Du monde de l’art au blocage du pays

Entretien avec Julien Crépieux

paru dans lundimatin#282, le 5 avril 2021

Il y a presque deux ans, le 9 avril 2019, nos publiions dans nos colonne une « lettre ouverte au monde de l’art » rédigée par Julien Crépieux. Il déclinait alors une invitation à exposer ses oeuvres pour deux raisons : d’abord parce que "l’urgence de la situation" ôtait tout l’intérêt à ses yeux de se consacrer à son travail artistique ; ensuite parce qu’il rejettait en bloc "l’inconsistant milieu qu’on appelle « art contemporain » (quelle idiotie, comment l’art pourrait-il être autre chose que contemporain)". Aujourd’hui, nous publions un entretien réalisé par Sophie Lapalu dans lequel il revient sur l’art, les tags (qu’il "collectionne" sur son compte Facebook), la mémoire des luttes, la Commune de Paris et se demande "De quoi les gens auront-ils besoin pour bloquer le pays ?".

Sophie Lapalu : Le 9 avril 2019, alors que le mouvement des gilets jaunes a commencé 8 mois auparavant, tu publies dans lundimatin l’e-mail que tu as envoyé à une institution (que tu gardes anonyme) qui t’invite en tant qu’artiste. Cette lettre explicite ton refus d’y exposer. Pourquoi fallait-il rendre publique ce refus ? Est-ce est une façon d’en faire un acte militant ?
Julien Crépieux :Ce n’était pas prémédité, ça s’est fait comme ça. À mesure que je déclinais cette invitation par écrit, je sentais bien que j’étais en train de lâcher ce que j’aurais souhaité dire à d’autres. C’est pourquoi, quelques jours après avoir envoyé l’e-mail, je l’ai publié sur un réseau social. C’était d’abord par curiosité, pour observer les réactions, et puis ça a commencé à circuler là où je ne m’y attendais pas. À l’époque, j’échangeais un peu avec l’équipe de lundimatin, et je le leur ai envoyé, non pas pour qu’ils publient, mais parce que j’étais curieux de leur réaction. Ils ont aimé et l’ont publié dans la foulée. Personnellement, je trouve le texte assez mauvais, mais c’est un cri de colère spontané, un peu comme le geste de cette brave Corinne Masiero récemment aux Césars. Un secouement de cocotier, rien de plus.
Tu connais, j’imagine, le projet de grève de Gustav Metzger, Art Strike 1977–1980. Il appelait à ne pas produire ni vendre d’œuvres, comme à ne pas organiser d’exposition et à refuser la collaboration avec toute forme de « machinerie médiatique » afin de démanteler le système marchand de l’art. « L’idée était d’appeler les artistes à être très actifs dans la compréhension de la marche du monde, et plus particulièrement du monde de l’art ». Personne n’a répondu à son appel mais Metzger a, durant ces trois années, pris « le temps de réfléchir aux nombreuses questions historiques, esthétiques et sociales concernant l’art [1] ». Est-ce que tu penses t’inscrire dans cette continuité ?

Quelle était ton adresse en diffusant cette lettre ? Est-ce que tu espérais produire un mouvement de refus de la part des artistes ?

Je ne connais pas cette grève de Gustav Metzger, ça a l’air intéressant. Ce que je peux dire, c’est que cette désertion ne s’inscrit pas dans une démarche artistique. Je n’ai pas voulu faire « œuvre » en arrêtant de produire, comme cela s’est déjà vu dans l’histoire. C’est moins sophistiqué que ça, il s’agit d’un simple refus : désormais, je ne participerai plus à cette mascarade, c’en est fini pour moi. Quand on est engagé dans une lutte, comme ce fut mon cas avec les gilets jaunes, et plus tôt contre la Loi Travail, on a une vision assez claire de ce qui, dans la société, participe du maintien de l’ordre. Et l’art, la culture, même s’ils se fantasment de gauche, n’échappent pas à ce maintien de l’ordre. Et de quel ordre s’agit-il ? Ce n’est pas nouveau, de l’ordre bourgeois. Nous sommes dans une année intéressante, où nous commémorons deux dates, celle de la mort de Napoléon et celle de la Commune de Paris. Nous n’allons pas tous célébrer la même chose. Certains vont célébrer un homme seul, autoritaire, grand pourvoyeur de misère, de mort et d’esclavage, et qui incarne à lui seul l’idée même de patriarcat ; d’autres vont célébrer des femmes et des hommes de basses conditions qui s’auto-organisent et parviennent en quelques semaines à réquisitionner des logements vides, suspendre les loyers, annuler les dettes locatives, interdire le travail de nuit, s’approprier collectivement les moyens de production, proposer une école libre et gratuite, établir l’égalité des salaires entre hommes et femmes, reconnaître l’union libre, séparer l’Église et l’État, prôner l’internationalisme… Et quand je dis « commémorer », je ne parle pas des récupérations à la Anne Hidalgo quand elle pose pour la photo (sans mourir de honte) à côté d’une représentation de Louise Michel. Non, je parle de mettre en déroute dans la rue et par tous les moyens la classe que défend cette même Anne Hidalgo. Et la Commune est très éclairante pour notre époque parce qu’en se replongeant dans ce passé on ne peut plus présent, on réalise qu’à aucun moment de l’histoire le projet de la République et de son suffrage universel n’aura été de donner le pouvoir au peuple. Thiers ne s’y est pas trompé, lui qui s’est fait le représentant de commerce de « la République » auprès d’une assemblée de royalistes. Il leur a dit : « Vous souhaitez garder vos privilèges ? La République vous apportera ce qu’aucune monarchie ne pourra vous apporter : un maintien de l’ordre nouveau, qui aura pour nom “volonté nationale“ ». C’était imparable : si le peuple s’insurgeait, c’était contre la volonté de tous. Et cette histoire court toujours. C’est pour cette raison que tous les réactionnaires aujourd’hui, à droite comme à gauche, s’accrochent à cette sacro-sainte République, devenue arme contre des ennemis imaginaires, parce qu’ils savent que c’est ce qui les maintient au pouvoir.

Pour revenir à cette lettre, à aucun moment je n’ai désiré déclencher un mouvement plus large de désertion, je ne pense pas même y avoir songé. Pour autant, j’ai été touché par l’écho que cela a trouvé chez certains jeunes parce que je crois que c’est à eux que je m’adressais en premier lieu. Aujourd’hui, la situation des femmes, des hommes et de tout être vivant sur Terre est absolument désastreuse, bien au-delà de ce que l’on peut imaginer, et il n’est pas exagéré de dire que nous faisons face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Dans un monde global, les petites rengaines du type « ne vous plaignez pas, c’est bien pire ailleur s » n’ont plus aucun sens. Nous savons que le « frein d’urgence » cher à Benjamin, n’adviendra ni avec de timides postures, ni par voie électorale, pas plus qu’en se leurrant d’« éveil des consciences ». Nous avons le devoir d’entrer en résistance. Et les mouvements de résistance, c’est précisément ce que nous observons en ce moment un peu partout sur la planète. Mais nous observons aussi que, à l’exception peut-être du Chiapas, tous les peuples en rébellion sont défaits les uns après les autres. Et, dans notre camp, celui des anticapitalistes, nous mesurons de plus en plus, non sans effroi, le niveau de violence qui sera nécessaire pour mettre fin au désastre. Ce niveau de violence, contrairement à ce que tous les chiens de garde des services d’information publics comme privés nous vendent du matin au soir, est fixé par la classe dirigeante et elle seule. Nous autres œuvrons pour la paix.

Dans ta lettre, tu dis qu’ « il ne fait plus aucun sens pour moi de poursuivre un travail artistique étant donné l’urgence de la situation (ou alors peut-être des œuvres anonymes et éphémères comme des ciné-tracts ou des tags) ». Se joue ici une « dialectique entre deux entités, traditionnellement perçues comme étant de nature différente : le champ de l’art (trop souvent défini comme autonome, sans autre fonctionnalité que la sienne propre) et le champ du politique et du social (pensé comme praxis de l’exercice des pouvoirs dans une société organisée) [2] ». Tu ne penses pas que ces deux entités peuvent être poreuses ?
Peut-être le sont-elles. Si je pense à ma propre expérience, je peux dire que c’est la rencontre avec des œuvres d’art et des artistes qui m’a sensibilisé au politique. Ça s’est d’ailleurs fait par le cinéma plutôt que les arts plastiques, bien que le cinéma soit aussi un art plastique. Ce sont Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, Jean-Luc Godard, Marguerite Duras, Chris Marker et d’autres qui m’ont ouvert les yeux. Et leurs œuvres m’ont d’abord bouleversé sur un plan esthétique. Et puis, en repensant à mes années d’études, j’ai été frappé par une chose. Pourquoi ne m’avait-on jamais parlé d’anarchisme aux Beaux-Arts alors que tous les mouvements les plus intéressants du XXe siècle en Europe en étaient complètement imprégnés ? Comment comprendre par exemple Dada, le surréalisme, Monte Verita ou le situationnisme, sans parler ni d’anarchisme, ni de marxisme ? En réalité, cela ne devrait pas nous étonner, il n’y a qu’à observer ce que deviennent les œuvres d’art quand elles sont digérées par l’institution : des ombres. Et ceci est valable pour tous les champs de la création : en littérature comme dans les arts plastiques, et jusqu’au cinéma. De toute façon, le système est toujours prêt à tout récupérer pour le dépolitiser. Au-delà de l’art, les récupérations valent aussi bien pour le féminisme, l’écologie, le décolonialisme, jusqu’aux questions de genre. Mais à la fin une chose est sûre : on ne peut être ni écologiste, ni féministe, ni antiraciste sans être anticapitaliste. Simplement parce que les structures mêmes de la société capitaliste sont patriarcales, racistes et destructrices de vie. Ce n’est pas cette version du capitalisme qui est ainsi mais bien le capitalisme lui-même. À ce titre, le succès de l’écologie de parti est un véritable fléau.
Tu opposes le travail artistique aux œuvres anonymes ; pourtant tu utilises le mot œuvre pour le second cas. Est-ce que ce serait une façon de répondre à Duchamp : « peut-on faire des œuvres qui ne soient pas d’art ? [3] »
Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas dans une sacralisation de l’art. Je crois que l’artiste est avant tout un artisan. La question qui se pose ici est plutôt celle de l’autorité. Qui signe ? Et pourquoi est-ce si important pour nous de le savoir ? D’où découle une autre question que je dirais voisine malgré les apparences : Pourquoi les femmes et les hommes (surtout les hommes d’ailleurs) ont-ils tant besoin de chefs ? Ce qui m’intéresse beaucoup avec les tags ou les cinétracts, c’est qu’on ne sait rien de leur auteur : ni son genre, ni sa classe, ni sa couleur de peau, ni son âge. Et puis ça ne tient pas dans le temps, c’est furtif. Je me souviens par exemple de ce tag vu aux Etats-Unis pendant le mouvement Black Lives Matter qui disait : « You have stolen more than we could ever loot » (« Vous avez volé plus que nous ne pourrons jamais piller »). Cela vaut tous les discours et cela résiste à la récupération de mouvements populaires par le système qui cherchera toujours à les dépolitiser, comme ont essayé de le faire lamentablement les démocrates aux États-Unis ou comme nous avons vu en France autrefois avec « Touche pas à mon pote ».
Ça me permet de venir au point qui m’intéresse particulièrement ; tu « collectionnes » les tags contestataires, anti gouvernement, de convergences des luttes, de luttes intersectionnelles, et tu les rends publics sur ton compte facebook. Quels sont les enjeux pour toi d’une telle archive ?

Bien sûr, tout le monde te soupçonne de les écrire en partie. Est-ce que tu penses que ces écrits et la collection que tu constitues sont totalement dénudés d’une forme esthétique ou pourraient-ils être redevables d’une forme artistique ?

Je ne crois pas que je les garderai très longtemps. C’est simplement pour leur donner une plus grande visibilité dans l’instant. Il n’y a aucun projet d’archive derrière. J’ai toujours trouvé un peu tristes les ouvrages recensant les écritures murales type collections mai 68. Encore une fois, je crois qu’il faut désacraliser l’art, même l’art de rue. Car la sacralisation de l’art participe également d’un certain maintien de l’ordre. Pour prendre un exemple récent, pendant les gilets jaunes, il y a eu ces tags et ces dégradations sur l’Arc de Triomphe. Tout le petit monde de l’art s’est indigné, d’abord en chœur et ensuite en cachette. L’éborgnage d’une statue leur était plus insupportable que celui d’un manifestant. Personnellement, je pense que ce jour-là, nous ne sommes pas allés assez loin, nous aurions dû brûler cette verrue architecturale et la faire tomber comme la Colonne Vendôme.
D’autres sites Internet ont des démarches similaires : Anarcadémisme, ou Plein le dos, répertorient des formes de luttes. Le premier a été créé par des artistes et chercheur-ses du champ de l’art et définit ce qui est collecté comme des « créations individuelles ou collectives », le deuxième se présente comme un « projet artistique et militant » et propose « une mémoire populaire, la rue contre le mépris ». Dans les deux cas, il y a un lien au champ artistique. Est-ce que les outils de l’art peuvent être utiles à ceux du militantisme ?
Utile dans le sens de l’artisanat peut-être. Nous savons faire des sites, des banderoles, de la sérigraphie, des films… Tout est bon à prendre pour filer un coup de main. Personnellement j’ai une autre passion qui est la cuisine. Je suis en train de réfléchir en ce moment à monter une petite cantine mobile qui pourrait servir à des occupations, des grèves, des rencontres, ou autres zones à défendre. On doit réfléchir à des petites choses comme ça. De quoi les gens auront-ils besoin pour bloquer le pays ?

[1Voir Daoust Ariane, « Grève de l’art ? », SKOL, Montréal, 2016 [https://e-artexte.ca/id/eprint/29375/1/daoust_ariane_greve_de_lart_fr.pdf]

[2Colloque international : L’activisme artistique et la mondialisation de la scène de l’art (théorie, pratique, paradigme et circulations)

[3Marcel Duchamp, « Spéculation » (1913), dans Duchamp du signe, Écrits (1958), Flammarion, Paris, 1975. p. 111.

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