I. Prélude
Nous pourrions ne pas répondre à ces commentaires, la haine se nourrissant trop souvent de l’attention qu’on lui donne. Mais laisser ainsi sans réponse ce qui, après notre article, s’est ainsi écrit sur Nahel Merzouk, ainsi que sur sa mère, laisser croire que tout cela est normal, de l’ordre du débat public, nous semble irresponsable. Traiter un gamin tué par un tir policier de « nuisible », de « cramé », de « déchet », de « raclure », se réjouir de sa mort en invoquant sa « récidive », ses « origines », transformer une mère en accusée, en mère défaillante, n’est pas acceptable.
C’est pourquoi nous écrivons ces quelques lignes, très simples et très directes - dans un texte qui paraitra long ou pas, peu importe - non pas pour convaincre - ceux qui écrivent ces choses ne sont pas, pour la plupart, sensibles à la contradiction - mais pour rappeler, une fois encore, ce que la haine voudrait effacer, et qu’il existe, malgré tout, des limites à ne pas dépasser. Nous écrivons pour dire que tout cela n’est pas anodin, et nous demander ce que ce déferlement dit de la société actuelle et de notre époque.
II. Ce que ce déferlement dit de notre société
Le point de départ est donc un texte qui cherche à interroger et comprendre la requalification judiciaire de l’affaire Nahel, et a donné lieu à un déferlement de haine, de propos injurieux, menaçants, humiliants, déshumanisants, voire d’incitation à recommencer.
Qu’est-ce que cela dit de notre société ? Cela dit tout d’abord qu’il n’est plus seulement question d’une affaire, ni même d’une décision judiciaire, mais que l’espace public est devenu un lieu où l’on ne tolère plus qu’un certain type d’interrogation puisse exister, lorsqu’elle touche à la violence d’État, à la police, à la mort, et à l’inégalité sociale et raciale qui traverse ces scènes. Poser la question de la légitimité de la force, de la proportionnalité, de l’égalité devant la loi, vient introduire un doute, troubler un récit qui voudrait rester simple, clair et limpide, un doute qu’il faut immédiatement sanctionner.
Cela dit ensuite que la haine n’arrive pas par accident, et qu’elle agit comme une véritable police des mots. La haine ne répond pas, ne contredit pas, ne discute pas, elle cherche à discipliner, à intimider, à rendre certaines phrases imprononçables. Quand un texte demande comment une démocratie nomme la mort qu’elle autorise et donne, il pose une question qui déstabilise l’économie ordinaire des justifications. La haine surgit alors comme un réflexe de restauration. Il faut punir celui qui ose ouvrir aux questionnements, transformer l’auteur en ennemi, parce que la question, en elle-même, est perçue comme un danger.
Cela dit, plus profondément, que notre société glisse d’une culture du droit vers une culture de la vengeance. Le droit est lent, ambigu, exigeant, oblige à distinguer, à proportionner, à ne pas confondre. La vengeance, elle, est immédiate et totalisante. Elle a besoin d’un coupable idéal à désigner, d’un récit simple à énoncer, et d’une figure à humilier.
Dans ce glissement, l’idée même qu’on puisse questionner et analyser une requalification judiciaire devient non seulement suspecte, mais intolérable. Le simple fait de chercher à comprendre les ressorts d’une décision de justice, à en mesurer les implications politiques et symboliques, est immédiatement interprété comme une volonté de disculper le tireur, comme une complicité avec la délinquance, voire comme une trahison de ce que devrait être l’ordre légitime. L’exercice de la pensée, dès lors qu’il porte sur la violence d’État, se voit assimiler à une défense de celle-ci. On se retrouve avec une nouvelle trinité : comprendre devient excuser ; analyser devient justifier ; questionner devient attaquer.
Or une société qui n’accepte plus le principe de la contradiction, qui ne supporte pas que des questions soient posées, qui transforme le débat en injure et la discussion en menace, n’est plus une démocratie. Elle bascule dans autre chose. Elle bascule dans ce que l’histoire a déjà connu : le refus du pluralisme, la sacralisation de l’autorité, la désignation d’ennemis intérieurs. Elle bascule dans une logique fasciste, où la parole qui dérange doit être réduite au silence, où la violence d’État devient intouchable, où la « meute » tient lieu de raison. Non pas le fascisme historique avec ses uniformes et ses défilés, mais le fascisme comme pente, comme tentation, comme désir d’ordre pur débarrassé de toute contestation. Cette pente, nous la voyons à l’œuvre dans chaque message d’insulte, dans chaque menace, dans chaque image déshumanisante postée sur les réseaux. Elle commence par les mots et finit par les actes.
Cela dit aussi quelque chose de l’état de la langue publique. Il n’est plus question de contester ou de répondre à un argument, il faut désormais attaquer, disqualifier, voire menacer une personne. C’est donc un changement de régime. Un texte devient un prétexte. Et l’on voit réapparaître une grammaire de guerre intérieure. Camp contre camp. Traîtres contre « honnêtes gens ». L’injure, comme souvent, sert à faire tenir le groupe, à produire une appartenance par exclusion.
Cela dit enfin que la figure du mineur tué n’est pas seulement un drame, mais aussi un révélateur. Elle oblige à poser la question de la légitimité de la force, de la proportionnalité, de l’égalité devant la loi. Or une partie de la société ne supporte plus ces questions, parce qu’elles font trembler un pilier imaginaire, celui de l’autorité qui serait toujours bien fondée et innocente ; d’un ordre toujours juste ; d’une police qui ne serait jamais comptable de sa puissance létale. Un mécanisme bien connu se met alors en place : on salit la victime, on humilie la mère, on fabrique un portrait d’indignité. Et, dans les cas extrêmes, on va jusqu’à appeler à ce que les choses recommencent, c’est-à-dire jusqu’au fantasme d’une violence répétée, assumée, jouie.
Un tel déferlement dit donc une chose très grave. La violence n’est plus seulement tolérée, elle est clairement revendiquée. Et cette revendication passe par la déshumanisation, parce que le fait de déshumaniser est une des conditions psychiques et politiques pour accepter qu’un enfant puisse mourir, puis être sali, puis être rendu indigne de deuil. Quand la déshumanisation devient une parole décomplexée, ce n’est pas seulement la victime qui est visée, c’est l’idée même de l’égalité entre les êtres humains qui vacille.
Mais cela dit aussi, paradoxalement, que le texte a touché juste. Non pas parce qu’il aurait « provoqué », mais parce qu’il a nommé un point extrêmement sensible, ce point où une société se regarde, et découvre qu’elle préfére un réflexe punitif à une exigence de vérité, l’esprit de clôture à celui de la contradiction, l’effet de « meute » à l’exercice de la pensée.
Cela appelle, non à une posture de repli, mais à une clarification, et à dire calmement que l’insulte n’est pas un argument, la menace une réfutation, et que l’appel à recommencer n’est pas une opinion, mais un agit un véritable symptôme politique. Et de rappeler, obstinément, que l’on juge une démocratie à la manière dont elle traite la mort qu’elle donne, et à la manière dont elle traite ceux qui osent en parler.
III. La loi de 2017 et la responsabilité professionnelle
Il faut ici rappeler un fait majeur, trop souvent oublié dans ces débats.
Depuis la modification de la législation en 2017, les conditions d’usage des armes par la police ont été assouplies. Le cadre légal a changé et on observe depuis une recrudescence des tirs et des morts pour refus d’obtempérer. Il ne s’agit pas là d’une interprétation de notre part mais d’un un fait statistique établit, documenté, incontestable.
Cette loi a élargi les possibilités de tir, notamment en introduisant une notion de « danger » dont l’appréciation est laissée, pour l’essentiel, à la conviction subjective du policier. Elle a, de fait, abaissé le seuil à partir duquel un agent peut légalement faire usage de son arme.
Mais il faut être clair sur un point : ce n’est pas parce que la loi facilite le fait de tirer que la police doit le faire. Ce n’est pas parce qu’un arsenal a été élargi, est disponible, qu’il faut s’en servir à tout bout de champ. La loi donne un cadre, une possibilité, en aucun cas un ordre, une injonction à tirer.
Or, et c’est là le point crucial, les policiers sont des professionnels du maintien de l’ordre. Ils ne sont pas des citoyens ordinaires qui se trouveraient, par hasard, confrontés à une situation dangereuse. Ils sont formés, entraînés, encadrés, et sont donc censés savoir gérer des situations complexes, tendues, dangereuses. Des situations que le citoyen lambda ne saurait pas gérer. C’est la raison d’être de leur métier. C’est pour cela qu’ils existent. Et c’est pour cela qu’ils sont payés avec les impôts des français.
Quand un policier est confronté à un refus d’obtempérer, il n’est pas un automobiliste paniqué. Il est un professionnel. Il a reçu une formation. Il a des protocoles. Il a des collègues. Il a une radio. Il a des options. Et il a, surtout, la responsabilité de faire la part des choses entre ce qui est dangereux et ce qui est simplement désobéissant, entre ce qui justifie une intervention et ce qui justifie un tir mortel.
Se retrancher derrière la loi de 2017 pour justifier l’injustifiable, c’est faire comme si cette loi avait transformé les policiers en des espèces de robots, de simples exécutants privés de discernement, incapables d’apprécier la proportionnalité de leur acte. C’est les infantiliser d’une certaine manière, et nier leur professionnalisme. C’est faire comme s’ils n’étaient pas formés, pas responsables, pas capables de distinguer une situation qui appelle un tir d’une situation qui appelle autre chose.
Un professionnel, justement, ne se contente pas d’appliquer une loi. Il l’interprète, il l’ajuste et la met en œuvre avec discernement. Si la loi de 2017 permet théoriquement de tirer dans certaines circonstances, elle n’oblige cependant en rien à tirer. Elle laisse une marge de manœuvre. Et c’est dans cette marge que se joue tout le métier, c’est-à-dire l’expérience, l’éthique et la déontologie du policier.
Alors quand un policier tire, quand un enfant meurt, quand la justice requalifie, on ne peut pas se contenter de dire : « La loi l’autorisait. » Il faut regarder plus loin. Il faut regarder si le tir était nécessaire, s’il était proportionné, s’il était vraiment la seule option. Il faut regarder si le professionnel a fait son travail de professionnel, ou s’il s’est réfugié derrière un cadre légal assoupli pour justifier un acte que sa formation aurait dû lui apprendre à éviter.
C’est cela, la question. Et c’est parce qu’elle est évitée, contournée, étouffée, que la haine peut prospérer.
V. Le peuple contre le peuple
Il y a dans tout cela une ironie tragique, une machinerie si bien huilée qu’on pourrait en rire si elle ne tuait pas.
Les policiers qui interviennent sur le terrain, ceux qui sont exposés, ceux qui risquent leur vie, ceux qui tirent parfois et qui se retrouvent au cœur de ces drames, d’où viennent-ils ? Pour la plupart, ils viennent des mêmes couches populaires que ceux qu’ils contrôlent. Ils viennent parfois des mêmes quartiers. Ils ont grandi dans les mêmes difficultés, les mêmes écoles, les mêmes galères. Ils partagent les mêmes problèmes de fins de mois difficiles, de logement précaire, de services publics en déshérence.
Ces policiers, payés souvent modestement, issus des classes populaires, auraient pu, dans un autre monde, défiler avec les Gilets jaunes. Ils partageaient avec eux nombre de problématiques : la vie chère, le mépris de classe, l’éloignement des centres de décision, l’impression de ne compter pour rien. Le mouvement des Gilets jaunes a été le seul mouvement réellement populaire depuis 1936 et la Commune de Paris. Il a rassemblé celles et ceux qu’on n’entend jamais, qu’on ne voit jamais, ceux qu’on méprise toujours.
Mais au lieu de cela, que s’est-il passé ? Au lieu de défiler ensemble, au lieu de reconnaître leur communauté d’intérêts, au lieu de s’allier contre ceux qui les exploitent les uns et les autres, on a dressé le « peuple » contre le « peuple ». On a envoyé des policiers issus des classes populaires matraquer, gazer, éborgner d’autres personnes issues des classes populaires. On les a mis en première ligne pour réprimer leurs propres frères, leurs propres sœurs, leurs propres voisins.
Ce que nous avons sous les yeux, c’est un spectacle tragique : le peuple qui tabasse le peuple. Des enfants de la classe ouvrière, populaire qui, d’un côté, subissent les violences policières, et de l’autre, les exercent. Des prolétaires qui s’entretuent, symboliquement ou réellement, pendant que la bourgeoisie, elle, se maintient confortablement dans ses quartiers protégés, dans ses conseils d’administration, dans ses médias, dans ses privilèges.
Cela s’appelle de la violence symbolique à l’état pur. C’est la forme la plus aboutie de la domination : faire en sorte que les dominés s’entre-déchirent, détournent leur colère les uns contre les autres, plutôt que de la retourner contre ceux qui les dominent vraiment.
Pendant que des milliers de gens s’invectivent sur les réseaux sociaux, se traitent de tous les noms, se menacent, se haïssent, pendant que certains célèbrent la mort d’un enfant ou appellent à en tuer d’autres, que font les véritables puissants de ce pays ? Ils regardent, ils comptent leurs profits, ils se partagent les richesses, ils votent des lois qui protègent leurs privilèges, ils organisent la pénurie des services publics, ils précarisent le travail, ils détruisent ce qui reste de l’État social. Et ils se frottent les mains.
Car rien ne sert mieux leur cause que cette guerre civile froide entre les classes populaires. Rien ne protège mieux leurs privilèges que cette haine qui dresse les uns contre les autres ceux qui devraient être alliés. Rien ne consolide mieux leur pouvoir que ce défouloir permanent qui empêche de regarder en face la source réelle des inégalités.
Et il faut bien mesurer ce que cela signifie : croire que voter pour la grande bourgeoisie de Saint-Cloud, pour ceux qui habitent les beaux quartiers, pour ceux qui n’ont jamais manqué de rien, améliorera les conditions de vie du plus grand nombre, est d’une stupidité absolue. Ces gens-là ne défendent pas vos intérêts. Ils défendent leurs privilèges. Ils vous envoient au front les uns contre les autres pendant qu’ils se partagent le butin.
Nahel est mort. Et dans la manière dont sa mort est accueillie, insultée et instrumentalisée, il y a tout cela. Il y a le symptôme d’une société qui ne sait plus où mettre sa colère, alors elle la met sur les plus faibles, sur ceux qui sont déjà morts, sur ceux qui ne peuvent plus se défendre. Il y a le signe d’une classe politique et médiatique qui, depuis des décennies, fabrique des boucs émissaires pour éviter d’avoir à répondre de ses propres échecs. Il y a la preuve que la violence symbolique est à l’œuvre, pleine et entière, transformant le peuple en ennemi de lui-même.
V. Le bouc émissaire
Regardez ce qui se passe. On fait de Nahel, comme on fait de tant d’autres avant lui, comme on fera de tant d’autres après lui, un bouc émissaire, un défouloir. On déverse sur lui toutes les frustrations sociales et politiques qu’on ne sait pas nommer ailleurs. On lui fait porter le poids de nos peurs, de nos colères, de nos impuissances.
Et cela en arrive à un point où cela devient caricatural. Car enfin, soyons sérieux une minute. Plutôt que d’interroger les causes profondes - pourquoi et comment un pays est dirigé par une minorité de riches et de privilégiés, génération après génération ; pourquoi une société est structurellement inégalitaire ; comment des politiques ultralibérales peuvent menacer tout un chacun dans son existence - plutôt que de regarder ces questions en face, on préfère trouver des arguments simples. On préfère désigner des coupables idéaux.
Le mécanisme est connu. Il a fait ses preuves. Quand les fins de mois sont difficiles, quand l’hôpital public s’effondre, quand l’école ne remplit plus son rôle, quand le travail est précaire, quand le logement est hors de prix, quand l’avenir est bouché, il faut bien trouver une explication. Il faut bien donner un visage à ce qui ne va pas.
Alors on désigne l’immigré. On désigne le jeune de banlieue. On désigne celui dont le nom ne sonne pas français, dont la peau n’a pas la bonne couleur, dont la religion n’est pas la bonne. On en fait la cause de tous les maux.
Je n’invente rien. C’est devenu un réflexe si ordinaire qu’on ne le remarque même plus. Allons-y donc : tu n’as pas de travail ? C’est à cause des immigrés. Et pourquoi pas : tu n’as pas assez de fric pour acheter une brosse à dents ? C’est à cause des immigrés. Il n’y a plus de baguette dans le supermarché ? C’est à cause des immigrés ! On en arrive à des absurdités telles qu’on devrait en rire, si ce n’était pas tragique.
Soyons sérieux, vraiment. Les milliardaires qui accumulent des fortunes pendant que des gens meurent faute de soins, les actionnaires qui exigent des dividendes pendant que les salariés sont pressurés, les grandes fortunes qui organisent l’évasion fiscale pendant que les services publics s’effondrent - tout cela, on n’en parle pas. Mais un gamin de dix-sept ans qui fait une connerie au volant, ça, on en parle. Ça, on en fait un symbole. Ça, on le transforme en ennemi public numéro un.
Il y a un nom pour cela : la propagande. Il y a un mécanisme pour cela : la diversion. Il y a un résultat pour cela : la haine.
VI. Ceux qui écrivent
À vous qui écrivez, je voudrais poser une question simple : qui êtes-vous dans l’instant où vous écrivez ? Car écrire n’est pas innocent, loin de là. Écrire, c’est se constituer comme sujet, c’est choisir une place, c’est accepter d’être celui ou celle qui dit certaines choses.
Vous écrivez : « Il l’a bien cherché. » Vous écrivez : « Un délinquant de moins. » Vous écrivez : « Sa mère n’avait qu’à mieux l’élever. » Vous écrivez : « La police devrait en descendre plus. » Vous écrivez aussi, parfois, sans même le formuler vraiment : « De toute façon, c’est un arabe. »
Et certains d’entre vous vont plus loin encore. On a vu passer des images, sur les réseaux. Des rats. Des photos de rats avec écrit dessus : « Repose en paix, Nahel. »
Je voudrais m’arrêter un instant sur cette image. Sur ce qu’elle dit de celui qui l’a postée. Sur ce qu’elle révèle.
On n’ose pas imaginer l’état mental, le degré de frustration - sexuelle, sociale, politique - d’un type qui cherche une image de rat sur Internet, qui écrit « Repose en paix Nahel » dessus, et qui poste ça en commentaire. On n’ose pas imaginer ce qu’il faut avoir dans la tête, dans le cœur, dans le ventre, pour faire ça. On n’ose pas imaginer le vide, la haine, la petitesse.
Mais il faut l’imaginer. Il faut regarder cette image en face. Il faut comprendre qu’elle n’est pas un accident. Elle est l’aboutissement logique de tout un discours. Elle est la conclusion naturelle de cette mécanique de déshumanisation. Quand on a assez répété que Nahel était un « nuisible », un « déchet », une « raclure », une « racaille », quand on a assez justifié sa mort par sa « récidive » et ses « origines », il devient possible, presque normal, de le comparer à un rat. Il devient possible de se réjouir de sa mort. Il devient possible de poster ça sur les réseaux comme on partagerait une blague entre amis.
Ceux qui ont posté cette image, ceux qui l’ont likée, ceux qui l’ont partagée, ceux qui ont ri, je voudrais leur demander : est-ce vraiment cela que vous vouliez devenir ? Est-ce vraiment cela que vous voulez laisser comme trace de votre passage sur Terre ? Une image de rat sur la mort d’un enfant ?
Avez-vous pensé à la mère ? Avez-vous imaginé ses yeux tombant sur cette image ? Avez-vous imaginé ce que ça fait, à une mère, de voir son fils transformé en rat par des inconnus ?
Non, vous n’avez pas pensé à ça. Parce que pour penser à ça, il faudrait avoir un minimum d’empathie. Et l’empathie, justement, c’est ce que cette mécanique détruit. L’empathie, c’est ce qui vous gênerait pour continuer.
VII. La couleur pourpre
Il faut pourtant parler de ce qui crève les yeux. De ce qui est là, dans chaque message, dans chaque insulte, dans chaque justification. Il faut parler de la couleur de sa peau, de son nom, de ce qu’on imagine être ses origines.
Car si Nahel s’était appelé Jean Dupont, s’il avait eu les yeux bleus et les cheveux blonds, s’il était né à Neuilly plutôt qu’à Nanterre, croyez-vous vraiment que les choses se seraient passées de la même manière ? Croyez-vous que les mêmes mots seraient employés ? Croyez-vous que la « meute » se serait déchaînée avec la même violence ?
Cette question, vous la haïssez. Vous dites qu’elle est « communautariste », qu’elle « divise », qu’elle « instrumentalise ». Vous dites que la République est aveugle aux couleurs, et que parler de racisme, c’est déjà être raciste. C’est un argument commode : il permet de ne jamais avoir à regarder les faits.
Les faits, pourtant, sont têtus. Ils disent que dans ce pays, un jeune homme qui s’appelle Nahel Merzouk, qui vient des quartiers, qui a la peau mate, a plus de chances d’être contrôlé par la police qu’un autre. Ils disent qu’il a plus de chances d’être tué. Ils disent que quand il meurt, les questions sur sa « récidive » viennent immédiatement, comme une pluie acide, pour laver l’acte de tuer de sa violence. Ils disent que sa mère est insultée avec une facilité qui n’aurait peut-être pas été la même si elle s’était appelée Madame Martin.
Ce ne sont pas des théories. Ce sont des statistiques, des études et des rapports. Ce sont des témoignages, des vies et des morts. C’est une accumulation si massive qu’il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour la nier.
VIII. Les coupables tout désignés
Il y a une mécanique, dans tout cela. Une mécanique bien rodée. Un événement a lieu, un jeune est tué. Aussitôt, sans attendre, sans savoir, sans preuve, on sait déjà qui est le coupable. Ce n’est pas celui qui a tiré. Non. Le coupable, c’est lui, le mort : « il a joué, et il a perdu » s’est permit d’écrire quelqu’un en commentaire.
Il est coupable d’avoir refusé d’obtempérer, d’avoir eu un casier, d’avoir grandi là où il a grandi, d’avoir eu la mère qu’il a eue, « défaillante ». Il est coupable, surtout, d’être ce qu’il est : un jeune de banlieue, un arabe, un musulman peut-être, un de ceux dont on dit, sans le dire, qu’ils sont un peu trop nombreux, un peu trop visibles, un peu trop bruyants.
Cette mécanique s’appelle le racisme. Elle ne se présente pas toujours avec des croix gammées et des insultes explicites. Elle se présente souvent sous des habits respectables : l’ordre, la sécurité, la responsabilité individuelle, le refus du « politiquement correct ». Elle dit : « Je ne suis pas raciste, mais... » Et ce « mais » est un monde. Ce « mais » est l’espace où tout peut se dire, où tout peut se justifier, où la mort d’un enfant devient acceptable parce qu’il n’était pas tout à fait « comme nous ».
Vous n’êtes pas racistes, dites-vous. Vous êtes simplement « réalistes ». Vous dites qu’il faut regarder les faits en face. Les faits, pour vous, c’est que Nahel était un délinquant. Les faits, pour vous, c’est que sa mère ne l’a pas bien élevé. Les faits, pour vous, c’est que les jeunes des quartiers sont violents. Les faits, pour vous, c’est que la police fait un travail difficile et qu’il faut la soutenir.
Mais les faits, justement, ne disent pas cela. Les faits disent qu’un adolescent est mort. Les faits disent qu’un policier a tiré. Les faits disent que cette mort doit être jugée avec la même exigence que n’importe quelle autre. Les faits disent que rien, dans le passé de Nahel, ne justifie qu’on le tue.
Alors pourquoi ce déchaînement ? Pourquoi cette joie mauvaise ? Pourquoi cette certitude, chez tant d’entre vous, que la mort de Nahel est une bonne nouvelle, ou du moins une nouvelle acceptable ?
Peut-être parce qu’il était, pour vous, le coupable idéal. Celui sur qui on peut tout projeter. Celui qui porte, sans le savoir, toutes vos peurs, toutes vos haines, tous vos mépris. Celui dont la mort, enfin, vient confirmer ce que vous pensiez depuis toujours : qu’ils sont dangereux, qu’ils sont violents, qu’ils sont irrécupérables, et qu’il est normal, presque naturel, qu’ils meurent.
IX. Le fond de l’affaire, une fois encore
Venons-en au fond, puisque vous l’invoquez sans cesse. Vous parlez de « faits », de « réalité », de « bon sens ». Reprenons donc les faits, un à un, aussi froidement que possible.
Premier fait : un adolescent de dix-sept ans conduit une voiture. Il est repéré par des policiers. Il refuse d’obtempérer. Il redémarre. Un policier tire à très courte distance. L’adolescent meurt. La reconstitution judiciaire a conclu que le policier qui a tiré n’était pas en situation de « danger imminent ».
Deuxième fait : depuis 2017, les tirs pour refus d’obtempérer se sont multipliés. La loi a élargi les possibilités de tir. Mais la loi n’est pas une obligation. Les policiers sont des professionnels formés pour gérer des situations complexes.
Troisième fait : la justice, après instruction, requalifie les faits. Ce n’est pas un homicide volontaire qui est retenu, mais des « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Le mot « meurtre » disparaît du vocabulaire officiel. La scène de jugement change. L’échelle de peine aussi. Une certaine vérité publique s’installe.
Quatrième fait : cette décision est commentée, analysée, interrogée. C’est le rôle de l’espace public, dans une démocratie, que de discuter ce que la justice fait. Personne ne demande l’acquittement. Personne ne nie le refus d’obtempérer. Personne ne transforme Nahel en ange. La question posée est autre : comment une société traite-t-elle la mort donnée en son nom ? Avec quels mots, quel degré d’exigence, quelle capacité à regarder l’acte plutôt que l’étiquette de celui qui est mort ?
Cinquième fait : cette interrogation rencontre un mur de haine. Non pas une objection argumentée, mais un véritable déchaînement. Nahel est traîné dans la boue, sa mère est insultée, ses origines sont moquées, des images de rats circulent. Ceux qui posent des questions sont menacés. Le débat n’a pas lieu, parce que la haine occupe tout l’espace.
Sixième fait : dans cette haine, le racisme n’est pas un accident. Il est structurel. Il est partout, dans les mots choisis, dans les silences, dans les sous-entendus, dans cette façon de parler de Nahel comme d’un spécimen plutôt que comme d’une personne. Il est dans cette certitude que sa mort est moins grave, moins importante, moins tragique que d’autres.
Voilà les faits. Et ils sont têtus.
X. Sur la mère
Puisque vous l’attaquez sans relâche, parlons de Mounia Merzouk.
Vous écrivez qu’elle « refuse d’assumer ses responsabilités éducatives ». Vous écrivez qu’elle « instrumentalise la mort de son fils ». Vous écrivez qu’elle « fait de la politique sur un cadavre », « qu’elle a besoin d’argent » Vous écrivez, parfois, avec une violence à peine voilée, qu’elle n’est qu’une « mère indigne », une « assistée », une « étrangère » qui n’a rien à faire ici.
Ces phrases sont ignobles. Je pèse mes mots. Une mère qui perd son fils, dans des conditions pareilles, ne mérite pas qu’on lui jette cela à la figure. Quelle que soit son histoire, quelle que soit celle de son enfant, quelle que soit votre opinion sur les émeutes, sur la police, sur l’ordre ou sur le chaos, quel que soit son pays d’origine, sa religion, sa façon de s’habiller ou de prier : il y a des limites. La douleur d’une mère en fait partie.
Vous pouvez discuter les faits, vous pouvez discuter le droit, vous pouvez discuter la politique, mais vous ne pouvez pas, vous ne devriez pas, attaquer une mère en deuil. Ce n’est en rien un argument, c’est juste d’une bassesse inouïe.
XI. Le langage
Il faut dire un mot sur le langage employé dans ces commentaires.
« Nuisible », « cramé », « déchet », « raclure », « vermine », « bicot », « bougnoule », « sale arabe », « rat »… Ces mots pleuvent, toujours les mêmes, comme un vocabulaire appris par cœur, récité sans y penser. Ce ne sont pas des arguments on l’a dit, ce sont de véritables crachats qui visent à salir, à avilir, à déshumaniser, à rendre la mort absolument acceptable en rendant le mort totalement méprisable.
Ce langage a une histoire on le sait. Il a été utilisé, contre d’autres, à d’autres époques, et servait à désigner ceux qu’on pouvait tuer sans remords, ceux dont la vie ne comptait pas, ceux qui étaient déjà morts avant de mourir. Les « sous-hommes », les « indésirables », les « déchets humains », les « rats ». Les mots changent (à peine). La mécanique reste.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une mécanique. À chaque fois qu’un jeune meurt, tué par la police, le même réflexe se déclenche. Il faut le salir, il faut exhumer son casier judiciaire, ses mauvaises fréquentations, ses écarts, ses origines. Il faut le transformer en coupable, pour que la question du tir s’efface derrière la question de sa valeur. Il faut que sa mort apparaisse comme une conséquence logique, presque naturelle, de ce qu’il était.
Cette mécanique est efficace. Elle permet de ne pas regarder l’acte en face. Elle permet de ne pas poser la question de la proportionnalité, de ne pas s’interroger sur la formation des policiers, sur les conditions d’usage des armes, sur la responsabilité de l’institution. Elle permet, surtout, de ne pas pleurer.
Car c’est cela, l’enjeu : ne pas pleurer. Ne pas laisser la douleur s’exprimer, ne pas reconnaître que cette mort est une perte. La maintenir à distance, la ranger dans une case, la traiter comme un fait divers parmi d’autres. Il faut désamorcer la douleur. On ne pleure pa sun nuisible.
Mais la douleur est là. Elle est là, dans les yeux de la mère, dans les mots des proches, dans les silences des amis. Elle est là, dans les rues qui ont brûlé, dans les colères qui n’en peuvent plus. Elle est là, et tout votre langage ne pourra pas la faire disparaître.
XII. La question qui reste
Au bout du compte, une seule question demeure. Comment une société démocratique traite-t-elle la mort d’un mineur provoquée par un agent de l’État, quand ce mineur porte un nom qui claque, une peau mate, une origine qu’on imagine ?
Cette question, vous faites tout pour l’éviter. Vous lui substituez d’autres questions : Que faisait-il ? Qu’avait-il fait ? Qui était sa mère ? Pourquoi a-t-il fui ? D’où vient-il ? N’avait-il pas choisi ? N’avait-il pas mérité ?
Ces questions ne sont pas nulles. Elles peuvent être posées. Mais elles ne doivent pas effacer la première. Elles ne doivent pas servir à dissoudre l’acte de tirer dans le portrait. Elles ne doivent pas transformer un problème de violence d’État en problème de biographie individuelle, d’origine, en problème de race.
Car ce qui est en jeu, ici, n’est pas seulement la vie et la mort de Nahel Merzouk. Ce qui est en jeu, c’est la capacité d’une société à se regarder elle-même. À regarder la violence qu’elle produit. À regarder ceux qu’elle tue en son nom. À regarder, sans détour, sans diversion, sans haine, ce qui arrive quand un agent de l’État appuie sur la gâchette et qu’un enfant meurt.
Cette capacité, l’avons-nous encore ? Sommes-nous capables de regarder en face ce qui s’est passé ? Ou allons-nous continuer, indéfiniment, à salir les morts pour ne pas avoir à nous regarder nous-mêmes ?
XIII. Pour finir
Je ne vous demande certainement pas d’être d’accord avec moi. Je ne vous demande pas de pleurer Nahel. Je ne vous demande pas de changer d’avis sur la police, sur la délinquance, sur l’ordre ou sur le chaos.
Je vous demande une chose plus simple, bien plus élémentaire : du silence, au moins, devant la douleur d’une mère. De la retenue, au moins, devant la mort d’un enfant. De la pudeur, au moins, devant ce qui dépasse toutes les catégories. Et je vous demande, surtout, de cesser de transformer une vie en étiquette, un enfant en représentant de je ne sais quoi, un mort en prétexte pour évacuer ses frustrations – frustrations qui sont avant tout des frustrations politiques, c’est-à-dire le fruit de décisions politiques.
Car il est question d’un gamin de dix-sept ans. Un gamin qui a payé de sa vie une connerie que des milliers d’adolescents peuvent commettre, un jour ou l’autre, dans la peur, dans la panique, dans l’orgueil, dans l’aveuglement, et souvent sans mesurer ce que cela engage. Une connerie qui aurait dû appeler une sanction, oui, mais une sanction proportionnée, une sanction de droit, pas une balle dans la poitrine.
Et c’est précisément là que se joue la falsification la plus constante. Après la mort, vient le second geste, celui qui consiste à salir, à requalifier la victime pour alléger l’acte. À déplacer l’attention vers une prétendue « nature » du jeune, vers des étiquettes, vers une biographie réinventée, vers ses origines supposées, afin que la question du tir disparaisse derrière une morale raciale. Comme si l’on cherchait, après coup, non pas à comprendre ce qui s’est passé, mais à rendre la mort acceptable, à la faire entrer dans une logique du « c’est mérité, c’était prévisible, c’était écrit ».
Or la mémoire d’un adolescent tué n’est pas un champ de bataille où l’on viendrait régler des comptes idéologiques ou raciaux. Elle est une limite. Elle oblige à la précision, à la retenue, à la vérité. Elle oblige surtout à refuser ce mécanisme de disqualification qui, à chaque fois, revient sous la même forme. On commence par dire « délinquant », « récidiviste », « danger », « arabe », « banlieue », et l’on croit avoir tout dit. Mais ce que ces mots font, concrètement, c’est déplacer la scène. Ils transforment une mort causée par un tir policier en un épisode presque normal d’un récit sécuritaire et racial.
Ce que cette mort exige, au contraire, c’est que l’on regarde en face l’acte létal. Que l’on cesse de transformer l’enfant en coupable, que l’on renonce à fabriquer une indignité rétrospective pour excuser la balle, que l’on cesse, surtout, de faire de ses origines une circonstance aggravante post-mortem.
Il y a là quelque chose de très concret, et très ordinaire. La même scène se répète : l’enfant meurt, puis commence la bataille pour décider s’il mérite d’être pleuré, s’il mérite d’être nommé, s’il mérite que le droit soit exigeant. S’il mérite, simplement, d’être un enfant, avec un prénom, un visage, une histoire, et pas seulement une étiquette ethnique.
Un adolescent pourtant n’est pas une simple dénomination, ou un concept. Un adolescent n’est pas non plus un dossier de plus. Un adolescent est encore moins un prétexte. Il est une vie, une voix, une famille, une absence. Et aucune rhétorique de « l’ordre » ou de « l’identité » ne devrait autoriser qu’on transforme cette absence en une leçon de morale raciale destinée à blanchir un tir qui n’aurait jamais dû avoir lieu.
La mémoire de Nahel est salie parce qu’elle dérange, parce qu’elle oblige à regarder la violence d’État et le racisme structurel là où l’on voudrait ne voir qu’un fait divers. Parce qu’elle rappelle que l’égalité devant la loi n’est pas un slogan, mais une épreuve. Et que cette épreuve devient insupportable dès lors que l’on admet, même implicitement, qu’il existe des vies - certaines vies, celles des quartiers, celles des minorités - dont la mort peut être justifiée par avance, ou excusée après coup, au nom de ce qu’elles étaient ou de ce qu’on imagine qu’elles étaient.
C’est contre cela que nous écrivons. Contre cette pente, cette mécanique, cette haine qui, sous prétexte de défendre « l’Ordre », finit par justifier l’inacceptable et naturaliser le racisme.
Nous n’oublierons pas Nahel. Nous n’oublierons pas sa mère. Nous n’oublierons pas que, dans ce pays, certains sont plus exposables que d’autres, plus tuables, plus effaçables, parce que leur nom, leur peau, leur origine les désignent d’avance.
Et nous continuerons à poser la question, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle devienne enfin insupportable à ceux qui la fuient : comment une démocratie traite-t-elle la mort d’un mineur provoquée par un agent de l’État, et quel rôle le racisme et la guerre des classes jouent-ils dans la manière dont cette mort est accueillie, jugée, pleurée ou insultée ?
Cordialement,
Sylvain George





