent des positivismes, des politiques des plans et des projets, l’opéraïsme, malgré son nom malheureux, entama une révolution.

Mais ne réussit qu’une inversion involutive.

L’opéraïsme de Mario. Tronti place au point de départ le combat. Mais le combat encore pensé dans les termes philosophiques de « la lutte de classe de la classe ouvrière ». Et ne fait qu’inverser la chaîne positiviste de la politique professionnelle, sans savoir la briser.

L’opéraïsme est un ouvriérisme inversé qui maintient les termes sacrés : travail, ouvrier, ouvriérisme, classes, lutte des classes, etc.

Néanmoins cet ouvriérisme inversé opère un déplacement essentiel : placer la lutte d’abord, avant tout plan ou projet, l’agir venant toujours avant.

Le sujet en lutte n’est pas le réceptacle d’un projet philosophique. Ou le soldat mobilisé d’un plan.

Le sujet en lutte ne peut être un agent dans le capitalisme, intégré dans la constellation technocratique ou révolutionnaire des professionnels du projet politique.

La lutte ne peut être ni intra-systémique ni anti-systémique.

Elle destitue avant tout.

Autant que l’éthique est transversale à l’histoire du monde (l’ontologie) et ne peut être combinée à cette histoire (il n’y a pas de transformation éthique des tendances ou des tentations), autant que l’éthique rompt, casse, fracasse, l’agir et le projeter ou le planifier ne sont pas enchaînés.

Il faut abandonner l’utopistique bourgeoise ou ouvriériste, de toute manière positiviste.

Il est temps, maintenant, d’en arriver aux leçons de la révolution zapatiste.

Et, minimalement, de faire travailler John Hollowaycontre Antonio Negri.

[1voir le feuilleton « La conspiration » publié par lundimatin ou encore la revue Bogues et en particulier le numéro 4, consacré à la critique politique de la technocratie.

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